De la nature des guillemets (ICI Radio-Canada.ca)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada à propos d’un article publié sur ICI Radio-Canada.ca, le 2 juin 2015, dans le contexte du décès de M. Jacques Parizeau.

LA PLAINTE

Un lecteur, M. Kaven Benoît, se plaint d’un article publié sur ICI Radio-Canada.ca, le 2 juin 2015, dans le contexte du décès de M. Jacques Parizeau. Il estime qu’un des articles du dossier consacré à cet événement dénature une citation de l’ancien premier ministre du Québec.

L’article dont se plaint M. Benoît était coiffé du titre suivant : La déclaration sur « l’argent et le vote ethnique », l’expression d’une profonde colère. Il portait sur la déclaration controversée de M. Parizeau dans le discours qu’il a fait le soir du 30 octobre 1995 après l’annonce de la défaite du oui au référendum sur l’accession du Québec à l’indépendance.

Voici la plainte de M. Benoît :

« Je suis sérieusement outré par le traitement de l'article offert ici par Radio-Canada et La Presse Canadienne. Non seulement et en aucun temps Jacques Parizeau n'a-t-il dit "de l'argent et les votes ethniques" mais "de l'argent, puis des votes ethniques", c'est-à-dire les stratégies financières illégales d'Option Canada et les quelque 50 000 votes que le camp du non a obtenus par le biais d'un programme de naturalisation accélérée à la citoyenneté canadienne de nouveaux arrivants installés au Québec pendant la campagne référendaire. Que Jacques Parizeau n'ait jamais précisé sa pensée ne vous donne aucunement le droit de la salir et d'écrire un article avec des demi-vérités. »

Dans un échange par courriels avec mon bureau, M. Benoît dit souhaiter que « Radio-Canada/La Presse Canadienne rectifient le contenu de l'article visé et s'excusent pour avoir considéré comme des faits (c'est-à-dire l'emploi d'une citation [altérée par Radio-Canada/La Presse Canadienne] marquante de l'histoire du Québec par un homme tout aussi marquant) une fausse vérité véhiculée pendant des années au détriment de la signification et de la portée de la citation originale, mais surtout d'en avoir basé un article sur cette dernière! (…)

(…)

Le simple fait d'écrire et de publier un article ayant ce thème pour sujet relève de l'opacité et est extrêmement tendancieux voire suspect ».

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. Pierre Champoux, directeur de la rédaction numérique à ICI Radio-Canada.ca, a répondu au plaignant au nom de la direction de l’Information.

Voici l’essentiel de sa réponse :

« Vous estimez que nous avons mal rapporté la déclaration faite par Jacques Parizeau, le soir du référendum d’octobre 1995, mais je comprends que vous nous reprochez surtout d’avoir (fait) (…) un article sur ce douloureux moment de la carrière, autrement fort brillante, de Jacques Parizeau, au lendemain de son décès.

(…)

Notre article sur la déclaration du 30 octobre 1995, intitulé La déclaration sur "l’argent et le vote ethnique" : l’expression d’une profonde colère fait état d’un événement marquant de la carrière de Jacques Parizeau. Au soir de la défaite du camp du oui, le premier ministre avait prononcé ces paroles devant une foule rassemblée au Palais des congrès de Montréal :

"C'est vrai qu'on a été battus, au fond, par quoi? Par l'argent, puis des votes ethniques, essentiellement."

Source : notre article Jacques Parizeau en 10 citations marquantes

Le lendemain, M. Parizeau démissionnait. Comme nous le relatons dans l’article faisant l’objet de votre plainte, il n’a jamais renié ces mots. Il avait même dit à Jean Royer, son chef de cabinet qui lui demandait s’il souhaitait revenir sur ses propos: "Non, je vais assumer ce que j’ai dit."

On ne peut passer sous silence une telle déclaration faite dans un tel contexte, quelle qu’en soit l’interprétation qui en est faite. Depuis le soir du 30 octobre 1995, on en parle comme de "la déclaration de Jacques Parizeau sur l’argent et le vote ethnique", même si, vous le soulignez, il évoquait "un certain" vote ethnique et non le vote ethnique dans son ensemble.

Dans le cadre de notre couverture, le rappel de cet épisode de la carrière, autrement éminente, de Jacques Parizeau était incontournable. Ce sont ces mots qui ont précipité sa démission à titre de premier ministre et de chef du Parti québécois. La tournure employée dans le titre ("le vote ethnique" plutôt que "du vote ethnique") faisait référence à l’expression généralement employée pour rappeler cette déclaration. Il ne s’agissait pas de citer M. Parizeau au mot. Vous remarquerez d’ailleurs que, dans notre article Jacques Parizeau en 10 citations marquantes, la citation est exacte. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Cette réponse n’a pas convaincu M. Benoît, qui m’a demandé de réviser sa plainte dans les termes suivants :

« Je souhaite que l'ombudsman examine le dossier; d'ailleurs une plainte a déjà été logée au Conseil de presse du Québec, car les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada, quoi que bonnes, doivent correspondre exactement à celles étant défendues par ledit Conseil, surtout en ce qui a trait au dit article publié, mais encore aux articles publiés en général. »

LA RÉVISION

Je me permettrai d’abord de corriger le plaignant lorsqu’il affirme dans sa demande de révision que les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada « doivent correspondre exactement à celles étant défendues par » le Conseil de presse du Québec.

Bien que Radio-Canada adhère au Conseil de presse du Québec et, par le fait même, à son code d’éthique, les NPJ de Radio-Canada sont différentes et indépendantes de celles du Conseil de presse. Elles sont cependant tout aussi exigeantes et complètes que celles-ci. En fait, elles sont à la pointe de ce qui se fait en déontologie et en éthique journalistique et servent de modèle partout dans le monde.

J’ajoute qu’il pourrait très bien arriver que l’ombudsman de Radio-Canada et le Conseil de presse du Québec arrivent à des conclusions différentes à propos d’une plainte similaire, la structure d’examen des plaintes des deux institutions étant différente.

Cette mise au point étant faite, je dois avouer ma perplexité devant la plainte de M. Benoît.

Afin de bien comprendre de quoi on parle, je rappelle ici la déclaration exacte de l’ancien premier ministre québécois au soir du 30 octobre 1995 après l’annonce de la défaite du oui au référendum de 1995 :

« C'est vrai qu'on a été battus, au fond, par quoi? Par l'argent, puis des votes ethniques, essentiellement. »

M. Benoît soutient que M. Parizeau, par les propos cités ci-haut, visait « les stratégies financières illégales d'Option Canada et les quelque 50 000 votes que le camp du non a obtenus par le biais d'un programme de naturalisation accélérée (…) de nouveaux arrivants installés au Québec pendant la campagne référendaire ».

Et il ajoute « que Jacques Parizeau n'ait jamais précisé sa pensée ne vous donne aucunement le droit de la salir et d'écrire un article avec des demi-vérités ».

Le plaignant ne cache pas qu’à son avis les médias interprètent mal les propos de M. Parizeau et rapportent depuis des années « une fausse vérité véhiculée (…) au détriment de la signification et de la portée de la citation originale (…) ».

Et il en conclut que « le simple fait d'écrire et de publier un article ayant ce thème pour sujet relève de l'opacité et est extrêmement tendancieux voire suspect ».

Sur cet aspect des choses, je considère que l’interprétation que fait M. Benoît des propos de M. Parizeau est plutôt hasardeuse puisque l’ex-premier ministre lui-même n’a jamais voulu les expliquer; j’ajoute que le point de vue du plaignant contredit entre autres ceux des plus proches collaborateurs de M. Parizeau, son ex-chef de cabinet Jean Royer, son ex-conseiller Jean-François Lisée et son biographe Pierre Duchesne.

En tout état de cause, l’interprétation du plaignant lui appartient, et on ne saurait reprocher aux médias de ne pas la tenir pour vérité.

Le plaignant considère aussi que le titre de l’article, La déclaration sur « l’argent et le vote ethnique », l’expression d’une profonde colère, parce qu’on y met certains mots entre guillemets, prétend rapporter textuellement les propos de M. Parizeau.

« La tournure employée dans le titre ("le vote ethnique" plutôt que "du vote ethnique"), rétorque le porte-parole de la direction, faisait référence à l’expression généralement employée pour rappeler cette déclaration. Il ne s’agissait pas de citer M. Parizeau au mot. »

Le titre réfère en effet à la « déclaration » de M. Parizeau sur, à propos de, au sujet de, sur le sujet de, concernant « l’argent et le vote ethnique » et il me semble évident que cette phrase n’entend pas citer textuellement les paroles de l’homme politique.

Le plaignant appuie son affirmation sur le fait qu’on y utilise les guillemets, qui sont généralement utilisés, comme l’italique, pour rapporter des propos, des citations.

Mais on a aussi recours aux guillemets à d’autres fins. Notamment pour souligner, nuancer ou mettre en valeur un mot ou une expression qu’on emploie dans un contexte inhabituel.

Voici d’ailleurs ce que dit sur cette utilisation des guillemets la Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française :

« Guillemets et mise en valeur

On emploie les guillemets pour indiquer que certains mots sont employés avec réserve, pour marquer que l’on s’en distancie. Il peut s’agir de termes familiers, populaires ou vulgaires, de jargon, de tournures maladroites ou fautives, d’expressions employées de manière ironique, de mots rares ou insolites, d’écarts orthographiques ou grammaticaux, etc. Dans ce type d’emploi, les guillemets n’encadrent que le mot ou l’expression en question et non le déterminant qui précède. »

Conclusion

L’article intitulé La déclaration sur « l’argent et le vote ethnique », l’expression d’une profonde colère, publié sur ICI Radio-Canada.ca le 2 juin 2015 dans le contexte du décès de M. Jacques Parizeau, respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Révision en version PDF.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc