Couverture électorale : les médias ne peuvent pas faire campagne à la place des candidats (Radio-Canada Estrie)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos du peu d’attention accordée par l’antenne de Sherbrooke de Radio-Canada aux représentants des petits partis lors de l’élection fédérale de 2015.

LA PLAINTE

Le plaignant est M. Benoit Huberdeau, candidat indépendant dans la circonscription de Sherbrooke lors de l’élection fédérale d’octobre 2015.

M. Huberdeau se plaint du peu d’attention que l’antenne de Sherbrooke de Radio-Canada lui a accordée, ainsi que plus généralement aux représentants de tous les petits partis lors de la campagne électorale. Il considère qu’il s’agit là d’un manque flagrant d’équité.

Voici la plainte qu’il adressait le 6 octobre 2015 à la direction de Radio-Canada Estrie :

« Je dois vous exprimer ma profonde déception quant au choix de notre télé publique régionale de n'accorder aucun temps d'antenne aux candidats des petits partis. Je m'interroge sur ce manque d'équité flagrant.

J'aurais espéré que la SRC joue son rôle en informant la population adéquatement. Il y a sept candidats à Sherbrooke. Les quatre grands bénéficient d'une belle visibilité. Les trois autres semblent ne pas exister.

Me voici réduit à m'humilier pour quémander ne serait-ce que deux minutes d'antenne. Jamais je n'aurais pensé devoir me plaindre de votre silence. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION

Mme Isabelle Rodrigue, rédactrice en chef déléguée, Radio-Canada Estrie, a répondu à M. Huberdeau au nom de la direction.

Voici sa réponse :

« J'ai pris connaissance de votre courriel dans lequel vous exprimiez votre "déception" face à notre couverture de la campagne électorale en cours, plus spécifiquement sur l'absence de temps d'antenne accordé aux "candidats des petits partis". Vous jugez que cette couverture est un "manque d'équité flagrant".

Nous avons analysé notre couverture électorale à la radio, à la télévision et sur Internet, et cet examen révèle que les plus petits partis et candidats indépendants ne sont pas absents de notre antenne.

Pendant une campagne électorale, la place accordée en ondes doit prendre en compte plusieurs éléments, dont la représentation à la Chambre des communes, les suffrages exprimés aux dernières élections ainsi que les intentions de vote dans les sondages réalisés au cours d'une année.

Notre couverture doit également être analysée dans son ensemble : radio, télé, et Internet.

Depuis le début de cette campagne, les auditeurs ont pu vous entendre dans le cadre de l'émission de radio matinale, C'est pas trop tôt en Estrie. Notre "prospecteur urbain", Dominic Tardif, a présenté une chronique d'un peu plus de sept minutes où on vous entendait discuter de vos objectifs et aspirations. Cette chronique est d'ailleurs toujours disponible sur notre site Internet.

Radio-Canada s'engage à offrir une couverture journalistique impartiale, équitable et équilibrée pendant la campagne électorale. Mais cette neutralité politique ne se traduit pas forcément par un temps équivalent octroyé à tous, sur chaque plateforme et dans chaque émission. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

À la suite de cette réponse, M. Huberdeau s’est adressé à moi pour manifester son insatisfaction. Voici en quels termes :

« Je désire porter à votre attention une situation qui m’apparaît injuste et contraire au mandat premier de notre société d’État. J’ai été candidat indépendant dans la circonscription de Sherbrooke lors des dernières élections fédérales. Beaucoup de médias locaux et régionaux ont jugé pertinent de m’accorder quelques minutes de temps d’antenne ou de rédiger des articles reliés à mes projets. Globalement, je considère avoir été choyé par la majorité des médias. Je les remercie d’ailleurs de leur générosité.

Quelques médias ont décidé de m’ignorer complètement. C’est leur droit le plus légitime. Je m’interroge toutefois sur le choix de Radio-Canada Télé de ne m’accorder aucun temps d’antenne. Les petits partis et moi avons subi ce sort peu enviable, partout en région. Je considère que notre télévision publique a failli à son devoir d’informer convenablement les Estriens et d’avoir tout bonnement renié une partie de sa mission.

J’ai écrit à la direction de la SRC à Sherbrooke pour me plaindre de cette absence de couverture. On m’a répondu que j’étais dans l’erreur, que les petits partis n’étaient pas oubliés et que tout le monde était traité de façon équilibrée et équitable dans CHAQUE émission. On s’est rabattu sur le fait que j’avais fait l’objet d’une chronique à la radio pour l’émission matinale régionale. C’est bien vrai et j’en suis très heureux. Avoir su que ce topo allait devenir à la fois ma naissance et ma mort à la SRC, j’aurais sans doute hésité à devenir une sorte de "saveur du jour" qu’on oublie rapidement. Bref, là s’est arrêté l’intérêt pour le candidat que j’étais, car la réalité est la suivante : que ce soit pour Le TJ Estrie ou pour quelconque débat, j’ai obtenu ZÉRO temps d’antenne. Du côté de la radio pour l’émission Écoutez l’Estrie : ZÉRO couverture. Il faut dire qu’on ne m’avait rien promis. C’est exactement ce que j’ai eu : RIEN. Cette indifférence me renverse.

Vous comprendrez que j’ai une tout autre définition de l’équité et de l’équilibre que la direction de la SRC en Estrie. Je me fais le porte-parole de tous les candidats ayant eu le malheur de ne pas porter l’étiquette d’un grand parti pour réclamer un minimum de considération de la part de notre diffuseur public. Je ne suis pas un clown, j’ai véhiculé des idées différentes et audacieuses qui méritaient qu’on s’y attarde, ne serait-ce que deux minutes. La réaction (ou devrais-je parler de non-réaction) de Radio-Canada Estrie me déçoit énormément. Je vous demande de remédier à ce non-sens et à ce manque flagrant d’équité en prévision des prochaines campagnes. »

J’ai répondu à M. Huberdeau que mes prédécesseurs et moi avions déjà rendu de nombreuses révisions sur des cas comme le sien et que nous avions toujours statué qu'il n'y avait pas infraction aux Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada.

Et j’ai ajouté :

« La dernière fois c'était justement dans le cadre de cette campagne-ci à la demande d'un candidat du Parti vert qui s'estimait comme vous injustement traité. Vous pouvez en prendre connaissance sur mon site web à l'adresse suivante : http://www.ombudsman.cbc.radio-canada.ca/fr/revision-des-plaintes/2015/couverture-electorale-l-equilibre-ne-passe-pas-par-l-egalite-ici-radio-canada/

Cela dit, même si ma conclusion serait selon toute vraisemblance similaire dans votre cas, la révision donne quand même au plaignant la chance d'exposer son point de vue publiquement puisque j'y présente sa plainte et la réponse de la direction concernée en plus des arguments sur lesquels je m'appuie. La révision est publiée et demeure publique sur mon site web. »

M. Huberdeau m’a répondu ceci :

« Par principe, je vais aller au bout du processus et demander une révision. Je dis "par principe", car, à la lumière de ce que je viens de lire au sujet de vos dernières décisions, la réponse est déjà toute prête. Vous n'aurez qu'à exécuter un autre "copier-coller". Un autre dossier classé. Je désire toutefois vous amener ailleurs en reprenant l'essentiel d'un commentaire du CRTC, repris dans le texte de l'une de vos décisions :

"Du droit du public d’avoir une connaissance adéquate pour remplir ses obligations d’électeur éclairé, écrit l’organisme réglementaire, découle pour le radiodiffuseur l’obligation d’assurer un traitement équitable ‒ soit juste ‒ des questions, des candidats et des partis. Il y a lieu de noter que le mot "équitable" ne signifie pas nécessairement "égalité". Mais, généralement, tous les candidats et partis ont droit à une certaine couverture qui leur donnera l’occasion d’exposer leurs idées au public. (directives à l’intention des radiodiffuseurs, CRTC)"

Je comprends parfaitement les choix éditoriaux de la SRC. Je ne réclame pas l'égalité. Mais pensez-y un instant : comment l'électeur peut-il vraiment être éclairé si la SRC ne l'informe pas adéquatement? Il s'agit là d'une question philosophique bien plus profonde que l'essentiel des éléments contenus dans les NPJ. La direction de Radio-Canada Estrie se rabat sur le fait que j'ai obtenu sept minutes dans le cadre d'une chronique à l'émission C'est pas trop tôt en Estrie. Bravo. Et après? Tout s'arrête là? Le public de cette émission est-il le même que celui des émissions Écoutez l'Estrie ou Le TJ Estrie? Le fait que cette entrevue soit disponible en ligne vous dispense-t-il d'aller un peu plus loin? Si oui, cela revient à dire : "T'as eu tes sept minutes Benoit, ne nous dérange plus..."

Il manque un mot dans les NPJ : curiosité. J'étais le seul candidat indépendant en Estrie. Mes idées sortaient du cadre traditionnel. À mon avis, elles méritaient un peu plus d'attention. Aurait-il fallu que j'enfile un uniforme vert et que je crie mon message avec un porte-voix au centre-ville pour attirer la curiosité des journalistes? Ce n'est évidemment pas mon genre. Je ne suis pas un clown. J'ai voulu faire une campagne sérieuse, mais j'ai l'impression de ne pas avoir été pris au sérieux!

Je le concède : mes chances d'être élu étaient nulles. Est-ce une raison pour réduire un candidat indépendant au silence dans toutes vos émissions (sauf une)? Les NPJ ont été respectées, c'est certain. Mais les journalistes et animateurs de Radio-Canada Estrie peuvent-ils vraiment dire "mission accomplie", sachant qu'ils ont dû m'éviter sous l'unique prétexte que je n'avais aucune chance d'obtenir la pluralité des voix? Dans un autre contexte qu'une campagne électorale, on m'aurait accordé du temps d'antenne. La curiosité naturelle des journalistes, recherchistes et animateurs l'auraient emporté. Mais enfin... je sais que mon combat est inutile. Le texte de votre décision finale sera d'une logique implacable. Les membres de la salle des nouvelles de la SRC en Estrie sont des amis que je côtoie depuis des lunes (je suis issu du monde des médias estriens). Ils feront sans doute preuve d'empathie à mon égard et regretteront de n'avoir rien pu faire de plus pour moi. Aucun ne sera capable de trouver les arguments pour me convaincre que la SRC a eu raison de me traiter comme si je n'existais pas jusqu'au 19 octobre...

J'arrête là. Je vous laisse rédiger votre réponse dont je connais déjà le contenu. »

LA RÉVISION

Je ne ferai à personne l’injure de faire ici un « copier-coller » de la décision que j’ai rendue le 25 septembre 2015 à la demande d’un candidat du Parti vert qui s’estimait lui aussi injustement traité.

J’en citerai simplement le début qui explique en soi pourquoi la cause de M. Huberdeau est déjà entendue :

« J’ai eu, comme mes prédécesseurs dans la fonction que j’occupe, à me pencher régulièrement sur des plaintes semblables …. En fait, chaque élection apporte son lot de protestations de la part de représentants de tiers partis, qui considèrent que Radio-Canada devrait leur faire plus de place dans sa couverture. Le plus souvent, on s’offusque de ne pas être convié aux grands débats des chefs de partis.

Depuis plus de 20 ans, les ombudsmans de Radio-Canada ont toujours rendu la même décision basée sur la liberté éditoriale, l’indépendance des médias et la liberté de presse, telles que définies et comprises non seulement par les NPJ de Radio-Canada, mais par la réglementation du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), les chartes des droits et même les tribunaux. »

Ceux qui veulent connaître en détail l’argumentaire invoqué par toutes les instances qui ont eu à se prononcer sur la question peuvent consulter les décisions suivantes (qui réfèrent elles-mêmes à d’autres décisions du genre) :

Couverture électorale : l’équilibre ne passe pas par l’égalité (ICI Radio-Canada);

Débat des chefs : les diffuseurs libres de choisir (Télévision);

Élections : les émissions d’information doivent-elles accorder la même importance à tous les partis politiques? (24/60);

Trop de temps à Québec solidaire pour l’assermentation de ses députés? (RDI).

Cela étant, je me permettrai tout de même de réfléchir avec M. Huberdeau sur cette question qu’il pose dans sa demande de révision :

« Je ne réclame pas l'égalité. Mais pensez-y un instant : comment l'électeur peut-il vraiment être éclairé si la SRC ne l'informe pas adéquatement? Il s'agit là d'une question philosophique bien plus profonde que l'essentiel des éléments contenus dans les NPJ. La direction de Radio-Canada Estrie se rabat sur le fait que j'ai obtenu sept minutes dans le cadre d'une chronique à l'émission C'est pas trop tôt en Estrie. Bravo. Et après? Tout s'arrête là? Le public de cette émission est-il le même que celui des émissions Écoutez l'Estrie ou Le TJ Estrie? Le fait que cette entrevue soit disponible en ligne vous dispense-t-il d'aller un peu plus loin? Si oui, cela revient à dire : "T'as eu tes sept minutes Benoit, ne nous dérange plus..." »

Sept minutes d’entrevue dans une émission d’actualités qu’on peut par ailleurs écouter à demande sur le site web de Radio-Canada et, donc, qu’on peut utiliser pour faire campagne, c’est tout de même quelque chose pour un candidat indépendant.

Est-ce suffisant? Est-ce trop? Je ne saurais évidemment en juger. Par contre, les responsables éditoriaux de l’antenne sherbrookoise de Radio-Canada devaient porter ce jugement et ils l’ont fait. Avec leur connaissance du milieu, leur expérience journalistique, leur capacité de jugement, le déroulement de la campagne et toutes les données dont ils disposaient.

Alors, trop ou pas assez? En dernier ressort, il leur revenait de décider, puisque c’est leur prérogative.

« Comment l'électeur, se demande M. Huberdeau, peut-il vraiment être éclairé si la SRC ne l'informe pas adéquatement? »

Soit. Mais en même temps, pourquoi Radio-Canada devrait-elle accorder de l’importance à un candidat dont, de son propre aveu, les « chances d'être élu étaient nulles? » Simplement parce qu’il se présente?

Je ne crois pas. Comment peut-on justifier que l’on accorde beaucoup d'attention à un candidat marginal qui n’a aucune chance de gagner?

N’est-il pas normal d’informer les citoyens des programmes et idées de ceux qui risquent de diriger le pays plutôt que de ceux qui n'y songent même pas, tout originales et sensées soient les propositions qu’ils défendent?

Ce n’est pas par hasard si les NPJ de Radio-Canada, lorsqu’elles définissent la valeur d’équilibre et réclament la présentation d’« un large éventail de sujets et de points de vue », imposent en même temps qu’on tienne « compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l’ampleur du courant qu’ils représentent ».

La responsabilité de se faire connaître et de diffuser ses idées est d’abord des candidats et des partis politiques. Et elle ne s’exerce pas uniquement durant une campagne électorale, mais au fil du temps par l’action, le travail de terrain, les prises de position, la participation au débat public, l’implication sociale, la promotion et la défense de ses points de vue, etc. De temps à autre, les médias y feront écho, et de plus en plus à mesure que la notoriété du candidat, du parti et des idées qu’ils avancent feront leur chemin chez les citoyens.

Bref, les médias d’information n’ont pas à faire campagne à la place des candidats et il revient en premier lieu à ceux-ci d’informer « adéquatement » l’électeur, de « l’éclairer », pour employer les termes de M. Huberdeau. Vous n’y croyez pas?

L’histoire politique est pourtant pleine de partis politiques qui ont balayé une élection tout en ayant reçu moins de couverture que leurs adversaires : le Nouveau Parti démocratique lors de l’élection de 2011; le Parti libéral du Canada en 2015… La liste est presque aussi longue que celle des élections.

À l’inverse, les partis politiques qui reçoivent la couverture la plus importante ‒ parce qu’ils étaient au pouvoir, comptaient une députation nombreuse, dominaient les sondages récents, etc. ‒ se retrouvent souvent battus.

À Sherbrooke, le 19 octobre 2015, le candidat du Nouveau Parti démocratique l’a emporté avec 37,4 % des suffrages; pourtant, il n’a reçu de la radio et de la télévision de Radio-Canada en Estrie que 25,2 % du temps d’antenne consacré à la campagne électorale (notez que ces chiffres ne tiennent pas compte des contenus diffusés et publiés sur ICI Radio-Canada.ca).

Le Parti libéral, arrivé deuxième avec 29,8 % du vote, avait obtenu de son côté 25,6 % du temps d’antenne.

Le Bloc québécois, troisième avec 20,4 %, était le sujet de 17,2 % des contenus électoraux.

Quant aux conservateurs, qui profitaient en quelque sorte de la « prime » au pouvoir et ont profité de 31,4 % du temps d’antenne électoral, ils n’ont obtenu que 9,4 % des suffrages.

Tout ça montre bien que, contrairement à ce que plusieurs pensent, ce ne sont pas les médias qui font les vainqueurs ou les vaincus.

Pourrait-on faire mieux pour donner voix aux représentants des petits partis ou des candidats indépendants? Sans doute.

Devrait-on le faire? Malgré toutes les considérations que je viens d’exposer, je crois que oui, le défi étant de ne pas leur donner une attention disproportionnée, ce qui reviendrait à en faire la promotion plutôt que de simplement rendre compte des points de vue et des courants qu’ils représentent.

Mais si on veut que le débat électoral s’élargisse pour englober des positions et des idées originales qui peuvent sortir des sentiers battus, voire contribuer à renouveler le discours politique, il faut en favoriser l’émergence.

Comment? J’ai, bien sûr, quelques idées. Avec les moyens numériques de diffusion quasi illimités dont disposent maintenant les médias, il serait normal qu’ils regardent de ce côté. Mais la réponse à cette question ne m’appartient pas, elle revient aux responsables éditoriaux.

Conclusion

La couverture journalistique des candidats de petits partis par l’antenne de Sherbrooke de Radio-Canada lors de la campagne électorale fédérale d’octobre 2015 n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

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