Communiqués : le messager doit-il toujours vérifier le message? (ICI Radio-Canada.ca Abitibi-Témiscamingue)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un article publié sur ICI Radio-Canada.ca (Abitibi-Témiscamingue) portant sur un communiqué de la municipalité de Belcourt.

LA PLAINTE

Le plaignant est M. Raynald Plante. Il en a contre un article publié le 6 mai 2015 sur ICI Radio-Canada.ca (Abitibi-Témiscamingue) portant sur un communiqué du comité du 100e anniversaire de Belcourt, une municipalité située en Abitibi.

M. Plante affirme que cet article a rapporté des faussetés le concernant.

Le communiqué, signé par le président du comité, M. Doris Goulet, met en garde la population contre « la campagne de financement et de commandites que certaines personnes mal intentionnées ont entrepris auprès des commerçants de la région afin de soutirer des sommes d’argent au profit du 100e anniversaire ».

On n’hésite pas à y qualifier de « fraudeurs » les démarcheurs, ajoutant qu’ils « se présentent sous le nom de VTerre et distribuent un document visuel illustrant leur projet et qui explique l’ensemble de la fête du 100e à saveur internationale avec des artistes aussi renommés que Céline Dion ».

Bien que l’article d’ICI Radio-Canada.ca n’identifie pas l’entreprise VTerre montrée du doigt dans le communiqué, le plaignant considère qu’il était facile pour les citoyens de comprendre que c’étaient lui et son entreprise qu’on visait. D’autant, explique-t-il, que ses démarches avaient toujours été faites à visière levée et que sa documentation avait même été présentée à deux adjoints du maire de Belcourt.

M. Plante considère que la journaliste d’ICI Radio-Canada (Mme Claude S. Bouchard), qui a fait état du communiqué, aurait dû vérifier les allégations qu’il contenait, car on y tenait à son endroit des propos qu’il qualifie de diffamatoires, allant jusqu’à indiquer qu’on allait porter plainte à la police.

Il ajoute que son projet était tout ce qu’il y a de plus sensé, qu’il ne concernait pas seulement Belcourt, que le document promotionnel utilisé était en fait une étude de faisabilité destinée à présenter le projet et non à solliciter des fonds.

M. Plante estime que l’article et le reportage radio qui ont été faits à partir du communiqué et de l’entrevue réalisée avec son auteur, M. Doris Goulet, ont fait un tort immense à son projet et entaché grandement sa réputation d’éditeur en arts visuels et de producteur musical bâtie au cours des 30 dernières années.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. André de Sève, directeur des stations régionales du Québec, a répondu au plaignant au nom de la direction de l’Information.

Voici cette réponse :

« Suite à un communiqué du comité organisateur du 100e anniversaire de Belcourt, un organisme public, nous avons fait un court texte sur notre site web et diffusé un commentaire à la radio du président du comité organisateur des festivités pour mettre en garde la population "d’une potentielle fraude".

La nouvelle était d’intérêt public. D’autant que le comité chargé des fêtes du centenaire n’endossait pas ces spectacles et que votre activité pouvait provoquer une confusion importante entre les festivités officielles et des activités commerciales parallèles.

Notre texte n’a jamais identifié les personnes ni l’organisme susceptibles de faire cette fraude. Il n’y a donc pas eu préjudice à votre personne ni à votre entreprise comme vous le laissez entendre. De plus, nous nous sommes assurés que la police enquêtait sur cette affaire. La Sureté du Québec a confirmé.

Aurions-nous dû poursuivre notre travail journalistique après cette mise-en-garde du comité? Il s’agit là d’un choix éditorial : nous étions en droit d’évaluer les capacités réelles d’un promoteur à inviter vers Belcourt des gens comme Céline Dion.

Il était improbable que Céline Dion puisse participer à votre programme puisqu’elle a cessé toute activité artistique jusqu’à la fin d’août prochain. Elle reprendra ces concerts à Las Vegas après cette période.

Je vous rappelle que l’équipe de journalistes de l’Abitibi-Témiscamingue a une profonde connaissance de votre milieu et couvre de nombreux festivals internationaux comme ceux du cinéma et de la guitare à Rouyn-Noranda et nous connaissons bien les embuches que les producteurs doivent vaincre pour attirer des noms prestigieux dans votre région.

Devant cet état de fait, il n’y avait aucun intérêt public de poursuivre notre recherche journalistique. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Cette réponse n’a pas plu à M. Plante. Il explique notamment que ce n’est pas lui, ni son organisation qui ont évoqué la venue de Céline Dion, dont le nom n’apparaît jamais dans la documentation du projet, dit-il, mais bien M. Doris Goulet, le président du comité du 100e de Belcourt.

Ceci renforce son opinion voulant qu’ICI Radio-Canada aurait dû vérifier les assertions de M. Goulet auprès du principal intéressé, lui-même en l’occurrence.

M. Plante ajoute qu’il a appelé à cinq reprises à la salle des nouvelles d’ICI Radio-Canada en Abitibi pour faire connaître sa version de l’affaire, mais en vain.

Si on lui en avait laissé la chance, dit-il, il aurait pu expliquer que son projet était destiné à l’ensemble de l’Abitibi, et non à la seule municipalité de Belcourt, qu’il visait à souligner et à mettre en valeur le développement de la région au cours du dernier siècle et son apport à l’évolution et à l’histoire du Québec tout entier.

En conséquence, M. Plante m’a demandé de réviser sa plainte.

LA RÉVISION

Dans la majorité des cas, il n’est pas nécessaire de vérifier la véracité des informations et renseignements qu’un organisme officiel choisit de rendre publics, en particulier en matière de services à la population.

Les annonces, rappel d’informations utiles, etc. sont rarement nature à débat : la fermeture temporaire d’une route, l’ouverture d’un parc, le calendrier des activités estivales d’une municipalité…

Lorsqu’il arrive qu’un organisme, pour quelque raison, fasse appel à la vigilance du public, on s’attend à ce que cet appel soit fondé sur des faits avérés et à ce que les informations fournies aux journalistes soient vérifiées et vérifiables.

A priori, donc, il n’y avait pas lieu de mettre en doute les affirmations contenues dans le communiqué du comité du 100e de Belcourt ou véhiculées par son président, M. Doris Goulet.

Lorsqu’on consulte la documentation promotionnelle préparée par le plaignant, ce qu’a pu faire la journaliste, on constate qu’on risque effectivement de confondre son projet aux autres festivités organisées pour souligner le 100e anniversaire de Belcourt.

Les textes sont en effet toujours coiffés du titre Belcourt 100 ans en gros caractères. On y lit aussi que « le 100e de Belcourt va être tout au long de l’événement au centre de toutes les activités » et que « VTerre dans le cadre du 100e de Belcourt a préparé la venue de spectacles à grand déploiement mettant en vedette des artistes de la scène internationale, nationale et régionale ».

Autant d’éléments qui semblaient appuyer les allégations du comité du 100e de Belcourt et de son président.

Toutefois, une lecture plus attentive du communiqué et de la documentation, et certains détails confiés à ICI Radio-Canada par M. Doris Goulet auraient pu soulever quelques questions chez la journaliste :

  • le fait que nulle part dans les documents promotionnels de VTerre, on ne mentionne un possible spectacle de Céline Dion;
  • le fait qu’on qualifiait, dans le communiqué, de « fraudeurs » les démarcheurs de VTerre, alors que ce qualificatif est d’ordinaire réservé aux gens qui ont été reconnus coupables de « fraude »;
  • le fait, également, que M. Goulet ait mentionné à la journaliste que des élus avaient aussi été sollicités, ce qui n’est pas une pratique particulièrement courante pour des fraudeurs.

Bref, il n’aurait pas été inopportun que la journaliste fasse quelques vérifications auprès du promoteur visé par le communiqué et les propos de M. Doris Goulet.

Cela dit, la journaliste a tout de même vérifié que la Sûreté du Québec avait bel et bien été saisie d’une plainte. J’ajoute que, contrairement au comité du 100e de Belcourt, ICI Radio-Canada n’a jamais identifié le plaignant ni son entreprise VTerre.

Les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada précisent que « le fait qu’une situation ait pu évoluer et qu’une information qui était exacte au moment de sa diffusion ne le soit plus ne signifie pas qu’une erreur a été commise ».

On y ajoute qu’il faut « considérer la pertinence d’une mise à jour, selon l’importance de l’information et ses répercussions ».

La direction a jugé que compte tenu de l’importance du sujet il n’était pas pertinent de poursuivre plus loin les vérifications. Je précise ici que nous parlons d’un texte de quelques paragraphes tout au plus.

Deux mois après la diffusion de l’article d’ICI Radio-Canada.ca, la journaliste a cru bon vérifier où en était l’enquête de police. S’en est suivie la publication de cette mise à jour :

« Après vérification auprès de la Sûreté du Québec, une enquête a bel et bien été menée dans ce dossier mais la plainte s'est avérée non fondée. Aucune fraude n'a été constatée et aucun geste criminel n'a été posé par ces promoteurs. »

Conclusion

Un article publié le 6 mai 2015 sur ICI Radio-Canada.ca (Abitibi-Témiscamingue) portant sur un communiqué de la municipalité de Belcourt n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc