Commentaires modifiés : prévenir le public (Les ex)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un commentaire du public utilisé en ondes lors de l’émission Les ex, le 8 septembre 2015.

LA PLAINTE

Une auditrice d’ICI RDI, Mme Denise Dussault, soutient que le commentaire qu’elle a envoyé par courriel à l’émission Les ex, le 8 septembre 2015, et qui a été lu en ondes, a été dénaturé. Plus précisément, elle considère qu’on l’a tellement amputé que ses propos en ont été déformés.

Voici le contenu original que la plaignante avait envoyé aux Ex :

« M. Harper voulait faire sa campagne en se présentant comme champion de l'économie et de la sécurité. Sur l'économie il a fait chou blanc quoi qu'il en dise; il ne lui reste plus que la sécurité.

Il va maintenant essayer de nous dire que les réfugiés représentent tous un risque pour la sécurité des Canadiens; il oublie que les réfugiés syriens quittent un régime innommable qui a massacré ses propres populations et maintenant également massacrées par l'État islamique.

Je ne crois pas que ces gens représentent un risque pour la sécurité et, s'il s'en glissait un, ce n'est pas une raison ne pas faire comme l'Allemagne.

Le Canada est et a toujours été une terre d'accueil et d'immigrants. »

La direction éditoriale de l’émission n’a retenu que la conclusion du commentaire de Mme Dussault. C’est donc celle-ci qui a été lue en ondes :

« Je ne crois pas que ces gens représentent un risque pour la sécurité et, s'il s'en glissait un, ce n'est pas une raison ne pas faire comme l'Allemagne. Le Canada est et a toujours été une terre d'accueil et d'immigrants. »

Mme Dussault soutient que seule la première des deux phrases précédentes a été lue en ondes et considère qu’en utilisant ce seul extrait on déformait ses propos.

Et elle ajoute :

« J'ai vérifié les Normes et pratiques journalistiques (de Radio-Canada) et n'ai rien trouvé sur :

a) les choix de la rédaction de ne publier que des extraits de commentaires;

b) un caveat (avertissement) qui indiquerait que les téléspectateurs qui transmettent des opinions consentent et acceptent qu'un extrait seulement (…) soit mis en ondes.

(…)

Bien que mon commentaire ait été un peu long, n'en publier qu'une seule partie était tendancieux; il aurait au moins fallu ajouter :

"M. Harper oublie que les réfugiés syriens quittent un régime innommable qui a massacré ses propres populations et maintenant également massacrées par l'État islamique."

C'est ce qui colorait l'opinion émise et c'est dans ce contexte que celle-ci a été écrite.

Il n'existe aucun caveat (avertissement) sur votre site quant à la possibilité de ne publier que des extraits; alors ou vous publiez l'intégrale ou rien du tout. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION

Mme Julie Roy, journaliste à la recherche à l’émission Les ex, a répondu à la plaignante au nom de la direction de l’Information.

Voici sa réponse :

« C'est moi qui choisis et mets en forme les courriels que nous recevons en ondes. Je dois, dans l'urgence, corriger les courriels que nous lisons en ondes, en réduire la taille puisque les moyens techniques ne nous permettent pas de les publier au complet. Il se peut, comme je le fais rapidement pendant l'émission (…), que j'aie malheureusement perverti le sens de vos propos. Si tel est le cas, je m'en excuse et soyez assurée que ce n'était pas mon intention.

Nous ne pouvons malheureusement pas diffuser l’ensemble du courriel, mais je place toujours, tel que les conventions le stipulent, des points de suspension entre parenthèses pour bien faire comprendre aux téléspectateurs que le courriel a été coupé, raccourci. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Mme Dussault n’a pas été satisfaite de la réponse qu’elle a eue et m’a demandé de réviser sa plainte. Voici pourquoi :

« Je veux notamment savoir en vertu de quoi on se permet de couper des textes, de sorte qu'ils peuvent être vidés en tout ou en partie de leur sens et donc dénaturés, vu qu'il n'existe pas d'indication (caveat) que la SRC peut se permettre d'agir ainsi dans le cadre de l'émission lorsqu'on demande aux auditeurs de commenter ou de répondre à une question.

Je suis d'avis que cette mention devrait au moins paraître à l'écran. (…) »

LA RÉVISION

D’emblée, je dois dire que je ne partage pas l’opinion de la plaignante qui estime que son commentaire, parce qu’il a été réduit à sa plus simple expression, a été dénaturé et déformé. Je ne crois pas non plus que la décision de « n'en publier qu'une seule partie était tendancieux ».

Je peux tout à fait comprendre que Mme Dussault aurait préféré que l’argumentaire qu’elle a développé pour en arriver à sa conclusion soit au moins en partie diffusé. Mais en ne conservant que cette conclusion, la recherchiste de l’émission n’en a pas modifié le sens.

Cela étant, la plaignante en a essentiellement contre le fait qu’on ne prévient pas les auditeurs des Ex que leurs commentaires pourront être réduits ou modifiés.

Les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada disent ceci à propos des commentaires du public :

« Opinion / Public

Nous donnons aux membres du public la possibilité d’exprimer leurs opinions afin de mieux refléter la diversité des points de vue et des intérêts des Canadiens.

Quelle que soit leur forme – commentaires en ligne, boîtes vocales, tribunes téléphoniques ou contributions électroniques – et peu importe la plateforme sur laquelle ils sont diffusés, les commentaires du public sont distincts de notre contenu journalistique. Nous veillons à ce que cette distinction soit clairement signalée.

Par ailleurs, le choix de ce que nous publions et mettons en évidence relève de notre jugement professionnel. À cette fin, nous nous assurons que les éléments présentés reflètent la gamme des opinions que l’auditoire a exprimées sur un sujet. »

Cette norme souligne que les responsables éditoriaux peuvent choisir dans les commentaires ce qu’ils mettent en évidence, mais ça m’apparaît plutôt vague.

Et bien qu’on y précise que « les commentaires du public sont distincts (du) contenu journalistique », lorsqu’on s’en sert pour les commenter ou pour lancer une discussion dans le cadre d’une émission, ils deviennent partie intégrante du contenu journalistique.

Je suis donc d’avis que les commentaires du public, lorsqu’ils sont sollicités par une question, recueillis, diffusés et commentés en ondes s’apparentent aux contenus recueillis lors d’une entrevue. Or, l’extrait des NPJ sur l’utilisation des entrevues dit ceci :

« (…) L’entrevue peut faire l’objet d’un montage avant diffusion pour nous permettre d’en réduire la durée ou de choisir les extraits pertinents. Elle peut aussi être rediffusée en totalité ou en partie, être mise en ligne ou devenir accessible dans les archives de nos sites Internet, ou encore ne pas être diffusée du tout, à notre discrétion.

Nous nous engageons à respecter le sens des propos tenus par les participants, quel que soit le contexte dans lequel nous choisissons de les utiliser. (…) »

J’ajoute que les NPJ laissent de manière générale beaucoup de latitude au personnel de l’information pour « aménager » les commentaires et autres contenus qu’il recueille.

Toutefois, ces mêmes NPJ sont également fondées sur des principes de transparence et d’équité. Il serait donc normal, et indiqué, que les auditeurs soient informés que leurs commentaires soumis en réponse à une question peuvent être réduits, résumés ou corrigés. Ce qui pourrait se faire, par exemple, par une simple note qui apparaîtrait à l’écran en même temps que la question posée au public, et/ou par une mention en ondes de l’animateur.

Les préoccupations de la plaignante étaient légitimes et méritaient qu’on s’y attarde. Je m’attends à ce que le problème qu’elles ont permis d’observer soit corrigé, mais je n’y vois pas une infraction aux NPJ.

Conclusion

Le traitement réservé au commentaire d’une auditrice utilisé en ondes lors de l’émission Les ex, diffusée sur ICI RDI le 8 septembre 2015, n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Révision en format PDF.

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Twitter : @ombudsmanrc