Autopublicité : un « oui » qui ne dit pas « non » (Tout le monde en parle)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’une autopublicité de l’édition du 27 septembre 2015 de Tout le monde en parle.

LA PLAINTE

Un auditeur, M. Marc Tétreault, se plaint d’une autopublicité de l’édition du 27 septembre 2015 de l’émission Tout le monde en parle, diffusée sur les ondes d’ICI Radio-Canada Télé. Il considère qu’on y déformait en quelque sorte les propos de l’ex-bâtonnière du Québec, Mme Lu Chan Khuong, interviewée à l’émission.

Voici comment il exprime son mécontentement :

« "Si je me souviens bien, votre pub avec la bâtonnière lui faisait répondre non à la question de Guy A. Lepage. Ce non n'était pas celui de la question posée. C'était donc intentionnellement de la fausse information. J'imagine que vous ne serez pas prêts à vous en excuser en ondes et que l'ombudsman considérera cela comme hors de son mandat. Vous prouvez encore que vous êtes une institution qui ne mérite pas les pouvoirs de diffusion qu'elle détient." (…)

Je considère que tout ce qui n'est pas de la fiction et se rapporte aux faits devrait être considéré de l'information et être considéré dans votre mandat, car les manipuler constitue de la propagande et de la désinformation. Je crois que c'est l'obligation première de Radio-Canada d'informer et de rectifier ses "rapports". Sinon, encore une fois, ce serait de la désinformation ou possiblement de la propagande; dans le cas présent, au nom du sensationnalisme. »

M. Tétreault a corrigé plus tard sa plainte pour préciser qu’il y avait commis un lapsus et que c’était plutôt « oui » que Mme Lu Chan Khuong répondait à M. Guy A. Lepage dans l’autopublicité de l’émission.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION

Mme Lynn Phaneuf, chef de contenu, Culture, variétés, société, à la télévision de Radio-Canada, et responsable de l’émission Tout le monde en parle, a répondu au plaignant.

Voici sa réponse :

« D’abord, je tiens à préciser que les propos que vous croyez avoir entendus et suggérez comme étant de "la fausse information" ne sont pas fondés. Après avoir réécouté l’autopublicité annonçant l’édition du dimanche 27 septembre dernier, les propos étaient exactement les mêmes que ceux diffusés lors de l’émission. Dans l’autopublicité, nous pouvons entendre M. Lepage demander à la bâtonnière : " (…) d’ailleurs, vous, êtes-vous victime d’un complot dans votre tête?" et de répondre la bâtonnière : "oui". Ces mêmes propos sont clairement entendus en réponse à la même question formulée de la même façon. Je vous invite d’ailleurs à réécouter l’émission si vous désirez le vérifier.

J’espère que ces quelques informations sauront dissiper vos doutes à ce sujet. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

M. Tétreault, toutefois, a continué de douter. Voici comment il m’a demandé de réviser sa plainte :

« À mon souvenir, le "oui" avec intonation particulière serait celui répondu 8 secondes plus tard (à moins que mon souvenir me trompe) et après quelques dialogues. Si tel est le cas, ce serait une réduction d'entrevue ne représentant pas la réalité, une réponse ne concordant donc pas à la réponse répondue immédiatement après la question. Ce point devrait être vérifié (…). »

LA RÉVISION

Les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada ne s’appliquent pas aux contenus de variétés et d’intérêt général, comme ceux présentés à l’émission Tout le monde en parle, sauf lorsqu’on y aborde l’actualité. Voici ce que disent les NPJ là-dessus :

« Portée

Les NPJ s’appliquent au personnel des nouvelles, des actualités et des affaires publiques ainsi qu’aux contenus d’information produits, diffusés et mis en ligne par ces équipes. Cela inclut les contenus générés par l’auditoire lorsqu’ils sont incorporés à des sujets de nouvelles, d’actualités ou d’affaires publiques. Les NPJ s’appliquent également aux contenus de nouvelles de domaines spécialisés comme le sport et la culture, ainsi qu'au personnel qui les préparent.

Lorsqu’ils abordent des enjeux d’actualité, particulièrement lorsqu’il y a controverse, les émissions et contenus d’intérêt général ainsi que le personnel qui les produit pour tous nos médias doivent respecter les valeurs d’équilibre et d’équité, telles qu’elles sont exprimées dans les NPJ. C’est également ce que prévoit la Politique des programmes de Radio-Canada. (…) »

Dans le cas présent, la saga de l’ex-bâtonnière était effectivement une question d’actualité controversée. Donc, même si elle était abordée dans une émission de variétés, elle tombe sous le coup des NPJ. De façon limitée, toutefois, seules les valeurs d’équilibre et d’exactitude devant s’appliquer.

J’ajoute que, de manière générale, la publicité n’est jamais soumise à l’application des NPJ. Cependant, je considère que, en toute logique, on doit faire une exception pour les publicités qui utilisent des contenus d’information, comme c’est tous les jours le cas lorsqu’on fait la promotion des émissions d’ICI RDI, par exemple, ou des émissions d’actualités, d’affaires publiques ou autres. Car peu importe où et comment on les diffuse, les contenus d’information demeurent toujours des contenus d’information.

D’ailleurs, les NPJ demandent la prudence lorsqu’on diffuse de la publicité, quelle qu’elle soit, au sein des contenus d’information :

« Image de marque de l'information et fiction

La crédibilité et l’image de marque de l’information de Radio-Canada ne doivent faire l'objet d'aucun compromis. Les contenus d’information peuvent être accompagnés de publicité ou de promotion. Toutefois, nous n’exploitons pas à des fins commerciales l’image de marque des émissions et des contenus d’information si cela a pour effet d’entacher notre indépendance, notre crédibilité et notre intégrité à titre de radiodiffuseur public. (…) »

À mon avis, cette mise en garde s’applique aussi aux autopublicités, encore plus à celles qui utilisent les contenus d’information pour en faire la promotion.

Pour en arriver au vif du sujet, le plaignant semble considérer que la réponse donnée par l’ex-bâtonnière n’est pas celle qu’elle a réellement donnée en entrevue. Autrement dit, que son « oui » entendu dans l’autopublicité n’est pas celui qu’elle prononce réellement durant l’entrevue à la question que lui pose l’animateur, mais le « oui » qu’elle prononce plus tard à la suite d’une autre question.

Après vérification, le plaignant a raison.

Voici l’échange complet diffusé lors de l’émission à partir du moment où M. Lepage pose sa question :

Guy A. Lepage : « Vous, êtes-vous victime d’un complot dans votre tête? »

Lu Chan Khuong : « Oui. »

Guy A. Lepage : « Il y a même quatre premiers ministres qui ont écrit une lettre pour dire que le Barreau faisait bien de vous suspendre, vous dérangez beaucoup beaucoup? »

Lu Chan Khuong : « Oui. »

D’après ce que j’ai constaté, l’autopublicité reprend la première question de M. Lepage, puis la deuxième réponse de Mme Khuong. Dans les deux cas, la réponse est toutefois la même, mais on ne peut nier que cet extrait d’entrevue ait été édité au montage.

Je précise ici, et c’est très important, que ce que le public a vu et entendu en ondes lors de l’émission est aussi le résultat d’un montage, les entrevues avec les invités étant au moins deux fois plus longues que ce qui est présenté. Ainsi, il n’est pas rare que l’enregistrement de Tout le monde en parle s’étende sur plus de cinq heures.

L’édition au montage n’est donc pas un procédé inhabituel, il constitue plutôt la règle.

Voici ce que disent les NPJ à propos du montage des entrevues :

« Montage de l'entrevue

Il est possible d'extraire de l’entrevue intégrale des questions et des réponses qui seront insérées dans un reportage, entrecoupées de narration, de séquences d’actualités ou d’extraits d’autres entrevues. De même, il est souvent nécessaire de procéder au montage d’une entrevue présentée en forme plus longue pour éliminer certains passages moins essentiels ou pour respecter le minutage d’une émission.

Quel que soit le montage qui en est fait, nous présenterons de manière juste et équitable les propos du participant sans en déformer le sens. »

Même si on a raccourci l’échange en éliminant la première réponse de l’interviewée et la sous-question de l’animateur pour aller directement au deuxième « oui » de Mme Khuong, force est de constater que le sens des propos de l’ex-bâtonnière n’a pas été déformé.

D’ailleurs, Mme Khuong ne s’est plainte de rien.

Conclusion

Une autopublicité de l’édition du 27 septembre 2015 de Tout le monde en parle n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc