Attaques en Israël : erreurs admises, mise au point honnête, pas de faute (Midi info)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte concernant deux analyses diffusées à l’émission Midi info sur ICI Radio-Canada Première, le 5 et le 9 octobre 2015, à propos d’incidents violents à Jérusalem.

LA PLAINTE

Le plaignant est M. David Ouellette, directeur associé, affaires publiques (Québec), d’un groupe d’intérêts qui défend Israël et la communauté juive, le Centre consultatif des relations juives et israéliennes.

M. Ouellette en a contre deux analyses du journaliste François Brousseau, diffusées à l’émission Midi info sur ICI Radio-Canada Première le 5 et le 9 octobre 2015, pour lesquelles il m’a envoyé deux plaintes différentes. Les analyses et explications de M. Brousseau portaient sur des tensions et des violences survenues à Jérusalem.

M. Ouellette estime que le journaliste a véhiculé des inexactitudes et qu’il a manqué aux valeurs d’équilibre et d’impartialité des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada.

Voici sa première plainte, qui porte sur les propos tenus par M. Brousseau le 5 octobre :

« Le 5 octobre dernier, dans le cadre de l’émission Midi info, le journaliste François Brousseau a fourni ses explications sur la vague de terrorisme palestinien à Jérusalem et en Cisjordanie.

M. Brousseau explique le regain de violence palestinienne contre des civils à Jérusalem et en Cisjordanie du fait que le présent gouvernement israélien actuel n’offrirait aucun compromis ou espoir de paix aux Palestiniens.

De plus, prétend-il, le gouvernement israélien poursuivrait l’objectif de résoudre le conflit israélo-palestinien par la seule voie militaire : "Le gouvernement de Jérusalem n’est plus aujourd’hui un gouvernement du centre, du centre gauche ou de centre droite, comme à l’époque, disposé à négocier. Il n’y a plus en Israël de débat sur l’opportunité de faire des concessions sérieuses aux Palestiniens. Il n’y a plus de Yitzhak Rabin. En Israël, aujourd’hui, le gouvernement Nétanyahou, c’est trois ou quatre, trois..., Nétanyahou trois, il n’y a plus tellement de volonté ou d’espoir de compromis, le mot d’ordre, c’est il faut les battre, on va gagner cette guerre", affirme M. Brousseau. Et du côté palestinien, M. Brousseau affirme que Mahmoud Abbas n’est pas respecté et n’est pas écouté de son peuple et des jeunes Palestiniens "désespérés" qu’il ne contrôlerait pas.

Personne ne contestera que le gouvernement israélien actuel loge à droite de l’échiquier politique du pays. Or, jamais les gouvernements successifs dirigés par Benjamin Nétanyahou ont-ils intimé par les paroles ou les actions que la solution au conflit était militaire. Quant à la prétendue absence de débat en Israël sur la résolution diplomatique du conflit avec les Palestiniens, elle témoigne d’une profonde ignorance des réalités politiques israéliennes de la part de M. Brousseau. Et sans refaire dans le menu détail l’histoire des échecs successifs des négociations de paix, une analyse honnête de l’impasse diplomatique actuelle devrait se garder de ne blâmer qu’une seule des deux parties au conflit comme le fait M. Brousseau.

Il est vrai que M. Abbas, qui accomplira cette année sa sixième année de présidence sans mandat électoral, n’est pas très populaire auprès de son peuple. Or, il est faux de prétendre que le contrôle de la Cisjordanie lui échappe. L’Autorité palestinienne réprime durement les manifestations populaires d’opposition à sa gouvernance, de même que les membres du Hamas. Mais au-delà de ces considérations, il est indéniable que M. Abbas, l’Autorité palestinienne, le Fatah et les médias palestiniens qu’ils contrôlent incitent les Palestiniens à la violence en prétendant faussement que la mosquée Al-Aqsa est "assiégée", "souillée" et mise en péril par les Juifs israéliens.

Pour ne citer qu’un exemple parmi d’autres, le 16 septembre dernier, M. Abbas déclarait à la télévision officielle palestinienne : "Every drop of blood that has been spilled in Jerusalem is holy blood as long as it was for Allah. Every Martyr (Shahid) will reach Paradise, and everyone wounded will be rewarded, Allah willing... The Al-Aqsa [Mosque] is ours, and they [les juifs] have no right to defile it with their filthy feet. We will not allow them to, and we will do everything in our power to protect Jerusalem". Ces propos ont été rapportés le lendemain à la une du quotidien officiel de l’Autorité palestinienne, Al-Hayat Al-Jadida, et ont été critiqués par le secrétaire général de l’ONU. Or, M. Brousseau n’a pas un mot à dire sur l’incitation vérifiable des dirigeants palestiniens qui brandissent la fausse menace que ferait peser Israël sur la mosquée Al-Aqsa.

Pire encore que cette omission, M. Brousseau déforme les événements, en invente de toutes pièces et prête foi aux fausses menaces évoquées par les dirigeants palestiniens.

M. Brousseau parle de "provocation suprême" israélienne en prétendant que des soldats israéliens auraient été filmés en train d’escalader "une mosquée" sur le mont du Temple, le dôme du Rocher (lequel, incidemment n’est pas une mosquée).

Une telle action israélienne aurait provoqué un retentissement considérable dans le monde musulman et suscité la critique en Israël même. Or, je n’ai trouvé aucune mention d’un pareil incident dans la presse israélienne ou étrangère. Toutefois, j’ai découvert un reportage de Russia Today datant du 5 novembre 2014 où apparaissent des agents de la police frontalière israélienne au bord de l’esplanade avec le dôme du Rocher en arrière-plan. On distingue aussi une échelle appuyée sur la coupole du sanctuaire musulman. Or quiconque connait les lieux voit bien que ces policiers se trouvent à plusieurs dizaines de mètres du dôme lui-même. Si ce sont ces images que M. Brousseau a interprétées comme l’escalade d’une mosquée par des soldats israéliens, il fait preuve d’un manque de rigueur journalistique absolument inacceptable.

M. Brousseau accuse aussi Israël de ne plus respecter le droit de prière des musulmans sur le mont du Temple. "L’esplanade des Mosquées, qui est aussi le mont du Temple pour les juifs, ça a toujours été un lieu de haute tension, avec un contrôle israélien très stricte sur l’accès au lieu, mais un respect quand même minimal du droit de prier pour les musulmans. C’était encore la règle, il y avait quand même un modus vivendi."

Or comme, je l’ai souligné plus haut, si l’accès au mont du Temple est contrôlé strictement par Israël, c’est pour assurer qu’il ne serve de lieu de culte qu’exclusivement à la foi musulmane.

Abstraction faite de restrictions temporaires en raison de violences sur les lieux, l’accès et le droit de prière des musulmans ne fait l’objet d’aucune limitation et est entièrement respecté par Israël. Question d’illustrer l’autonomie du waqf islamique dans l’administration du mont du Temple, il convient de rappeler que de 1996 à 1999, celui-ci a pu entreprendre des excavations sur le mont du Temple pour y construire une nouvelle mosquée, détruisant de multiples couches de vestiges archéologiques. Le respect israélien pour le culte musulman sur le mont du Temple est tout sauf minimal. Selon des statistiques du gouvernement israélien, il y a eu dans l’année en cours 4 millions entrées de musulmans, 200 000 entrées de chrétiens et seulement 12 000 entrées par des juifs. Le statu quo n’est clairement pas en péril.

M. Brousseau affirme aussi que selon des Palestiniens la police israélienne aurait ouvert le feu dans la mosquée d’Al-Aqsa. Je n’ai pu trouver aucune confirmation de ce qu’avance le journaliste de Radio-Canada. Et même si c’était le cas, il reste qu’à aucun moment M. Brousseau explique que la police israélienne a dû intervenir sur le mont du Temple parce que des Palestiniens entreposaient pierres et explosifs dans la mosquée, destinés à attaquer des visiteurs juifs ou encore parce que des Palestiniens s’étaient barricadés dans la mosquée depuis laquelle ils lançaient pierres et explosifs sur les forces de l’ordre. De toute évidence, M. Brousseau pèche par omission et ouï-dire.

M. Brousseau prétend aussi que la police israélienne a pour modus operandi d’abattre les suspects d’actes terroristes. À propos de Muhannad Halabi qui, le 3 octobre, avait poignardé quatre Israéliens à Jérusalem, tuant deux d’entre eux, M. Brousseau dit : "Le coupable a été tué par la police immédiatement, c’est la méthode habituelle."

Or, ce qu’omet de préciser M. Brousseau, c’est que le terroriste était encore armé et dangereux et faisait feu sur des passants lorsqu’il a été abattu. Ironiquement, le jour même où M. Brousseau lançait son accusation gratuite, Israël arrêtait les suspects de l’attentat meurtrier contre un couple israélien survenu quelques jours plus tôt. Comme toutes les forces de l’ordre, la police israélienne doit adapter ses actions au contexte particulier de chacune de ses interventions en prenant en considération la sécurité du public. On peut certainement citer au moins autant de cas où les forces de l’ordre israéliennes ont appréhendé les auteurs d’actes terroristes que de cas où des terroristes ont été abattus.

Cette analyse de M. Brousseau est une litanie d’approximations, de demi-vérités, de fictions entières et de persiflage calomnieux dont l’objectif évident est de blanchir les dirigeants palestiniens de toute responsabilité et de faire porter à Israël tout l’odieux pour la recrudescence du terrorisme palestinien. De ce fait, cette intervention de M. Brousseau enfreint les valeurs d’exactitude, d’équilibre et d’impartialité des NPJ de Radio-Canada et fait fi des lignes directrices récemment émises par le directeur général de l’information.

Je me permets, enfin, de vous adresser des remarques d’ordre général sur le traitement de la violence liée au mont du Temple.

Mont du Temple/esplanade des Mosquées

Comme la plupart des médias francophones, Radio-Canada privilégie l’expression "esplanade des Mosquées" pour se référer au lieu saint.

D’invention médiatique française récente, l’expression "esplanade des mosquées" fait sa première apparition, selon mes recherches dans la banque de données Eurêka, dans Le Monde du 12 septembre 1967, sans majuscule, pour ne réapparaître qu’en 1980, date à partir de laquelle elle fera l’objet d’un usage croissant, puis systématique dans les médias français et francophones, supplantant la toponymie occidentale traditionnelle, le mont du Temple.

Cette néotoponymie médiatique porte à confusion et privilégie l’importance du lieu dans l’islam au détriment de sa signification dans le judaïsme. Elle inspire aussi de manière récurrente sur les ondes de Radio-Canada cet énoncé insensé "l'esplanade des Mosquées, le troisième lieu saint de l’islam et le site le plus sacré pour les juifs".

Qui plus est, les musulmans n’appellent pas ce lieu "esplanade des Mosquées", mais Al-Haram Al-Sharif ou "noble sanctuaire".

Je note que la BBC, pour ne pas privilégier le lien d’une religion sur l’autre, utilise assez systématiquement les expressions Temple Mount/Haram al-Sharif/, Temple Mount/Noble Sanctuary, Temple Mount/Aqsa Mosque compound.

Le contexte historique

Dans ses "lignes directrices" pour la couverture du conflit israélo-palestinien, le directeur général de l’Information de Radio-Canada, M. Michel Cormier, affirme que "plus nous rappelons le contexte historique des événements que nous couvrons plus nous donnons à notre public des points de repère pour mieux en comprendre le sens".

Les accusations palestiniennes voulant que les juifs ou Israël cherchent à s’approprier la mosquée d’Al-Aqsa se prêtent justement à une remise en contexte historique. Au mois d’août de 1929, des sermons d’imams palestiniens commencèrent à propager la fausse rumeur que les juifs s’apprêtaient à s’approprier la mosquée d’Al-Aqsa. Des émeutes arabes éclatèrent donnant lieu à des agressions contre les juifs de Jérusalem et culminant les 23 et 24 août dans le massacre de Hébron où 67 juifs furent assassinés par des Arabes palestiniens. Depuis, et au mépris des faits, ces accusations sont régulièrement répétées par des dirigeants et des leaders religieux palestiniens, arabes et musulmans pour inciter leurs publics contre Israël et les juifs. »

La deuxième plainte de M. Ouellette porte sur les explications que M. Brousseau donnait de la suite des mêmes événements le 9 octobre, toujours dans le cadre de Midi info :

« Le 9 octobre dernier, le journaliste François Brousseau faisait le point sur la vague de terrorisme palestinien en cours à l’émission Midi info. M. Brousseau soutenait que "les attaques au couteau se multiplient, surtout des Palestiniens contre des colons juifs…".

Pourtant, la majorité des attaques palestiniennes ont en fait ciblé des Israéliens habitant à l’intérieur des lignes d’armistice de 1949.

Le 9 octobre :

  • un soldat israélien est poignardé dans la colonie Kiryat Arba;
  • un soldat israélien est poignardé à Afula, dans le nord du pays;
  • un Israélien est poignardé à Jérusalem, dans le secteur occidental de la ville.

Le 8 octobre :

  • un Palestinien agresse cinq Israéliens à Tel-Aviv;
  • un Israélien est poignardé dans le secteur nord-est de Jérusalem (aucun détail sur son identité ne permet de conclure qu’il habite une colonie);
  • un Israélien est poignardé à Afula, dans le nord d’Israël;
  • un habitant de la colonie Kiryat Arba est poignardé.

Le 7 octobre :

  • un Israélien est poignardé à Petah Tikva dans le centre d’Israël;
  • un Israélien est poignardé dans la vieille ville (aucun détail sur son identité ne permet de conclure qu’il habite une colonie);
  • un Palestinien poignarde un soldat israélien à Kiryat Gat, dans le sud du pays, et s’introduit dans une maison où il tente poignarder une femme.

Depuis, les attentats palestiniens ont continué de cibler majoritairement des Juifs israéliens à l’intérieur des lignes d’armistice de 1949. Contrairement à M. Brousseau, les terroristes palestiniens ne font manifestement pas de distinction entre civils juifs israéliens selon leur lieu de résidence.

Les explications de M. Brousseau sur la vague de terrorisme palestinien en cours ont une nouvelle fois grossièrement déformé les faits et enfreint la valeur d’exactitude des NPJ de Radio-Canada. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION

Mme Micheline Dahlander, chef, Relations citoyennes et Diversité au service de l’Information, a répondu au plaignant au nom de la direction.

Voici sa réponse :

« Quelques imprécisions et inexactitudes se sont effectivement glissées (dans les deux chroniques de François Brousseau). Le dôme du Rocher est un sanctuaire et non une mosquée comme celle d’Al-Aqsa. M. Brousseau le sait pertinemment. Il a commis une erreur d’inattention dans le feu de la conversation en direct en parlant de deux mosquées sur l’esplanade des Mosquées à Jérusalem, le 5 octobre dernier. Vous critiquez aussi la mention d’un incident impliquant des soldats israéliens filmés en train d’escalader le dôme du Rocher. Le chroniqueur admet qu’il a mal interprété le contenu de la vidéo. Quant aux échanges de coups de feu dans la mosquée Al-Aqsa, François Brousseau avait indiqué en ondes qu’il rapportait les propos de Palestiniens.

Par ailleurs, dans l’analyse du 9 octobre qui vous a déplu, nous convenons qu’il aurait fallu éviter l’emploi de l’adverbe "surtout" pour parler des attaques au couteau contre des colons juifs. »

« M. Brousseau avait prévu rectifier ses propos fautifs au cours de sa prochaine chronique sur Israël dans le cadre de l'émission Midi info. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Le plaignant a pris acte de l’intention de M. Brousseau de rectifier certains de ses propos, mais il n’a pas attendu cette rectification avant de me demander de réviser ses deux plaintes.

Voici sa demande de révision :

« Il est consternant que le service de l'Information qualifie d' "imprécision" ou d' "inexactitude" le fait que M. Brousseau ait reproché à Israël une "suprême provocation" qui n'est en fait que le produit de son imagination pour "expliquer" la violence palestinienne. Ici aussi, l'énormité de cette fable de M. Brousseau méritait une rectification aussi visible que la fausse information diffusée. J'en profite pour noter que M. Brousseau a une propension à prêter non seulement des actes, mais aussi des intentions à Israël, comme lorsqu'il prétend que la vague de violence terroriste palestinienne "fait l'affaire" de certains en Israël (L'heure de pointe, Toronto, 21 octobre 2015).

Quant à la prétention de M. Brousseau qu'en date du 9 octobre dernier, les attaques au couteau ciblaient "surtout" des colons juifs, ce n'est pas l'adverbe qui fait problème, mais le fait que la majorité des attaques avaient ciblé des Israéliens à l'extérieur des colonies. Retirer l'adverbe "surtout" aurait été tout aussi inexact et créé la fausse impression que les agresseurs palestiniens font une distinction entre civils juifs israéliens et colons juifs, ce qui n'est, à juger du bilan des agressions, aucunement le cas.

Votre réponse n'abordant malheureusement pas toutes les objections que j'ai soulevées et me paraissant insuffisante sur les points qu'elle a retenus, je prie l'ombudsman de procéder à une révision. »

LA RÉVISION

À Radio-Canada, les NPJ interdisent aux journalistes d’exprimer publiquement des opinions personnelles, que ce soit dans le cadre de leur travail pour la société, dans d’autres médias (y compris les médias sociaux) ou ailleurs.

Le travail d’analyste n’y est donc pas simple : il évolue constamment sur la mince ligne qui sépare l’interprétation des faits basée sur la connaissance des situations et l’expertise, de l’opinion personnelle. C’est un art qui oblige le journaliste à contextualiser sans cesse ses propos, à citer les sources des renseignements sur lesquels il se base, et à appuyer ses conjectures et commentaires sur les divers points de vue exprimés.

Dans le contexte particulier de Radio-Canada, l’analyste se place en position de faiblesse lorsqu’il affirme d’autorité, même si l’interprétation qu’il livre est légitime et défendable parce qu’elle correspond à des courants d’idées connus, partagés ou débattus. Il doit éviter de donner l’impression que sa vision des choses est fermée, qu’il défend un point de vue particulier.

Car, de l’autre côté du média, le récepteur des propos les perçoit à travers sa propre conception des faits et des situations analysées. S’il reçoit l’exposé qu’on lui fait comme une succession d’opinions personnelles non appuyées, il les recevra également comme une manifestation de partialité.

Dans sa première plainte, celle portant sur l’analyse du 5 octobre de M. Brousseau, M. Ouellette soutient que le journaliste « explique le regain de violence palestinienne contre des civils à Jérusalem et en Cisjordanie du fait que le gouvernement israélien actuel n’offrirait aucun compromis ou espoir de paix aux Palestiniens ».

Ma lecture me convainc que M. Brousseau place plutôt ce regain de violence dans le contexte politique actuel, marqué par un gouvernement israélien très à droite, peu enclin à reprendre des négociations qu’il juge inutiles.

Le plaignant reproche aussi au journaliste d’affirmer que le gouvernement israélien poursuit « l’objectif de résoudre le conflit israélo-palestinien par la seule voie militaire ». Le journaliste dit plutôt que ce gouvernement n’entretient « plus tellement de volonté ou d’espoir de compromis », et que son mot d’ordre c’est qu’« il faut les battre, il faut gagner cette guerre ».

L’interprétation de M. Ouellette ramène le mot « guerre » utilisé ici à sa seule définition militaire. C’est de mon point de vue un raccourci qui ne tient pas compte de la suite de l’intervention de M. Brousseau sur cet aspect des choses. Voici comment il poursuivait son analyse :

« Nétanyahou vient juste de déclarer, c’est tombé sur les fils juste comme je courrais ici : "il n’y a pas de limites contre les activistes palestiniens." C’est le gouvernement de la droite le plus sécuritaire, dans le sens dur du terme, de l’histoire d’Israël, un gouvernement qui est sous l’influence des éléments les plus radicaux, les colons intransigeants, les religieux, avec une logique de représailles qui est impitoyable, par exemple la destruction des maisons des familles des auteurs d’agressions, Nétanyahou vient de dire qu’il faut l’appliquer. »

M. Ouellette croit d’autre part que M. Brousseau fait preuve d’une profonde « ignorance des réalités politiques israéliennes » quand, écrit-il, il soutient qu’il y a « absence de débat en Israël sur la résolution diplomatique du conflit avec les Palestiniens ». Ce que M. Brousseau dit, en fait, c’est qu’« il n’y a plus en Israël de débat sur l’opportunité de faire des concessions sérieuses aux Palestiniens ». Je soumets que ce n’est pas tout à fait la même chose.

J’ajoute que cette idée est certainement encore vue comme une nécessité par certains courants politiques en Israël, mais est-elle vraiment, à l’heure actuelle, l’objet d’un débat dans la société israélienne? Et de quelle ampleur?

Sur cet aspect des critiques de M. Ouellette, M. Brousseau, avec qui j’ai discuté pour les besoins de cette révision, soutient que son analyse repose sur des faits, comme, entre autres, la répartition du vote aux élections depuis 15 ou 20 ans, l’évolution vers la droite des discours et des programmes sur la question des rapports avec les Palestiniens, « une chose généralement admise, dit-il, et qu’on peut retrouver chez certains analystes israéliens », l’absence de négociations substantielles avec les Palestiniens.

« Je ne soutiens pas, dit-il, qu’il n’y a pas de débat en Israël. Je connais la vivacité des échanges sur divers sujets concernant la chose publique dans ce pays, avec son goût pour la discussion et la contradiction, hérité de la grande tradition juive. Je prétends simplement que sur la question spécifique des concessions aux Palestiniens, de la reconnaissance d’un vrai rapport de forces avec eux et sur la façon de traiter la question en général, l’éventail des options discutées s’est considérablement rétréci en Israël depuis 20 ans jusqu’à un large compromis aujourd’hui cristallisé dans l’opinion israélienne autour de positions qu’on peut légitimement qualifier de "positions de droite sécuritaire dure". »

Ces éléments de contexte, ces nuances auraient certainement enrichi les explications données en ondes par M. Brousseau et contribué à dissiper la perception que les points de vue qu’il exprimait pouvaient être des opinions personnelles.

M. Ouellette considère aussi qu’une « analyse honnête de l’impasse diplomatique actuelle devrait se garder de ne blâmer qu’une seule des deux parties au conflit comme le fait M. Brousseau ».

Pourtant, M. Brousseau s’attarde longuement sur l’incapacité et le manque de leadership des autorités palestiniennes. Voici ce qu’il en dit :

« Et en face, du côté palestinien, il n’y a plus comme il y a encore 15 ans ou même 10 ans un leadership respecté. Les jeunes désespérés, comme ceux qu’on voit aujourd’hui sont prêts à tout, n’écoutent pas le président Mahmoud Abbas qui est en fin de carrière, épuisé, vidé, méprisé par son peuple, il ne contrôle plus ses troupes, les Palestiniens ne l’écoutent même pas. »

M. Brousseau poursuit encore sur le manque de consistance et de logique des prises de position palestiniennes.

M. Ouellette a compris des propos de M. Brousseau « que le contrôle de la Cisjordanie » échappe à Mahmoud Abbas. J’ai plutôt entendu que Mahmoud Abbas n’est plus écouté par les Palestiniens en général et les jeunes en particulier en raison de son usure et de son manque de leadership, de vision, son inaptitude à changer les choses. Ce qui ne l’empêche pas de contrôler le territoire et de réprimer « durement les manifestations populaires d’opposition à sa gouvernance, de même que les membres du Hamas », comme le signale le plaignant.

Celui-ci aurait par ailleurs aimé que l’analyste mentionne ce qu’il qualifie d’incitations à la violence lancées par Mahmoud Abbas, l’Autorité palestinienne et les médias palestiniens qui prétendent « que la mosquée Al-Aqsa est "assiégée", "souillée" et mise en péril par les Juifs israéliens »; et il rappelle qu’elles ont « été critiquées par le secrétaire général de l’ONU ».

M. Brousseau présente ses explications et ses analyses en direct, souvent à chaud, et dans un temps qui lui est compté. Il ne peut pas aborder à fond tous les aspects dont il traite, il doit choisir et il le fait sachant qu’il aura d’autres occasions sur l’ensemble des plateformes de Radio-Canada de revenir sur ses sujets.

Cela dit, je remarque que le journaliste s’est penché de manière générale sur le double langage du président de l’Autorité palestinienne, soulignant l’inconséquence de ses propos et le fait qu’il « est malheureusement connu pour faire et dire les choses à moitié », affirmant par exemple devant l’ONU qu’il « n’est plus lié par les ententes passées » avec Israël sans pour autant qu’il s’en retire, ce qu’il ne pourrait faire, selon les explications de M. Brousseau, sans déclencher une « guerre ouverte ».

J’en viens maintenant aux explications du journaliste en rapport avec les tensions autour de l’esplanade des Mosquées/mont du Temple, dont le plaignant soutient qu’elles étaient des accusations envers Israël « de ne plus respecter le droit de prière des musulmans ».

Ce n’est pas ce que dit M. Brousseau, qui signale plutôt que depuis quelque temps les contrôles semblent plus laxistes et qu’on laisse, par exemple, « les religieux radicaux (juifs) monter sur l’esplanade ». Et il ajoute :

« On a des histoires, faut voir si c’est vrai, des histoires de batailles rangées là-haut, dans les lieux sacrés, ou en tous cas dans leurs accès immédiats. Moi, je pense qu’on passe à la vitesse supérieure. Pour beaucoup de Palestiniens, de voir un policier ou un soldat israélien escalader une mosquée à cet endroit-là, il y a une vidéo qui circule, ça c’est de la provocation suprême. »

Le problème, comme le signale le plaignant, c’est que cette information est fausse. M. Brousseau reconnaît qu’il a « mal lu » ou « surinterprété » la vidéo dont il parlait.

Il admet également que l’accusation selon laquelle « les juifs veulent reprendre le mont du Temple pour eux » n’est pas nouvelle et qu’elle peut relever d’une rhétorique anti-israélienne, ou encore d’une certaine paranoïa; et il se propose de le mentionner dans une prochaine chronique quand l’occasion se présentera.

Quant aux échanges de coups de feu dans la mosquée Al-Aqsa, dont M. Ouellette lui reproche d’avoir parlé, il rappelle qu’il l’a fait au conditionnel et souligné qu’il s’agissait d’une accusation formulée par certains Palestiniens.

Il est bien évident qu’il aurait été préférable que cette partie de l’analyse et des explications de M. Brousseau s’appuient sur autre chose qu’une information erronée et une rumeur non vérifiée, toute attribuée soit-elle.

La deuxième plainte de M. Ouellette, cette fois sur la chronique de M. Brousseau du 9 octobre, relevait une autre inexactitude.

M. Brousseau y affirmait en effet que les attaques au couteau de juifs par des Palestiniens, qui se multipliaient, visaient « surtout des colons juifs ».

« Pourtant, la majorité des attaques palestiniennes, fait remarquer le plaignant, ont en fait ciblé des Israéliens habitant à l’intérieur des lignes d’armistice de 1949. »

M. Brousseau et la direction de l’Information l’ont reconnu.

En fin de compte, le journaliste a profité de sa présence du 23 novembre 2015 à l’émission Midi info pour revenir sur les éléments abordés dans ses chroniques du 5 et du 9 octobre, dont se plaint M. Ouellette, et rectifier les erreurs relevées par celui-ci.

Dans une mise au point franche qui ne se cachait pas derrière les faux-fuyants, l’analyste a « rectifié ou nuancé » certains de ses propos.

Il a d’abord reconnu avoir « erronément interprété » la vidéo dont il avait parlé le 5 octobre, reconnaissant qu’il était « faux » de dire que les forces de l’ordre israéliennes avaient escaladé le dôme du Rocher.

Il a également admis que les attaques au couteau avaient « surtout visé des citoyens juifs israéliens en Israël ».

Il a aussi dissipé l’ambiguïté que le plaignant avait pu percevoir dans ses propos du 5 octobre en précisant bien que le gouvernement israélien avait déclaré publiquement qu’il n’était pas question de briser le statu quo accordant aux seuls musulmans le privilège de prier sur l’esplanade des Mosquées/mont du Temple.

M. Brousseau a poursuivi en soutenant qu’il convient de juger son travail, sur des sujets qui reviennent régulièrement dans l’actualité, non pas à partir d’une ou deux chroniques, mais sur l’ensemble. C’est ainsi, rappelle-t-il, qu’il lui est arrivé « plus d’une fois d’évoquer les manquements du leadership palestinien, son discrédit local et international, ses possibles erreurs passées devant les offres refusées ».

Je considère donc que l’analyste et l’émission Midi info ont agi conformément au principe de responsabilité des NPJ de Radio-Canada dont ils ont respecté scrupuleusement l’énoncé suivant :

« Nous sommes conscients des conséquences de notre travail journalistique et de notre devoir d’honnêteté auprès des auditoires. Nous n’hésitons pas à corriger une erreur, si nécessaire, ni à effectuer un suivi lorsqu’une situation évolue de façon importante… »

Conclusion

Deux analyses du journaliste François Brousseau, à propos de tensions et de violences survenues à Jérusalem, diffusées à l’émission Midi info sur ICI Radio-Canada Première le 5 et le 9 octobre 2015, contenaient des inexactitudes qui ont cependant été reconnues honnêtement et corrigées publiquement comme l’exigent les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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