Vie privée : attention au droit à l’image! (TJ Québec)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un reportage diffusé au Téléjournal Québec, le 19 juillet 2014.

LA PLAINTE

Une auditrice, Mme Mireille Mercier, se plaint d’un reportage diffusé au Téléjournal Québec, le 19 juillet 2014, à propos du décès, dans un accident d’autocar, de la jeune Chelssy Mercier.
Mme Mercier, la cousine de la victime, considère entre autres que ce reportage comportait une inexactitude et qu’il ne respectait pas la volonté de la famille de ne pas apparaître à l’écran.

Voici la plainte qu’elle a adressée au service à l’auditoire de Radio-Canada :

« Votre journaliste Jonathan Lavoie s'est présenté chez mon frère pour avoir des commentaires de la famille concernant la mort de Chelssy Mercier. Les membres de notre famille ne voulaient pas faire de commentaires et ma mère a spécifié au journaliste qu'on ne voulait, EN AUCUN CAS, que des visages soient montrés à la télévision. Par contre, en regardant le reportage, on identifie TRÈS CLAIREMENT mon frère en le montrant et en le nommant.

De plus, il est mentionné que le restaurant Chelssy est à la famille Mercier, ce qui est totalement faux! Il serait important que les informations divulguées soient des informations vérifiées.

La recherche de sensationnalisme et d'émotions me choquent au plus haut point. Vous n'avez aucune idée de ce que nous vivons et Jonathan Lavoie a préféré interpréter et inventer pour faire un foutu reportage. Je croyais Radio-Canada être une télé de vérité et de respect, mais je réalise qu'elle est comme toutes les autres chaînes. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. André Duchesneau, rédacteur en chef délégué, Services français à Québec, a répondu à la plaignante au nom de la direction de l’Information.

Voici sa réponse :

« Dans votre plainte, vous soutenez avoir demandé au journaliste qu'en aucun cas, des visages ne soient montrés à la télévision. M. Lavoie se souvient clairement que vous ne souhaitiez pas être personnellement identifiée dans son reportage, demande qui a été respectée.

Ceci dit, il a obtenu la permission de Jean-Philippe Mercier de tourner des images générales de la ferme. Jean-Philippe aurait été conscient que le cameraman prenait des images éloignées de son tracteur et lui, et n'aurait manifesté aucune objection. Sur ce point précis, nous ne contestons pas qu'il soit possible aux proches ou voisins de reconnaître quand même Jean-Philippe mais il serait par ailleurs fort difficile pour notre auditoire en général d'y être arrivé, compte tenu de la distance de la prise d'images.

Par ailleurs, vérification faite avec notre rédaction, la propriété dite "familiale" du restaurant doit être interprétée au sens large puisque selon nos informations, il appartient à l'actuelle conjointe de M. Mercier. Sur ce point, il pourrait donc y avoir place à discussion sur l'emploi des termes, mais nous n'estimons pas avoir induit l'auditoire en erreur.

Vous soulignez dans votre plainte une recherche de sensationnalisme de notre part. Nous comprenons dans les circonstances que vous puissiez avoir cette impression. Nous considérons pour notre part que le ton et les mots utilisés par M. Lavoie étaient appropriés et respectueux de l'état d'esprit en général de la famille et qu'en aucun cas, on ne sent chez lui une intention de démesure ou de brusquer les intervenants. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

La réponse de M. Duchesneau n’a pas satisfait Mme Mercier qui m’a demandé de réviser le dossier. Elle maintient que le journaliste n’a pas respecté sa parole en diffusant des images de son frère, M. Jean-Philippe Mercier, et que le restaurant Chelssy ne peut être qualifié de « familial » car, soutient-elle, il n’appartient pas, contrairement à ce qu’affirme M. Duchesneau, à la nouvelle conjointe du père de la victime.

Enfin, Mme Mercier ajoute que lorsqu’elle se plaint du sensationnalisme du reportage, elle fait référence à cette phrase du journaliste : « la famille se serre les coudes et vit son deuil en travaillant. »

LA RÉVISION

Pour cette révision, j’ai discuté avec le journaliste Jonathan Lavoie qui m’a indiqué que la plaignante avait accepté de lui parler, mais pas à la caméra, et qu’elle avait également refusé d’être filmée pour les besoins du reportage.

M. Lavoie ajoute avoir demandé au frère de la plaignante, M. Jean-Philippe Mercier, l’autorisation de tourner des images générales de sa ferme, mais pas, de manière explicite, de filmer sa personne.

Le journaliste m’a aussi indiqué avoir interviewé deux oncles et deux tantes de la victime qui ont tous accepté de bon gré de lui parler, mais unanimement décliné son invitation à paraître devant la caméra.

Après coup, M. Lavoie admet qu’il aurait été plus prudent d’obtenir le consentement explicite de M. Jean-Philippe Mercier avant de diffuser des images de lui dans le reportage.

Dans sa réponse à la plaignante, le porte-parole de la direction de Radio-Canada, M. André Duchesneau, dit croire que seuls les proches et les voisins de M. Jean-Philippe Mercier seraient en mesure de le reconnaître sur les images qui ont été diffusées.

Le problème c’est que même si le plan de caméra montrant M. Mercier sur son tracteur ne dure que deux ou trois secondes, il apparaît au moment où le journaliste le nomme et l’identifie comme le neveu du père de la victime et actuel propriétaire de la ferme familiale.

Les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada, le code d’éthique et de déontologie que sont tenus de respecter, au sein de la société publique, tous ceux qui produisent des contenus d’information, précisent entre autres ceci :

« Reportages en direct – Respect de la douleur des victimes et des proches

Lorsque nous prenons contact avec les victimes ou les témoins d’un drame, nous nous demandons s’il est d’intérêt public de révéler certains détails tout en faisant preuve de compassion et de retenue. Nous agissons avec sensibilité et jugement.

Nous prenons soin de ne pas exercer de pressions indues auprès de personnes en détresse en vue d’obtenir une entrevue. (…) »

« Journalisme d’enquête – Principes - Vie privée

Nous utilisons notre droit d’accès à l’information et notre liberté d’expression dans le respect des droits individuels et, notamment, du droit à la protection de la vie privée.

Dans le cas de personnes vivant des situations de souffrance, nous soupesons le besoin d’information du public et le droit au respect de la dignité de ces personnes.

Nous ne divulguons des informations de nature privée que lorsque le sujet est d’intérêt public.

(…)

Certains aspects de la vie privée sont protégés par la loi. Les lois varient d’une province ou d’un territoire à l'autre, et certains aspects sont couverts par les lois fédérales.

Les journalistes de Radio-Canada doivent connaître les aspects juridiques liés à la protection de la vie privée et demander des conseils juridiques en cas de doute. »

Je ne doute pas de la bonne foi du journaliste, mais, à la lumière de ces extraits des NPJ, je considère qu’il aurait été nécessaire de s’assurer du consentement de M. Jean-Philippe Mercier avant d’utiliser des images le montrant et de l’identifier. Je ne crois pas que la recherche de l’intérêt public justifiait ou nécessitait que celui-ci soit vu et présenté.

J’ajoute qu’au Québec il est illégal de diffuser des images d’un individu sans le consentement de celui-ci, à moins qu’il ne participe à des événements d’intérêt public. C’est pour cette raison qu’on prend soin de préciser, dans les NPJ, que les journalistes « doivent connaître les aspects juridiques liés à la protection de la vie privée et demander des conseils juridiques en cas de doute ».

Dans un autre ordre d’idées, la plaignante affirme que le restaurant Chelssy, qui apparaît et dont parle le journaliste dans le reportage, ne peut être qualifié de « familial » puisqu’il n’appartient pas à la « famille Mercier ».

À cet égard, je signale que le journaliste n’a jamais dit qu’il appartenait à la famille Mercier. Il s’est limité à le décrire comme le « restaurant familial ». Vérifications faites, je considère qu’on peut raisonnablement soutenir que l’établissement appartient à la famille de Chelssy Mercier.

Enfin, je ne partage pas l’avis de la plaignante qui voit du sensationnalisme dans le simple fait de dire, comme l’a fait le journaliste, que « la famille se serre les coudes et vit son deuil en
travaillant ».

Conclusion

Le reportage diffusé au Téléjournal Québec le 19 juillet 2014, à propos du décès dans un accident d’autocar de la jeune Chelssy Mercier, a enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada en matière de respect de la vie privée.

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Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc