Un reportage n’est pas partial parce qu’on n'y traite pas de tout (TJ)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un reportage diffusé au Téléjournal, le 23 septembre 2014.

LA PLAINTE

Un auditeur, M. Laurier Busque, se plaint d’un reportage sur la valorisation du verre, diffusé au Téléjournal, le 23 septembre 2014. Le reportage en question, de la reporter Sophie Langlois et de la réalisatrice Christine Campestre, faisait état d’un nouveau débouché pour le verre récupéré, mis au point par des chercheurs de l’Université de Sherbrooke, et qui consiste à l’utiliser en remplacement du ciment dans la composition du béton. M. Busque estime que ce reportage était partial et contenait des inexactitudes.

Voici comment il formule ses griefs :

« Durant la diffusion, la journaliste Sophie Langlois affirme que la poudre de verre est plus écologique que le ciment dans la fabrication du béton. De plus elle affirme, au sujet de la poudre de verre :

"…un débouché de rêve pour le verre…"

"…rêve d’un pont Champlain avec une bouteille de Bordeau …"

Ces affirmations de la journaliste s’appuient exclusivement sur des propos tenus par trois intervenants dans son reportage : le représentant de la SAQ, le représentant du fabricant de la poudre de verre ExCentris, le chercheur de la Chaire SAQ de valorisation du verre dans les matériaux de l’Université de Sherbrooke.

Afin de répondre à un traitement sans partialité ou évitant l’inexactitude d’une information, il aurait fallu que la journaliste donne le droit à d’autres intervenants de réagir, entre autres à des experts sur la gestion des matières résiduelles, pour démontrer que la réduction de la consommation du verre, le réemploi des contenants de verre, le recyclage du verre vaut mieux que de rêver à sa valorisation. Des experts sur l’analyse du cycle de vie auraient éclairé l’auditoire avant d’affirmer que la poudre de verre est plus écologique que le ciment dans la fabrication du béton. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Mme Micheline Dahlander, chef, Diversité et Relations citoyennes, a répondu à M. Busque au nom de la direction de l’Information.

Voici en quels termes :

« Vous vous plaignez de l’angle du reportage en faisant valoir que la journaliste aurait dû "démontrer que la réduction de la consommation du verre, le réemploi des contenants de verre, le recyclage du verre, vaut mieux que rêver à sa valorisation".

Nous avons réécouté attentivement ce reportage qui vous a déplu. Permettez-nous de vous faire part de nos observations.

D’abord, le reportage se penche sur les résultats d’un projet de recherche novateur, fruit d’une collaboration entre la Société des alcools du Québec (SAQ) et l’Université de Sherbrooke. Ce projet vise à recycler les bouteilles de vin, soit le verre de couleur verte, en les transformant en poudre servant de substitut au ciment dans les planchers et les trottoirs.

La journaliste interroge le directeur du développement durable de la SAQ, le professeur de génie qui travaille à améliorer la performance du béton à l’Université de Sherbrooke et le directeur des centres de tri Tricentris. Les téléspectateurs comprennent aussi que les producteurs de béton sont peu enthousiasmés par la poudre de verre parce qu’ils jugent cette méthode plus coûteuse. Nous estimons qu’il n’y a rien de biaisé dans le fait de donner la parole aux acteurs de ce projet de recherche.

Vous estimez ce reportage inexact. Pourtant, l’usine qui recyclait 80 pour cent du verre au Québec a fermé ses portes l’an dernier, si bien qu’une grande partie des bouteilles et autres contenants en verre doit être exportée aux États-Unis pour être transformée. La SAQ et l’Université de Sherbrooke se sont associées, il y a dix ans, pour trouver des débouchés à la poudre de verre. Aujourd’hui, une vingtaine de succursales de la Société des alcools du Québec sont dotées de planchers fabriqués avec des bouteilles recyclées. La Ville de Montréal teste ce produit dans certains de ses trottoirs, dont ceux devant le Musée des beaux-arts. Elle lancera, dans deux ans, des appels d’offres pour réaliser 10 pour cent de ses nouveaux trottoirs avec de la poudre de verre. Il n’y a donc rien d’inexact dans ces faits rapportés par la journaliste Sophie Langlois.

Dans un court reportage destiné à être diffusé dans un bulletin de nouvelles, l’angle doit être précis et des choix éditoriaux doivent être faits. Il est évidemment impossible de tout dire sur un sujet en quelques minutes. Dans ce cas-ci, le reportage traite d’un moyen original (le remplacement du ciment par de la poudre de verre) pour réduire les gaz à effet de serre puisque les cimenteries sont d’importants producteurs industriels de GES dans le monde. Il ne visait nullement à comparer les différentes manières de recycler le verre. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Mme Dahlander n’a pas convaincu le plaignant qui m’a demandé de réviser sa plainte.

Voici comment il explique son insatisfaction :

« Dans vos observations vous signalez :

"Nous estimons qu’il n’y a rien de biaisé dans le fait de donner la parole aux acteurs de ce projet de recherche."

Ce n’est pas les propos et la pertinence des intervenants qui m’apparaissent biaisés, mais le jugement de la journaliste sur l’utilisation du verre : "…un débouché de rêve pour le verre."

Vous signalez dans votre réponse : "…un projet de recherche novateur, fruit d’une collaboration entre la Société des alcools du Québec (SAQ) et l’Université de Sherbrooke. Ce projet vise à recycler les bouteilles de vin..."

Je joins un schéma qui tente de faire la distinction entre recyclage et valorisation. Clairement le projet de recherche mise sur la valorisation du verre et non son recyclage. Sur le plan d’une saine gestion des matières résiduelles on rêve plus de recyclage que de valorisation.

Vous signalez dans votre réponse à ma plainte : "Pourtant, l’usine qui recyclait 80 pour cent du verre au Québec a fermé ses portes l’an dernier…"

L’usine qui a fermé ses portes ne recyclait pas le verre (on parle de conditionneur). Owens Illinois recycle le verre à Montréal (en passant je joins un document de cette compagnie sur l’analyse du cycle de vie du verre).

Par conséquent je maintiens ma plainte. »

LA RÉVISION

Le plaignant soutient essentiellement que le reportage de Mmes Langlois et Campestre est partial et inexact.

Partial parce qu’il met l’emphase sur la valorisation du verre plutôt que sur la réduction de sa consommation, le réemploi et le recyclage, et que la journaliste, si je comprends bien M. Busque, prend parti, par certains de ses propos, en faveur de l’utilisation de la poudre de verre dans la composition du béton; et inexact parce que le reportage semble confondre les notions de « recyclage » et de « valorisation ».

Pour les besoins de cette révision, je présente ici les extraits pertinents de quelques-unes des valeurs et règles tirées des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada, sur lesquelles je devrai m’appuyer pour l’examen de la plainte de M. Busque.

D’abord celles qui touchent directement aux principes évoqués par M. Busque :

« Introduction/Valeurs/Exactitude

Nous recherchons la vérité sur toute question d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire. (…) »

« Introduction/Valeurs/Impartialité

Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public. »

J’ajoute aussi les normes suivantes qui permettent de cerner les libertés éditoriales et d’expression des responsables de l’Information et des journalistes :

« Introduction/Mission/Préserver notre indépendance

Nous sommes indépendants des lobbies et des pouvoirs politiques et économiques. Nous défendons la liberté d’expression et la liberté de la presse, garantes d’une société libre et démocratique.

L’intérêt public guide toutes nos décisions. »

« Opinion/Expression d'opinions

Nos émissions et nos diverses plateformes favorisent l’expression de perspectives ou de points de vue particuliers. Ce type de contenu enrichit le débat public sur les sujets de l’heure et en améliore la compréhension.

Lorsque nous diffusons des émissions, des segments d’émissions ou des contenus numériques qui présentent une opinion ou un point de vue unique, nous veillons à offrir une diversité de perspectives sur le sujet à l’échelle du réseau ou de la plateforme concernée, et ce, dans un délai opportun.

Quand nous choisissons de présenter un point de vue particulier :

- Il doit être clairement identifié.

- Il ne doit pas déformer d’autres points de vue.

En vertu du principe d’impartialité qui fait partie de nos valeurs, les membres du personnel de l’Information ne peuvent exprimer leurs opinions personnelles sur des sujets controversés, et ce, sur l’ensemble de nos plateformes. »

Pour le plaignant, le reportage est partial parce qu’il ne donne pas la parole à des experts en « gestion des matières résiduelles ». À son avis, il était impératif que ceux-ci y interviennent « pour démontrer que la réduction de la consommation du verre, le réemploi des contenants de verre, le recyclage du verre (valent) mieux que de rêver à sa valorisation ».

Vaste et intéressant programme. Mais la décision des responsables éditoriaux et des auteurs du reportage de ne pas aborder ces questions pour mettre plutôt en lumière un projet particulier de valorisation du verre est tout à fait légitime.

J’ai déjà eu l’occasion, à plusieurs reprises dans des révisions précédentes, d’expliquer que les libertés de presse et d’expression, garanties par les chartes des droits et les constitutions des pays démocratiques, laissaient aux médias l’entière liberté de choisir les sujets dont ils traitent, sous quel angle et de quelle manière. Le principe d’indépendance des NPJ, que j’ai cité plus haut (Préserver notre indépendance), ne fait que réaffirmer ces notions fondamentales.

J’ajoute que le reportage ne nie aucunement la nécessité ou l’importance qu’on devrait accorder, selon M. Busque, à la réduction de la consommation de verre, au réemploi des contenants ou à leur recyclage. Il n’en parle tout simplement pas. Et je ne crois pas, dans le contexte précis du reportage, que cela nuise à ces autres formes de réutilisation du verre ou minimise l’importance d’y recourir. Pas plus que si le reportage, par exemple, n’avait porté uniquement que sur la consignation des bouteilles de vin, ou sur le recyclage du verre par les fabricants.

Je constate aussi que le reportage s’appuie sur les faits (la valorisation du verre en l’utilisant dans le béton) et l’expertise (chercheur, transformateur, utilisateurs).

Le plaignant croit aussi que la journaliste Sophie Langlois est « biaisée », car elle aurait dit que l’utilisation de la poudre de verre dans le béton est « un débouché de rêve pour le verre ».

Pour mettre cette affirmation en contexte, voici exactement ce qu’a dit Mme Langlois :

« Les trottoirs municipaux sont un débouché de rêve pour les bouteilles de la SAQ. On peut mettre une centaine de bouteilles dans 1 mètre de trottoir. Et la ville de Montréal construit 130 kilomètres de nouveaux trottoirs par année. »

Mme Langlois, donc, dit plutôt que ce sont les trottoirs en béton de la ville de Montréal qui sont « un débouché de rêve », et plus précisément pour les bouteilles de la SAQ.

Il me semble que la nuance est de taille et il m’apparaît qu’on ne peut conclure ni présumer que la journaliste pose ici un jugement personnel. Car il me semble évident que pour la SAQ, les 130 kilomètres de trottoirs de Montréal pourraient représenter, à terme, une solution « de rêve » à son « problème » de bouteilles.

M. Busque croit par ailleurs qu’il est inexact de dire, comme l’a fait Mme Langlois, que « l’usine qui recyclait 80 pour cent du verre au Québec a fermé l’an dernier ». Selon lui, cette usine (Klareco, de Longueuil, pour être plus précis) faisait plutôt du conditionnement du verre et non pas du recyclage. De fait, cette usine transformait le verre récupéré en granules qui servaient surtout à fabriquer de la laine isolante.

Cela dit, le terme « recyclage » a plusieurs acceptions. Les dictionnaires le définissent comme « l’action de récupérer et de traiter des déchets afin de les réintroduire dans le cycle de production ». Pour les citoyens, qui sont soumis à la collecte sélective des déchets, « recycler » est la plupart du temps synonyme de « récupérer ». Dans l’industrie, le recyclage implique le plus souvent de réintroduire un matériau de base déjà utilisé dans la production d’un produit pour lequel il avait déjà servi : le papier ou le carton pour en produire de nouveau, le verre récupéré pour fabriquer de nouvelles bouteilles, etc.

La présentation de l’usine Klareco comme une usine de recyclage m’apparaît donc plus comme une imprécision que comme une inexactitude, laquelle, par ailleurs, ne change pas grand-chose au sens et à la bonne compréhension du reportage.

Conclusion

Le reportage sur l’utilisation de poudre de verre récupéré dans le béton, diffusé au Téléjournal le 23 septembre 2014, n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Révision en version PDF.

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