Tribunes téléphoniques et sujets sensibles : un mélange volatil (La période de questions)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos de commentaires émis par le public sur les ondes d’ICI RDI, le 14 juillet 2014.

LA PLAINTE

La plainte provient de M. David Ouellette, directeur associé, affaires publiques (Québec), du Centre consultatif des relations juives et israéliennes. M. Ouellette se plaint de commentaires émis par le public lors d’une tribune téléphonique sur les ondes d’ICI RDI, le 14 juillet 2014, au cours de l’émission La période de questions. Il considère que ces propos étaient antisémites et que l’animateur n’est pas intervenu pour rappeler leurs auteurs à l’ordre.

Voici sa plainte :

« Le 14 juillet dernier, l’émission La période de questions demandait au public d’exprimer son opinion sur la politique israélo-palestinienne du gouvernement canadien.

Malheureusement, l’émission a été minée par des appels téléphoniques qui assimilaient les Juifs aux nazis ou proféraient des généralités sur leur compte sans que la production ou l’animateur n’interrompent ces appels ou s’y opposent. Pire encore, la production a même permis qu’un courriel assimilant les Juifs aux nazis soit aussi lu en ondes.

Dire que le nazisme incarne le mal absolu dans la conscience collective occidentale relève du truisme. Aussi n’est-ce pas un hasard que le sophisme de choix des polémistes en mal d’arguments pour anéantir la crédibilité et la réputation de leurs adversaires consiste à les assimiler au nazisme. Lorsqu’on assimile "les Juifs" aux "nazis", on accuse les Juifs d’un crime imaginaire, retourne odieusement le génocide nazi contre ses victimes et renoue avec le discours antisémite et antijudaïque classique de la diabolisation absolue des Juifs.

Réagissant à notre communiqué de presse dénonçant la libération de la parole antisémite dans certains médias québécois, le porte-parole de Radio-Canada Marc Pichette a déclaré au National Post :

RDI managers do not consider that it could be deemed anti-Semitic, even if some of the numerous comments expressed in the show were highly critical of Israel’s bombing of the Gaza strip, drawing a parallel with Nazi Germany” (“Jews pull the strings in world events, prominent Quebec media personality says in anti-Semitic rant”, National Post, 14 août 2014)

(Traduction de l’ombudsman: "Les gestionnaires du RDI ne croient pas (que l’émission) puisse être considérée comme antisémite, même si quelques-uns des nombreux commentaires exprimés au cours de l’émission étaient très critiques du bombardement par Israël de la bande de Gaza, établissant même un parallèle avec l'Allemagne nazie." ("Les Juifs tirent les ficelles des événements mondiaux, soutient une personnalité médiatique notoire du Québec dans une tirade antisémite", National Post, 14 août 2014)

L’incapacité de la direction du RDI d’identifier correctement des propos antisémites sur ses ondes est extrêmement troublante ouvre la porte à de nouveaux dérapages antisémites sur les ondes de Radio-Canada. Car l’assimilation des Juifs au nazisme fait bel et bien partie de l’arsenal antisémite contemporain.

En 2005, l’Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes, en collaboration avec le Bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme (OSCE), a formulé une définition commune de l’antisémitisme pour les pays membres de l’Union européenne. Le Département d’État américain se sert également de cette définition pour son rapport sur l’antisémitisme. Je reproduis ci-dessous les éléments pertinents de cette définition pour la présente plainte.

Faire des allégations mensongères, déshumanisantes, diabolisantes ou stéréotypées sur les juifs en tant que tels ou sur le pouvoir des juifs en tant que collectivité, par exemple les mythes sur une conspiration mondiale juive ou sur les juifs contrôlant les médias, l'économie, le gouvernement ou les autres institutions de la société.

  1. Accuser les juifs en tant que peuple d'être responsables des méfaits réels ou imaginaires commis par une seule personne juive ou un seul groupe juif, ou même d'actes commis par des non-juifs.
  2. Faire des comparaisons entre la politique actuelle israélienne et celle des nazis.
  3. Tenir les juifs de manière collective pour responsables des actions de l'État d'Israël.

Les trois commentaires suivants de membres du public correspondent aux quatre éléments de la définition cités plus haut du fait qu’ils font des "allégations mensongères" et "mensongères" sur les Juifs, qu’ils accusent les Juifs de "méfaits imaginaires", qu’ils établissent "des comparaisons entre la politique actuelle israélienne et celle des nazis" et qu’ils tiennent "les juifs de manière collective pour responsables des actions de l'État d'Israël".

13 : 39 - "Les Juifs, là, ils veulent pas la paix. Ils ont remplacé les Allemands. OK, de la manière qu’ils traitent les gens, c’est honteux que les gens aident ces gens-là, les Israéliens, les Juifs!"

30 : 40 (courriel lu en ondes) - "Je suis totalement contre la position du gouvernement Harper. Harper et ses semblables sont en train de réhabiliter les nazis aux yeux de la planète. Déplorable."

36 : 12 - "On a fait allusion tantôt à l’Holocauste. C’est ça que je ne comprends pas des Israéliens. Ils ont tellement souffert apparemment, mais tabarnouche ce qu’ils font là à l’endroit des Palestiniens, c’est pas mieux là".

Le commentaire suivant correspond au premier des éléments de la définition du fait qu’il attribue fallacieusement aux Juifs le contrôle du gouvernement américain et, par ricochet, du gouvernement du Canada.

30 : 52 - "La position du Canada s’aligne sur celle des États-Unis qui supporte Israël et qui n’aura jamais le courage de régler cette problématique à cause du lobby juif trop important aux États-Unis".

Nous estimons qu’en tolérant la diffusion de ces propos sans rappel à l’ordre ou opposition de la part de l’animateur, RDI a enfreint l’article 5 du Règlement de 1987 sur la télédiffusion qui interdit de diffuser "des propos offensants ou des images offensantes qui, pris dans leur contexte, risquent d’exposer une personne ou un groupe ou une classe de personnes à la haine ou au mépris pour des motifs fondés sur la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, le sexe, l’orientation sexuelle, l’âge ou la déficience physique ou mentale". »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Micheline Dahlander, chef, Diversité et Relations citoyennes, a répondu à M. David Ouellette au nom de la direction de l’Information.

Voici cette réponse :

« Nous avons réécouté attentivement cette émission, qui, nous vous le rappelons, offre aux auditeurs la possibilité de donner leur opinion sur un sujet d’actualité souvent controversé. Permettez-nous de vous faire part de nos observations.

D’abord, comment s’est déroulée La période de questions? D’entrée de jeu, avant d’ouvrir la tribune téléphonique, l’animateur Alexis De Lancer, a précisé qu’il s’agissait d’un sujet sensible.

Voici ses propos : "Le conflit israélo-palestinien est entré dans un autre cycle de violence. Il est primordial pour nous de rappeler qu’on veut, ici, éviter toute forme de dérapage. Le mot d’ordre est donc la recherche d’équilibre, le respect de toutes les opinions."

L’animateur a rappelé cette mise en garde pendant l‘émission. Il a aussi traité chacun des participants avec courtoisie et neutralité, sans parti pris. Vingt personnes sont intervenues, par téléphone ou par courriel, au cours de cette tribune.

À La période de questions, l’animateur est toujours accompagné d’un expert indépendant. Dans ce cas-ci, l’ancien correspondant de Radio-Canada en Israël, Luc Chartrand, y était pour présenter les subtilités de ce conflit, tant d’une perspective israélienne que palestinienne. Il a ainsi pu éclairer les auditeurs sur les enjeux de cette guerre et mettre leurs interventions en perspective.

Revenons sur ce qui se passait sur le terrain. Israël se prépare à mener une autre offensive dans la bande de Gaza, après une semaine de conflit. L’armée israélienne a averti les résidents du nord de Gaza d’évacuer leur demeure, avant les raids aériens, provoquant l’exode de plusieurs milliers de Palestiniens. La communauté internationale multiplie les appels au cessez-le-feu. En sept jours, cette guerre a fait plus de 170 morts, surtout des civils palestiniens, et plus d’un millier de blessés.

Le conflit israélo-palestinien, par sa durée et ses ramifications historiques, déchaîne les passions. Dans ce contexte explosif, les avis sont souvent polarisés. Cette tribune téléphonique en fut le reflet : une variété d’opinions ont été émises, dont certaines très tranchées, sur un sujet controversé. Des spécialistes, comme vous, y ont pris la parole, tout comme d’autres auditeurs qui ont une connaissance sommaire du conflit. Des participants à cette tribune ont manifesté leur accord avec le gouvernement canadien qui soutient sans équivoque le droit d’Israël à se défendre. D’autres ont été plus critiques. Un faible nombre y est allé d’amalgames malheureux. Une modération plus ferme aurait pu être exercée, nous en convenons. Soyez assuré que nous avons pris bonne note de vos commentaires à ce propos.

Par contre, nous ne croyons pas que l’émission, dans l’ensemble, ait été minée par des propos offensants. Cette tribune a plutôt fait entendre la diversité des opinions qui ont cours dans l’espace public relativement au conflit israélo-palestinien et à l’appui du Canada à Israël. Comme l’exprimait la Cour suprême dans l’affaire WIC LTD. c. Simpson, relativement à la liberté d’expression : "(…) Nous vivons dans un pays libre, où il est permis d’énoncer des opinions outrancières et ridicules tout autant que des vues modérées." (http://scc-csc.lexum.com/scc-csc/scc-csc/fr/item/5670/index.doc) »

LA DEMANDE DE RÉVISION

La réponse de Mme Dahlander n’a pas convaincu M. Ouellette.

Voici en quels termes il m’a demandé de réviser sa plainte :

« Malheureusement, la réponse de Radio-Canada n'est pas satisfaisante. Comme les responsables du RDI, elle refuse de reconnaître que des propos clairement antisémites ont été tenus et qu'ils ont été reçus dans l'indifférence par l'animateur, le journaliste Luc Chartrand et la production de l'émission. »

LA RÉVISION

Les propos relevés par M. Ouellette sont-ils « clairement antisémites », comme il le soutient? Y avait-il par ailleurs une intention antisémite derrière ces propos ou relevaient-ils plutôt de la « croyance honnête », telle que comprise par la Cour suprême du Canada dans le cadre d’une défense de « commentaire loyal », comme le soutient Mme Dahlander en citant le jugement rendu dans l’affaire WIC Radio Ltd. et Rafe Mair, contre Kari Simpson et qui a fait jurisprudence?

Pour mémoire, je précise que ce jugement a déterminé que certains propos diffamatoires pouvaient être tolérés en vertu des valeurs véhiculées par la Charte canadienne des droits et libertés, notamment la liberté d’expression, y compris la liberté des médias.

Dans cette cause, un animateur de radio de Vancouver était poursuivi en diffamation par une activiste sociale qui s’élevait contre toute présentation positive de l’homosexualité. L’animateur et l’activiste en question défendaient des points de vue différents sur le fait d’utiliser dans les écoles publiques des documents prônant la tolérance à l’égard de l’homosexualité. Dans un commentaire éditorial, l’animateur de radio a comparé l’activiste à Hitler, au Ku Klux Klan et aux skinheads.

Dans son jugement, le plus haut tribunal du pays souligne qu’« il faudrait peut‑être modifier les éléments constitutifs traditionnels du délit de diffamation pour faire plus de place à la liberté d’expression ».

« On redoute en effet, écrivent les juges, que, par crainte des coûts de plus en plus élevés et des problèmes engendrés par les poursuites en diffamation, les diffuseurs passent sous silence des questions d’intérêt public. »

Je rappelle toutefois que c’est à la lumière des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada que j’examine les plaintes des auditeurs, le comportement des journalistes et les contenus d’information. Je ne peux évidemment pas faire abstraction de l’interprétation possible de ces contenus selon qu’on les expose aux définitions généralement acceptées du racisme, de la xénophobie ou de l’antisémitisme, mais je ne souhaite pas, et je ne crois pas que je doive m’immiscer dans les débats qui ont cours sur certaines de ces définitions.

Les NPJ stipulent que les commentaires des auditeurs ne sont pas considérés comme du matériel journalistique lorsqu’ils ne sont pas inclus dans le contenu d’information. C’est le cas, par exemple, des commentaires formulés en ligne par les internautes à la suite d’un article ou d’un reportage publié ou diffusé sur ICI Radio-Canada.ca.

Par contre, lorsqu’ils sont utilisés, comme dans le présent cas, dans le cadre d’une émission comportant une tribune téléphonique, ils font partie des contenus d’information. Voici ce que les NPJ disent à ce sujet :

« Contenu généré par les utilisateurs/Vérification de l'information dans le contenu généré par les utilisateurs

Radio-Canada est responsable de tous ses contenus d’information. Cette politique s’applique aux textes, aux images et aux séquences vidéo ou audio provenant du public qui sont intégrés dans notre couverture de l’actualité sur toutes les plateformes. (…) »

Pour les besoins de cette révision, je devrai aussi considérer la valeur d’équité et la norme sur le respect et l’absence de préjugés des NPJ. Voici les textes de cette valeur et de cette norme :

« Introduction/Nos valeurs/Équité

Au cours de la collecte d’information et dans nos reportages, nous traitons les personnes et les organismes avec ouverture et respect.

Nous sommes conscients de leurs droits. Nous les traitons sans parti pris. »

« Langue/Respect et absence de préjugés

Nous choisissons notre vocabulaire de façon à respecter l’égalité des droits.

Par ailleurs, nous choisissons nos expressions de manière à respecter l’égalité des sexes, et nous privilégions les formes inclusives sans toutefois tomber dans la lourdeur excessive.

Nous sommes conscients de notre influence sur la perception de l’auditoire à l’égard des groupes minoritaires ou vulnérables. En règle générale, nous ne mentionnons pas l’origine nationale ou ethnique, la couleur, l’appartenance religieuse, les caractéristiques ou déficiences physiques, la maladie mentale, l’orientation sexuelle ou l’âge d’une personne, sauf lorsque cela est important pour la compréhension du sujet ou lorsque cette personne est recherchée et que ses caractéristiques personnelles facilitent son identification.

Nous évitons l’emploi de généralisations et de stéréotypes, de même que toutes images ou tous propos dégradants, offensants ou susceptibles d’alimenter les préjugés ou d’exposer des personnes à la haine ou au mépris. Nous sommes particulièrement prudents et précis lorsqu’il est question de criminalité.

Lorsque nous devons faire référence aux groupes minoritaires, nous choisissons le vocabulaire avec soin, en tenant compte de l’évolution de la langue. »

L’indignation de certains auditeurs à l’endroit du comportement d’Israël à Gaza s’est certainement exprimée de manière malhabile dans l’édition du 14 juillet de l’émission La période de questions, donnant lieu, comme l’admet Mme Dahlander, à des « amalgames malheureux ». La porte-parole de la direction reconnaît également que certains propos auraient dû être modérés plus fermement par l’animateur.

Même si je ne suis pas convaincu de l’intention antisémite de ses auteurs, il m’apparaît évident que les deux premiers commentaires relevés par M. Ouellette posent problème, au moins en regard des NPJ. Je rappelle ici les propos en question :

« Les Juifs, là, ils veulent pas la paix. Ils ont remplacé les Allemands. OK, de la manière qu’ils traitent les gens, c’est honteux que les gens aident ces gens-là, les Israéliens, les Juifs! »

Courriel lu en ondes : « Je suis totalement contre la position du gouvernement Harper. Harper et ses semblables sont en train de réhabiliter les nazis aux yeux de la planète! Déplorable. »

Le premier de ces deux commentaires met tous les Juifs dans le même bain, les accusant tous, sans exception, de ne pas vouloir la paix, ce qui est évidemment très loin de la vérité. On y impute également à tous les Juifs de traiter les « gens » de manière honteuse, et d’avoir remplacé les « Allemands ».

Je remarque, non sans ironie, que le commentaire est tout aussi blessant à l’endroit des Allemands qu’on associe tous implicitement, sans le nommer, au régime génocidaire nazi d’une autre époque.

Il m’apparaît donc que l’animateur aurait dû intervenir pour rappeler à l’ordre l’auteur de ce commentaire.

Le deuxième propos peut être, à mon avis, compris de deux manières différentes :

  • Par sa position d’appui envers Israël, le gouvernement Harper réhabilite « les nazis » parce qu’Israël se comporte de la même manière qu’eux;
  • Ou alors, en appuyant de manière aussi inconditionnelle les agissements d’Israël, le gouvernement Harper donne des arguments à ceux qui le diabolisent et aux tenants de l’idéologie nazie.

Quoi qu’il en soit, puisque ce commentaire a été formulé par courriel et que l’animateur ne pouvait inviter son auteur à préciser sa pensée, ni le rappeler à l’ordre le cas échéant, cette opinion n’aurait pas dû être lue en ondes. À tout le moins, l’animateur aurait-il dû en souligner le caractère excessif ou fumeux.

M. Ouellette en a aussi contre ce troisième commentaire :

« On a fait allusion tantôt à l’Holocauste. C’est ça que je ne comprends pas des Israéliens. Ils ont tellement souffert apparemment, mais tabarnouche ce qu’ils font là à l’endroit des Palestiniens, c’est pas mieux là ».

Bien qu’il souffre également du même défaut que le premier en ce qu’il applique à l’ensemble des Israéliens de l’insensibilité à l’égard des souffrances des Palestiniens, bien qu’il mette aussi en parallèle les souffrances subies par les « Israéliens » lors de l’Holocauste avec celles que ceux-ci infligent aux « Palestiniens » (encore une généralisation), je ne perçois pas d’intention malveillante derrière ce qui me semble avoir toutes les caractéristiques de la « croyance honnête » selon la définition qu’en donne la Cour suprême du Canada. Ça n’enlève rien au fait que l’animateur aurait dû replacer ce propos dans sa juste perspective.

Voici maintenant le dernier commentaire dont se plaint M. Ouellette :

« La position du Canada s’aligne sur celle des États-Unis, qui supporte Israël et qui n’aura jamais le courage de régler cette problématique à cause du lobby juif trop important aux États-Unis. »

M. Ouellette soutient que cette affirmation est antisémite du fait qu’elle « attribue fallacieusement aux Juifs le contrôle du gouvernement américain et, par ricochet, du gouvernement du Canada ».

Il cite, à l’appui de son affirmation, le critère suivant retenu par l’Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes pour formuler une définition de l’antisémitisme :

« Faire des allégations mensongères, déshumanisantes, diabolisantes ou stéréotypées sur les Juifs en tant que tels ou sur le pouvoir des Juifs en tant que collectivité – par exemple les mythes sur une conspiration mondiale juive ou sur les Juifs contrôlant les médias, l'économie, le gouvernement ou les autres institutions de la société. »

Je ne suis pas convaincu que cette dernière affirmation soit antisémite et qu’elle ne puisse elle aussi être considérée comme une « croyance honnête ». Contrairement à la compréhension qu’en a M. Ouellette, il ne m’apparaît pas si évident que son auteur « attribue fallacieusement aux Juifs le contrôle du gouvernement américain ».

Je ne crois pas que le plaignant nie, ou puisse nier qu’il existe effectivement un « lobby juif » aux États-Unis, qui défende avec vigueur les intérêts de la communauté juive et de l’État d’Israël. Je crois aussi qu’on peut raisonnablement prétendre qu’il est bien organisé, voire puissant.

Mais puissant à quel point? Suffisamment pour influencer ou infléchir les décisions et les positions officielles du gouvernement américain à propos d’Israël et du Moyen-Orient? Sans doute. Mais certainement pas pour les dicter. De très nombreux facteurs stratégiques et géopolitiques, et les intérêts propres des États-Unis, dictent ses actions et positions dans cette partie du monde ou ailleurs sur la question israélo-palestinienne comme sur toutes les questions vivement discutées.

L’épineux dossier du contrôle des armes à feu en est un bon exemple alors que le gouvernement américain doit composer avec un lobby pro-armes agressif et puissant. Mais tout aussi puissant qu’il soit, ce lobby n’aurait pas une influence aussi grande s’il ne pouvait s’appuyer sur la constitution américaine. Ce qui n’est pas le cas, bien sûr, du « lobby juif », ni d’aucun autre lobby qui défend les intérêts particuliers d’un pays.

Cela dit, l’expression « lobby juif » n’a pas la même connotation partout. Ailleurs qu’aux États-Unis, elle est beaucoup évoquée et invoquée à l’appui de toutes sortes de théories du complot, attribuant depuis longtemps aux « Juifs » des intentions dominatrices et malveillantes. C’est pourquoi, encore une fois, il aurait été indiqué que l’animateur intervienne pour nuancer ces propos qu’il a lui-même lus en ondes puisqu’ils avaient été envoyés par courriel.

Je remarque par ailleurs que le plaignant est lui-même intervenu au cours de l’émission pour, entre autres, relever ce qu’il a qualifié de « dérapages verbaux » de certains intervenants du public.

Voici la partie de son intervention qui porte là-dessus :

« Personnellement, je voulais vous dire que je suis un peu abasourdi par les dérapages verbaux de plusieurs intervenants… Étant donné la mise en garde que vous avez faite en début d’émission, on se serait attendu à une modération un peu plus efficace de votre part. »

Mais M. Ouellette n’a pas élaboré ni donné d’exemples de ces dérapages, ce qui eut été souhaitable et aurait contribué à rétablir les choses. Je note en passant que l’animateur a laissé parler M. Ouellette, et qu’il semblait lui aussi attendre qu’il ajoute à son propos avant de le remercier de son intervention.

Je veux être clair : je ne reproche rien à M. Ouellette. La responsabilité de rejeter certains commentaires ou d’en souligner le caractère excessif était entièrement et uniquement celle des responsables de l’émission et de l’animateur.

Seulement, M. Ouellette n’est pas un citoyen ordinaire : il est le porte-parole d’un groupe de pression et, à ce titre, il critique régulièrement et très vigoureusement, y compris sur son blogue personnel, la couverture médiatique des questions qui concernent Israël. Au cours des dernières années, j’ai traité des dizaines de ses plaintes à propos de reportages ou d’émissions de Radio-Canada et je lui ai souvent donné raison. Je lui sais d’ailleurs gré de sa rigueur et de la clarté de son argumentation. À sa façon, il a contribué à améliorer la couverture de Radio-Canada, forçant parfois sa direction à revoir ses façons de faire.

C’est pourquoi j’aurais aimé qu’il saisisse l’occasion de son intervention en ondes, lors de l’émission dont il se plaint, pour discuter plus à fond des propos qui l’ont choqué. Il me semble qu’il avait là la tribune et les conditions nécessaires pour remettre certaines pendules à l’heure. Et, en tout respect, ça aurait été certainement plus constructif que de s’en prendre par la suite à ICI RDI dans un communiqué de presse, en amalgamant les « dérapages » qu’il souligne (de 4 auditeurs sur les 20 entendus, je le rappelle) à d’autres incidents non reliés à Radio-Canada, ceux-là, de mon point de vue, clairement antisémites.

Le service de l’Information de Radio-Canada entretient avec le plaignant une relation suivie et respectueuse. La transparence dont il fait preuve à travers son processus de plaintes public et ouvert et la reconnaissance de ses erreurs – une exception, je le souligne, dans les médias du pays – témoigne de sa bonne foi et de sa volonté de rendre compte. Dans ces circonstances, je pense qu’il mérite que les critiques à son endroit soient plus mesurées.

Pour revenir à la plainte, comme la direction de l’Information, je considère que certains des commentaires relevés par le plaignant étaient porteurs « d’amalgames malheureux » et de généralisations inappropriées, voire racistes au moins dans leur forme, sinon dans l’intention de leurs auteurs. Comme la direction, je crois qu’une modération plus ferme aurait pu être exercée par l’animateur.

Je souligne toutefois que la responsabilité de ces écarts ne devrait pas reposer uniquement sur les épaules de l’animateur, un remplaçant dynamique, mais peu expérimenté en matière de gestion de tribunes téléphoniques. Ce n’est pas l’animateur qui a choisi les auditeurs qui se sont exprimés, ni les courriels qui devaient être lus en ondes. Ce n’est pas lui non plus qui a choisi de solliciter les commentaires des auditeurs sur un sujet aussi litigieux et dont les moindres aspects sont autant de chausse-trappes pouvant s’ouvrir à tout moment.

Il reste que certaines remarques des auditeurs entendues durant l’émission véhiculaient effectivement des « généralisations et des stéréotypes (…) offensants ou susceptibles d’alimenter les préjugés ou d’exposer des personnes à la haine ou au mépris » au sens où l’entendent les NPJ de Radio-Canada.

Cela étant, je souligne que les quatre commentaires litigieux relevés par M. Ouellette ont occupé une minute environ d’une émission d’une heure portant sur un sujet controversé, qui est sans doute le plus délicat qu’on puisse traiter, compte tenu de son extrême complexité et des opinions très tranchées qu’il provoque.

Devant ces embûches, ICI RDI aurait très bien pu choisir de ne pas aborder cette question. Je constate toutefois que sa direction a eu l’audace et le courage de le faire, permettant ainsi au public de s’exprimer et d’entendre pendant une heure des explications solides et impartiales sur les tenants et aboutissants du conflit israélo-palestinien. Ce faisant, elle a servi l’intérêt public en donnant à ses auditeurs les moyens de mieux comprendre une situation pour laquelle ils ne seront jamais trop informés, et de se forger une opinion ou de la nuancer.

Conclusion

Certains commentaires du public entendus lors de l’émission La période de questions, diffusée sur ICI RDI le 14 juillet 2014, ont enfreint les balises sur le « respect et l’absence de préjugés » des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

________________________________

Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc