Toutes les erreurs ne sont pas des fautes déontologiques ICI Radio-Canada.ca (Colombie-Britannique–Yukon)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos de l’omission par ICI Radio-Canada.ca (Colombie-Britannique–Yukon) de rapporter un événement le 5 septembre 2014.

LA PLAINTE

M. Réjean Beaulieu, un citoyen de Vancouver, reproche à ICI Radio-Canada.ca Colombie-Britannique–Yukon de ne pas avoir rapporté, le 5 septembre 2014, une panne dans les transports en commun de Vancouver. M. Beaulieu estime que cette lacune équivalait à traiter les francophones de Vancouver en citoyens de deuxième classe puisqu’elle les a poussés à s’informer en anglais sur d’autres plateformes qui, elles, ont prévenu leurs lecteurs.

Voici comment il exprime sa frustration :

« Encore une fois aujourd'hui, la SRC a complètement échappé pour ses internautes la nouvelle d'une autre panne majeure du système SkyTrain durant une heure de pointe, affectant une centaine de milliers de Vancouverois. CBC a couvert à fond dès le tout début de la panne jusqu'à sa résolution.

Un entrefilet de quelques secondes à l'émission radio de fin d'après-midi faisait état d'une panne du SkyTrain sans plus, cela malgré mes tuyaux envoyés sur Twitter à @ICI_CB et sur Facebook sur la page d'ICI CB. Rien sur le web, rien sur Twitter et rien sur Facebook, alors que CBC couvrait toutes ces bases.

Encore une fois un "choix éditorial" du pupitre équivaut à traiter les francophones internautes branchés comme des citoyens de deuxième classe et les pousse du côté anglais s'ils veulent être informés adéquatement sur des sujets vitaux. »

Il s’agissait de la deuxième plainte de M. Beaulieu sur un incident du genre puisqu’il reprochait sensiblement la même chose aux responsables de l’antenne radio-canadienne de Vancouver le 22 juillet 2014 à la suite d’une autre panne du SkyTrain. Bien qu’ICI Radio-Canada Première ait rapidement diffusé l’information sur ses ondes, ICI Radio-Canada.ca n’en avait informé ses lecteurs que trois heures plus tard.

M. Beaulieu estime qu’on aurait dû tirer les leçons de ce premier incident :

« Les mesures correctives prises lors de la dernière bavure n'étaient pas suffisantes de toute évidence », écrit-il.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

C’est Brett Ballah, chef média, Radio-Canada Colombie-Britannique–Yukon, qui a répondu à M. Beaulieu au nom de la direction.

Voici sa réponse :

« J’ai fait enquête, et voici ce que j’ai constaté :

Il y a eu une panne du SkyTrain d’environ 45-50 minutes à 17 h le vendredi 5 septembre. Nous avons parlé de la panne trois fois à la radio, à 17 h 23, 17 h 47 et 17 h 57. La panne terminée (vers 17 h 50), nous en avons fait mention au Téléjournal pendant la chronique "réseaux sociaux", vers 18 h 30.

Nous n’avons pas envoyé de tweet à ce sujet, ni rédigé de texte web. Je voulais donc savoir pourquoi. Voici le résultat de mon post mortem :

Après votre dernière plainte lors d’une panne semblable mais beaucoup plus longue, j’ai effectué trois changements dans la salle de nouvelles :

Les tweets des reporters publiés dans notre compte de station sont automatiquement transférés dans le fil Twitter. Le pupitre radio s’occupe d’envoyer un premier tweet en cas de nouvelles de dernière heure. J’ai affecté un réalisateur aux réseaux sociaux, responsable de la communication avec les francophones de la C-B et du Yukon.

Je dois malheureusement admettre que ces changements n’ont pas donné les résultats escomptés dans le cas que vous avez soulevé et ce, pour les raisons suivantes :

Le pupitre radio termine son quart de travail à 17 h 15 et il n’a pas eu vent de l’événement avant son départ.

Notre réalisateur aux réseaux sociaux était affecté à la couverture numérique d’un événement culturel francophone qui avait lieu devant public dans l’un de nos studios. Il n’a donc pas vu votre tweet à nos comptes Twitter et Facebook avant la fin de la panne. J’appuie cependant cette décision d’affectation qui cadre parfaitement avec notre mandat de refléter les événements et la culture de la francophonie britanno-colombienne.

Vous nous aviez reproché au printemps dernier de ne pas embaucher de francophones "d’ici" dans notre salle de nouvelles. Cette situation est aussi un souci pour moi et pour y remédier, je viens effectivement d’embaucher une journaliste franco-colombienne qui, ce jour-là, était affectée au reportage web et qui était en poste jusqu’à 17 h 45. Il y a, franchement, une courbe d’apprentissage et je ne m’attends pas à ce qu’elle puisse être aussi rapide que la personne en poste normalement.

(…)

Malgré tout, tel que mentionné plus haut, la panne a bel et bien été mise en lumière pendant la chronique "réseaux sociaux" au Téléjournal.

L’événement en question a donc été mentionné sur nos autres plateformes mais il n’en demeure pas moins que nous n’étions effectivement pas en mode "numérique d’abord".

Dans la foulée de la stratégie 2020 de Radio-Canada, c’est un objectif que nous poursuivons, comme vous l’avez peut-être constaté lors de l’annonce d’une entente de principe entre la province et les enseignants lorsque la nouvelle était sur notre twittosphère d’abord et avant tout. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

M. Beaulieu, qui dialogue souvent et vigoureusement avec les journalistes et les responsables de l’Information de Radio-Canada en Colombie-Britannique, a répondu à M. Ballah par quelques remarques et suggestions, notamment d’établir une meilleure coordination avec la salle des nouvelles de CBC.

Sans quoi, écrit-il, « ce genre de bavures va continuer, (tout comme) le traitement de deuxième classe de votre auditoire franco branché ».

Et il ajoute, me demandant du même coup de réviser sa plainte :

« Si votre post mortem de la première bavure avait été partagée avec votre public branché, je vous parie que la deuxième bavure ne se serait pas produite et le trou de couverture béant au numérique aurait été vite identifié. Que vous ne rendiez pas public le post mortem de la deuxième bavure n'indique toujours pas les changements requis dans votre culture organisationnelle (…). De là mon intérêt à obtenir une "révision" (publique) de l'ombudsman (…). »

LA RÉVISION

Dans l’échange que nous avions eu, M. Beaulieu et moi, à la suite de sa plainte de juillet 2014, je lui avais indiqué n’avoir vu, dans ce qu’il qualifiait de « bavure », qu’un choix éditorial légitime, sinon avisé, puisque la nouvelle de la panne du SkyTrain « avait été livrée à la première occasion à la radio ».

« Les choix éditoriaux, écrivais-je à M. Beaulieu, peuvent être dictés par toutes sortes de considérations, dans ce cas-ci de ressources disponibles. Ils peuvent être discutables, voire mauvais, sans toutefois enfreindre les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada. »

En accord avec le principe fondamental de liberté de presse et d’expression, les NPJ laissent en effet la latitude nécessaire aux responsables de l’information et aux journalistes pour choisir leurs sujets. Cette latitude est toutefois soumise à d’autre principes et règles de pratiques des NPJ, notamment l’obligation d’être guidé par la recherche de « l’intérêt public ». Et bien que la liberté de presse permette aussi aux journalistes et à ceux qui les encadrent de déterminer ce qui est ou non d’intérêt public, cet exercice est tout de même balisé par d’autres valeurs à la base des NPJ, notamment la nécessité d’assurer un couverture équilibrée, impartiale et équitable des événements.

C’est donc en soupesant tous ces éléments et en les considérant dans leur ensemble que je dois déterminer si l’absence de reportage sur un sujet donné, ou l’omission de rapporter un événement, constitue une infraction à l’obligation de servir l’intérêt public, telle que définie dans les NPJ.

En juin 2014, j’ai statué qu’ICI RDI n’avait pas correctement servi l’intérêt public lors d’une fusillade à Moncton et de la chasse à l’homme qui l’a suivie, en omettant d’en rapporter l’évolution rapidement et en continu. Sa couverture m’était apparue « nettement insuffisante compte tenu des besoins des citoyens » de cette ville. Ceux-ci, inquiets, potentiellement en danger et enfermés chez eux par ordre des forces policières, « ont dû, comme je l’écrivais, se trouver d’autres moyens de s’informer du déroulement de la situation et des consignes les concernant ».

La situation qui m’est soumise par M. Beaulieu n’est en rien comparable à celle qui prévalait à Moncton le 4 juin 2014. Il aurait certainement été préférable qu’ICI Radio-Canada Colombie-Britannique–Yukon informe ses utilisateurs rapidement de la panne du SkyTrain, comme l’ont fait les services locaux d’ICI Radio-Canada Première et CBC.

Toutefois, je ne vois rien dans cette affaire qui soit comparable, par son acuité, sa durée ou le risque couru par les citoyens, avec la crise qui a secoué Moncton. Dans le contexte d’alors, il m’était vite apparu qu’une couverture en continu plus rapide et plus adéquate par ICI RDI aurait contribué à calmer l’inquiétude des citoyens, à les informer des risques réels qu’ils couraient et à prendre connaissance des consignes de la police pour les protéger d’un homme armé, déjà responsable de la mort de trois policiers, qui se cachait dans leur voisinage.

Dans un tout autre ordre d’idées, M. Beaulieu aimerait que les responsables de l’information à Radio-Canada Vancouver fassent preuve d’une plus grande transparence et s’expliquent ouvertement de leur gestion et décisions.

C’est un souhait qu’expriment aussi les NPJ de Radio-Canada en formulant le principe suivant :

« Introduction/Mission/Agir de façon responsable

Nous sommes conscients des conséquences de notre travail journalistique et de notre devoir d’honnêteté auprès des auditoires. Nous n’hésitons pas à corriger une erreur, si nécessaire, ni à effectuer un suivi lorsqu’une situation évolue de façon importante.

Le Bureau de l’ombudsman examine nos pratiques à la lumière des normes établies par les présentes politiques. Nous offrons ouvertement au public les moyens d’évaluer notre performance et de nous demander des comptes, notamment en partageant avec lui les éléments de mesure que nous employons pour évaluer la qualité de notre travail journalistique.

Nous gérons nos ressources de façon responsable. Nous visons l’excellence et le respect des meilleures pratiques dans notre action journalistique. »

Dans mon rapport annuel de l’an dernier, j’ai déjà insisté sur la nécessité pour les médias en général et ICI Radio-Canada en particulier de reconnaître et de discuter publiquement leurs erreurs et leurs politiques éditoriales. Toutefois, il ne me revient pas de déterminer comment. Tout de même, je ne peux m’empêcher de constater que les plateformes numériques sur lesquelles ICI Radio-Canada est présente, de même que les médias sociaux, offrent une panoplie de moyens pour le faire.

Conclusion

ICI Radio-Canada n’a pas enfreint ses Normes et pratiques journalistiques en ne rapportant pas à ses usagers, le 5 septembre 2014, une panne dans les transports en commun de Vancouver.

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Version PDF de la révision.