TLMEP : les codes d’éthique n’empêchent pas Guy A. Lepage, le producteur, d’être insolent (Tout le monde en parle)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un commentaire de M. Guy A. Lepage, diffusé dans Le Soleil le 9 mars 2014.

LA PLAINTE

M. Guillaume Pelegrin, un auditeur, se plaint d’un commentaire de M. Guy A. Lepage, animateur et producteur de l’émission de variétés Tout le monde en parle, diffusée sur les ondes d’ICI Radio-Canada Télé. Les propos en question ont été publiés sur le site web du quotidien Le Soleil, le 9 mars 2014. Le plaignant estime qu’ils étaient empreints de mépris envers le public.

M. Pelegrin, comme beaucoup d’autres auditeurs, s’était d’abord élevé contre la décision de l’émission Tout le monde en parle et de Radio-Canada de présenter, le 6 avril 2014, la veille de l’élection générale québécoise, une entrevue avec la première ministre du Québec et chef du Parti québécois, Mme Pauline Marois.

Comme les autres plaignants, M. Pelegrin considérait que cette décision conférait « un avantage majeur (…) à un parti politique au détriment des autres ». Il disait croire qu’il y avait là au moins « une apparence de favoritisme et un manque d'indépendance de Radio-Canada ».

La décision de Radio-Canada a été connue le dimanche 9 mars, et M. Pelegrin a envoyé sa plainte à mon bureau le jour même.

Dans un article publié sur le site web du quotidien Le Soleil sous la plume du journaliste Simon Boivin, M. Guy A. Lepage est cité de la manière suivante :

« Quiconque cherche une forme de complot politico-médiatique dans cette histoire est, selon l'appréciation de M. Lepage, un "hostie de cave". Pauline Marois sera interrogée avec la même rigueur que tous les premiers ministres sortants qui ont défilé sur le plateau, assure l'animateur, qui n'a jamais caché ses convictions souverainistes. »

M. Pelegrin m’a alors fait parvenir un complément à sa plainte de la veille. En voici l’essentiel :

« J'aimerais bonifier ma plainte d'un élément survenu postérieurement à ma première communication. Il est manifeste qu'un animateur vedette de Radio-Canada ne devrait pas qualifier d'"hostie de cave" les contribuables qui remettent en question la justesse d'une décision prise par la Société d'État. Il s'agit d'un comportement empreint de mépris envers le public qui doit être dénoncé par l’ombudsman. »

En fin de compte, le lundi 10 mars, Radio-Canada et la direction de l’émission Tout le monde en parle convenaient que la présentation d’une entrevue avec un chef de parti à la veille de l’élection était inappropriée et y renonçaient.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE RADIO-CANADA

M. Luc Simard, directeur, Diversité et Relations avec l’auditoire, a répondu au plaignant au nom de Radio-Canada et d’Avanti Ciné Vidéo. Voici en quels termes :

« Vous avez noté que les paroles que vous reprochez (à M. Lepage) n’ont pas été prononcées sur une plateforme de Radio-Canada, mais plutôt sur celle d’un autre média. Nous ne connaissons pas le contexte dans lequel ces paroles ont été prononcées et nous n’avons pas non plus l’assurance qu’elles ont été rapportées correctement. Dans ce cadre, vous comprendrez que nous préférons ne pas commenter les propos attribués à M. Lepage. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Cette réponse n’a pas plu à M. Pelegrin qui m’a demandé de réviser le dossier.

Voici un extrait de cette demande :

« D'abord, les Normes et pratiques journalistiques précisent à la section "portée" que :

"Les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) s'appliquent au personnel des nouvelles, des actualités et des affaires publiques ainsi qu'aux contenus d'information produits, diffusés et mis en ligne par ces équipes. (…) Les NPJ s'appliquent également aux contenus de nouvelles de domaines spécialisés comme le sport et la culture, ainsi qu'au personnel qui les préparent."

L'extrait cité indique clairement que ces dernières s'appliquent autant au contenu qu'au personnel travaillant à produire ce contenu. Dans les circonstances, il n'est pas pertinent que M. Lepage ait tenu les propos reprochés lors d'une émission diffusée à Radio-Canada. Il suffit qu'il les ait tenus en sa qualité de "personnel" qui prépare les "contenus de nouvelles de domaines spécialisés comme le sport et la culture". Le test en étant un de connexité, il est évident que puisque M. Lepage a tenu ces propos à un journaliste qui l'interviewait sur la controverse créée par une décision de Radio-Canada, il était un "personnel" qui prépare les "contenus de nouvelles". »

LA RÉVISION

Avant de traiter du fond de la plainte de M. Pelegrin, il importe de la placer dans le contexte précis de l’application des NPJ de Radio-Canada aux émissions de variétés comme Tout le monde en parle.

De façon générale, les NPJ ne s’appliquent pas aux émissions, mais aux contenus d’information qu’elles contiennent. En ce sens, l'émission Tout le monde en parle, comme toutes les émissions de Radio-Canada, est bel et bien soumise à l'application des NPJ lorsqu'elle présente des contenus d’information qui traitent de l'actualité.

Toutefois, en sa qualité d’émission de variétés, elle ne l’est pas complètement.

L’extrait des NPJ cité par le plaignant dans sa demande de révision est exact, mais incomplet. Pour permettre une bonne compréhension de la portée des NPJ, il aurait dû citer aussi les paragraphes qui suivaient, que voici (les phrases soulignées sont particulièrement pertinentes pour comprendre cette révision) :

« Lorsqu’ils abordent des enjeux d’actualité, particulièrement lorsqu’il y a controverse, les émissions et contenus d’intérêt général ainsi que le personnel qui les produit pour tous nos médias doivent respecter les valeurs d’équilibre et d’équité, telles qu’elles sont exprimées dans les NPJ. C’est également ce que prévoit la Politique des programmes de Radio-Canada.

Par ailleurs, en période électorale ou référendaire, les NPJ s’appliquent à tous les contenus diffusés et publiés par Radio-Canada se rapportant à la campagne, aux partis et aux candidats, peu importe le service d'où ces contenus proviennent.

C’est aux directions générales de l’Information des Services français et anglais qu’incombe la responsabilité de l’interprétation et de l’application des NPJ. En cas de doute, les responsables des émissions et des contenus d’intérêt général doivent les consulter. (…) »

L’émission Tout le monde en parle et son personnel sont donc habituellement soumis aux seules valeurs d’équilibre et d’équité des NPJ lorsqu’ils y présentent des contenus d’information sur des questions d’actualité. Par contre, en période électorale, ils sont soumis à toutes les NPJ lorsque ces contenus se rapportent « à la campagne, aux partis et aux candidats ».

Sur le fond de la plainte, je dois donc établir si M. Lepage a enfreint les NPJ en qualifiant d’« hostie de cave » certains membres du public qui voyaient un « complot politico-médiatique » dans la décision de diffuser à la veille du scrutin une entrevue avec la première ministre Pauline Marois.

Voici la valeur d’équité qui s’applique à l’émission et à son personnel lorsqu’ils traitent de questions d’actualité :

« Équité

Au cours de la collecte d’information et dans nos reportages, nous traitons les personnes et les organismes avec ouverture et respect.

Nous sommes conscients de leurs droits. Nous les traitons sans parti pris. »

Cette norme ne s’applique pas au cas qui m’est soumis, tout simplement parce que la remarque qu’on reproche à M. Lepage n’a pas été faite lors « de la collecte d’information », ni dans un « reportage ».

En temps normal, donc, puisque c’est là la seule norme pertinente (exception faite de la norme d’équilibre qui n’est pas en cause ici) qui pourrait s’appliquer à l’émission et à M. Lepage lorsque ceux-ci traitent de l’actualité, les opinions quelles qu’elles soient émises par l’animateur ne tombent pas sous le coup des NPJ.

Par contre, comme l’expliquent les extraits des NPJ cités plus haut, toutes les NPJ s’appliquent aux contenus de Tout le monde en parle qui se rapportent à une campagne électorale.

Il me faut donc aussi examiner les propos de M. Lepage à la lumière des extraits suivants des NPJ (les phrases soulignées sont particulièrement pertinentes pour comprendre cette révision) :

« Impartialité

Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public. »

« Expression d'opinions

(…)

En vertu du principe d’impartialité qui fait partie de nos valeurs, les membres du personnel de l’Information ne peuvent exprimer leurs opinions personnelles sur des sujets controversés, et ce, sur l’ensemble de nos plateformes. »

« Journalistes des Nouvelles et Actualités de Radio-Canada

Nous sommes guidés par le principe d’impartialité.

(…)

Les journalistes de Radio-Canada n’expriment pas leurs opinions personnelles. Cela a pour but de protéger l’impartialité du diffuseur public et de permettre aux journalistes d’explorer un sujet avec ouverture et sans parti pris.

Nous respectons ces normes, peu importe le lieu où nous diffusons, que ce soit sur les plateformes de Radio-Canada ou dans d’autres médias extérieurs à Radio-Canada. »

M. Guy A. Lepage n’est pas un employé de Radio-Canada, ni un journaliste, ni un membre de son personnel puisqu’il est sous contrat comme animateur avec Avanti Ciné Vidéo, une maison de production privée qui produit Tout le monde en parle pour Radio-Canada. Il est aussi en relation d’affaires avec Radio-Canada à titre de producteur de l’émission chez Avanti.

Il n’est donc pas tenu de respecter les règles des NPJ qui gouvernent l’expression d’opinions puisqu’on y indique clairement qu’elles s’appliquent aux journalistes, ce qu’il n’est pas, et au personnel de l’Information, dont il ne fait pas partie. Et, soit dit en passant, ces règles s’appliquent même dans « d’autres médias extérieurs à Radio-Canada », contrairement à ce que soutient dans sa réponse au plaignant M. Luc Simard, le directeur de la Diversité et des Relations citoyennes.

Mais M. Lepage a-t-il enfreint la valeur d’impartialité mentionnée plus haut?

L’animateur a tenu les propos qu’on lui reproche dans une entrevue qu’il donnait à un journaliste du Soleil pour justifier une décision prise dans le cadre de la production de son émission. Cette décision, d’interviewer la première ministre Pauline Marois à la veille du scrutin, faisait à l’évidence « l’objet d’un débat public ». Et M. Lepage a certainement exprimé un point de vue particulier en qualifiant d’« hostie de cave » ceux qui voyaient une forme de complot politico-médiatique dans cette décision.

Toutefois, c’est en tant que producteur de Tout le monde en parle qu’il est intervenu pour justifier une décision de production, et non pas dans l’exercice de sa fonction d’intervieweur en train de produire un « contenu d’information ». En ce sens, je considère qu’il n’a pas enfreint la valeur d’impartialité.

Les NPJ exigent aussi l’application des politiques institutionnelles de Radio-Canada, dont le Code de conduite qui établit « les valeurs et les comportements que doivent adopter les employés de CBC/Radio-Canada dans toutes les activités liées à l’exercice de leurs fonctions ».

Ce code exige des employés de la Société qu’ils « traitent chaque personne avec respect et équité ».

Mais, encore une fois, M. Lepage n’a aucun lien d’emploi avec Radio-Canada et il n’est pas soumis au Code de conduite.

Cela dit, il me semble évident qu’on ne peut qualifier qui que ce soit d’« hostie de cave » sans lui manquer de respect.

M. Lepage, avec qui j’ai discuté pour les besoins de cette révision, l’admet volontiers, reconnaissant qu’il aurait dû utiliser des termes moins insolents, plus respectueux.

Il m’a expliqué que sa remarque ne visait pas ceux qui s’étaient plaints de la décision de présenter une entrevue de Mme Marois à la toute veille du scrutin. Et il regrette que certains aient pu le croire et se soient sentis visés.

L’animateur dit qu’il l’appliquait plutôt à ceux qui, depuis dix ans que Tout le monde en parle existe, voient dans toute décision ou choix d’invité la preuve d’un grand complot destiné à influencer l’opinion publique, et remettent constamment en question son intégrité et celle de son équipe.

M. Lepage a ajouté que ce n’était pas la première fois qu’il réagissait en entrevue à des accusations de ce genre.

En terminant, je m’en voudrais de ne pas souligner que M. Lepage n’est pas un journaliste, mais un humoriste. Sa position de producteur le place aussi dans une situation qui l’appelle à prendre publiquement position sur la conduite de son émission.

Ça n’enlève évidemment rien aux obligations de l’émission, ni à celles de M. Lepage lorsqu’il s’assoit dans le siège de l’animateur, en regard des NPJ de Radio-Canada.

Il reste que M. Lepage jouit d’une liberté, entre autres de parole, dont ne profitent pas les employés, et encore moins les journalistes de la Société.

J’ajoute que si la Société Radio-Canada avait voulu que les NPJ s’appliquent avec la même rigueur aux émissions de variétés et au personnel externe, elle n’aurait pas pris la peine de créer pour eux un champ d’application restreint différent de celui qu’elle réserve au personnel des nouvelles, des actualités et des affaires publiques, ainsi qu’aux contenus d’information qu’ils produisent.

Enfin, je précise que si j’avais eu à me prononcer sur la décision de présenter l’entrevue de la première ministre Pauline Marois le 6 avril 2014, veille du scrutin, je l’aurais fait sans hésitation, considérant que les NPJ, dans ce cas précis, s’appliquaient tout à fait.

J’en profite d’ailleurs pour saluer le fait que les directions de Radio-Canada et de Tout le monde en parle n’ont pas hésité à revenir sur leur décision lorsqu’elles se sont rendu compte de son caractère fâcheux.

Conclusion

M. Guy A. Lepage, producteur de l’émission de variétés Tout le monde en parle, n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada en tenant des propos insolents dans le cadre d’une entrevue publiée sur le site web du quotidien Le Soleil, le 9 mars 2014.

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Version PDF de la révision.

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