Téléjournal Midi : sert-on l’intérêt public en annulant sa diffusion partout en même temps? (ICI RDI, ICI Radio-Canada Télé)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos de l’absence de bulletin de nouvelles, à midi le 16 juin 2014, sur les deux chaînes de télévision d’ICI Radio-Canada.

LA PLAINTE

Un auditeur de l’Ontario, M. Paul-François Sylvestre, se plaint de l’absence du bulletin de nouvelles de midi, le 16 juin 2014, tant sur ICI RDI que sur ICI Radio-Canada Télé.

Voici sa plainte :

« Aujourd’hui, lundi 16 juin, je ne peux pas voir Le téléjournal Midi. À CBLFT, c’est le soccer. À RDI, c’est la commission Charbonneau. Pourquoi me forcez-vous à trouver les nouvelles à CBC? Je ne paie pas de taxes pour voir Le téléjournal en anglais. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Mme Micheline Dahlander, chef, Diversité et Relations citoyennes, a répondu au plaignant au nom du service de l’Information.

Voici l’essentiel de sa réponse :

« Vous déplorez le fait qu’il n’y ait eu aucune édition du Téléjournal Midi sur les ondes d’ICI RDI et d’ICI Radio-Canada Télé, le 16 juin.

Effectivement, en cette période de Coupe du monde de football Le téléjournal Midi, habituellement diffusé sur les ondes d’ICI Radio-Canada Télé, laisse place au match de la FIFA.

En ce qui a trait au RDI, Le téléjournal midi n’a pas été diffusé en raison de la diffusion en direct de la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction, comme vous l’avez constaté. Il s’agissait ici d’une situation exceptionnelle. Cette commission qui fait grand bruit au Québec entendait ses derniers témoins avant la pause estivale. Il nous a semblé d’intérêt public de donner une tribune à ces derniers interrogatoires puisque notre auditoire francophone vit majoritairement au Québec.

Par contre, tous les autres bulletins de nouvelles et téléjournaux diffusés sur ICI RDI et ICI Radio-Canada Télé sont maintenus, de même que tous les bulletins RDI Express. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

M. Sylvestre n’a pas aimé cette réponse. Voici en quels termes il a répliqué à Mme Dahlander et m’a demandé de réviser le dossier :

« Ces précisions ne me paraissent pas utiles et ne me permettent pas de mieux comprendre votre démarche. Le Réseau de l’information (RDI) n’est pas le Réseau du Québec ni le Réseau de la commission Charbonneau. C’est un réseau pancanadien et la commission Charbonneau n’intéresse pas les gens de Moncton, Toronto ou Saint-Boniface. On peut faire une pause de 30 minutes pour présenter un bulletin d’information puis revenir à ce que vous appelez "la majorité québécoise".

J’exige, monsieur l’ombudsman, que Radio-Canada soit blâmé pour ce manque de jugement. J’exige, madame Dahlander, que le Service d’information de l’information révise ses priorités et ne commette plus ce genre de faux pas. »

LA RÉVISION

Les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada, parce qu’elles affirment d’entrée de jeu le grand principe de la liberté de presse, accordent aux responsables de l’Information toute la latitude pour choisir les contenus qu’ils diffusent et les émissions qu’ils mettent en ondes.

Et il arrive, effectivement, qu’un bulletin de nouvelles soit exceptionnellement retiré de la grille de programmation pour faire place à d’autres contenus que la direction considère plus importants. À la première chaîne de la télévision de Radio-Canada (ICI Radio-Canada Télé), les décisions à propos de la grille sont prises par la direction du réseau, et non par la direction de l’Information qui est, cependant, consultée lorsqu’il s’agit de déplacer, d’annuler, de raccourcir ou d’allonger un bulletin de nouvelles.

Radio-Canada, en tant que diffuseur officiel, a choisi de présenter parfois en priorité les matchs de la Coupe du monde de football à la place de ses contenus habituels. C’est son droit légitime.

La direction d’ICI RDI, de son côté, qui relève de la direction de l’Information, a préféré diffuser en direct, durant la fenêtre habituellement réservée au Téléjournal Midi, les travaux de la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction au Québec, autrement appelée commission Charbonneau, du patronyme de sa présidente. Ce qu’elle a fait, soit dit en passant, régulièrement depuis que cette commission d’enquête québécoise a commencé ses audiences publiques.

Je l’ai dit plus haut, la liberté de presse, garantie par les NPJ, permet de choisir les contenus diffusés. C’est dans le chapitre d’introduction des NPJ, qui définit la mission de Radio-Canada en matière d’information, que s’exprime ce principe :

« Préserver notre indépendance

Nous sommes indépendants des lobbies et des pouvoirs politiques et économiques. Nous défendons la liberté d’expression et la liberté de la presse, garantes d’une société libre et démocratique.

L’intérêt public guide toutes nos décisions. »

On comprend bien, en lisant ce texte, que cette indépendance dans le choix des contenus est guidée par la recherche de « l’intérêt public ».

Le problème, c’est que les responsables de l’Information doivent décider, parmi tous les contenus qu’ils considèrent d’intérêt public, de ce qui est prioritaire et de ce qui l’est moins.

Pour les aider à faire ces choix, ils se reposent entre autres, mais pas uniquement, sur le nombre d’auditeurs que ces contenus intéressent. La commission Charbonneau enquête publiquement sur les scandales de collusion et de corruption qui font les manchettes au Québec depuis plusieurs années. On peut présumer que ses travaux intéressent les 85 pour cent de francophones canadiens qui résident au Québec, moins, beaucoup moins, ou pas du tout les 15 pour cent qui habitent dans les autres provinces et territoires.

Ne serait-ce qu’en considérant ce seul critère, la décision d’ICI RDI de remplacer le Téléjournal Midi par les travaux de la commission Charbonneau apparaît tout à fait légitime elle aussi. D’autant que les auditeurs peuvent toujours, en cette ère du multiplateforme, trouver ailleurs à s’informer des contenus diffusés par Radio-Canada : radio, web, mobile…

Les NPJ précisent d’ailleurs à cet égard que « les informations de Radio-Canada sont accessibles en tout temps, et (que) les Canadiens y accèdent comme il leur convient, au moyen d’une gamme de médias en constante évolution ».

J’ajoute qu’ICI RDI, comme toutes les chaînes d’information continue, dont le mandat est de privilégier le direct et l’instantané, n’arrivera jamais à satisfaire toutes les parties de son auditoire en même temps.

Mais il est d’autres règles que Radio-Canada doit tenir en compte dans sa recherche de l’intérêt public. Les NPJ disent en effet que ses informations doivent refléter la diversité canadienne et « être pertinentes aux yeux des citoyens, quelles que soient leurs origines, perspectives et croyances ».

Je l’ai dit plus haut, ICI RDI a fait un choix éditorial légitime en diffusant les travaux de la commission Charbonneau plutôt que l’habituel Téléjournal Midi.

Quant à la direction d’ICI Radio-Canada Télé, elle pouvait elle aussi, à bon droit, diffuser un match de la Coupe du monde de football en lieu du bulletin de nouvelles.

Le hic c’est que si ces deux décisions, considérées individuellement, paraissent difficilement contestables au regard des NPJ, elles deviennent plus discutables lorsqu’on les examine de conserve. Car le résultat de ces deux décisions légitimes fut quand même d’empêcher tous les francophones du pays de s’informer en français des dernières nouvelles par le biais de la télévision de Radio-Canada.

Il me semble qu’en considérant les extraits des NPJ à propos de la diversité que j’ai cités précédemment, mais aussi la notion d’intérêt public, cette situation pose effectivement problème.

Cependant, tenant compte du caractère exceptionnel et particulier du cas qui m’a été soumis par le plaignant, je m’abstiendrai de conclure qu’il y a eu infraction aux NPJ.

Il demeure que la situation soulevée par M. Sylvestre mérite qu’on s’y attarde. J’invite donc les directions concernées à Radio-Canada à réfléchir aux façons d’éviter que des cas du genre se reproduisent.

Conclusion

La télévision de Radio-Canada n’a pas enfreint ses Normes et pratiques journalistiques en annulant, le 16 juin 2014, la diffusion sur ses deux chaînes du Téléjournal Midi.

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Version PDF de la révision.

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