Prix de la viande : une pierre angulaire bancale, et tout l’édifice s’écroule (TJ et RCI)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un reportage diffusé le 4 mai 2014 au Téléjournal de fin de soirée.

LA PLAINTE

Un auditeur, M. Jean Ouellet, qui se présente comme agronome, se plaint d’un reportage diffusé le 4 mai 2014 au Téléjournal de fin de soirée sur ICI Radio-Canada Télé. Il soutient que ce reportage, sur la hausse des prix de la viande, contenait des inexactitudes.

M. Ouellet affirme qu’il est faux de prétendre, comme l’a fait le reporter Pascal Robidas, que la hausse du prix du maïs avec lequel sont nourries les bêtes a fait grimper le prix du bœuf.

Le plaignant souligne d’abord que le prix du maïs est actuellement inférieur à ce qu’il était l’an dernier.

Et il ajoute que l’explication du prix élevé de la viande de bœuf se trouve plutôt dans le jeu habituel de l’offre et de la demande.

« Il y a un an, écrit-il, comme le prix du maïs était cher, la production (de bœuf) a baissé, car les producteurs perdaient de l’argent. Donc, on a moins d’offre aujourd’hui, car ce n’est pas une production qui produit rapidement. Un bouvillon, ça prend 20 mois. Il y a aussi peu de relève sur les fermes. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Mme Micheline Dahlander, chef, Diversité et Relations citoyennes, a répondu au plaignant au nom du Service de l’Information.

Mme Dahlander souligne d’abord qu’en raison du temps limité dont dispose un journaliste dans un reportage destiné à un bulletin de nouvelles, deux minutes, guère plus, il est « impératif de déterminer un angle précis pour traiter le sujet ».

M. Robidas, indique-t-elle, « a donc choisi de se pencher sur un élément qui détermine le coût de production de la viande, soit la variation du prix d’un intrant nécessaire pour l’alimentation bovine et porcine. Le maïs, en raison de son grand apport énergétique, étant utilisé pour engraisser plus rapidement le bétail ».

Et elle ajoute :

« Le journaliste a ainsi comparé le prix du maïs sur trois ans et non par rapport à l’an dernier comme vous le faites : 200 dollars la tonne en 2010 et 350 dollars en 2014. La sécheresse qui a frappé le Midwest américain il y a près de deux ans a entraîné depuis une augmentation du prix du maïs. Le journaliste indique que la hausse de prix du maïs est l’une des causes, et non la seule, qui expliquent l’augmentation du prix du bœuf et du porc au Québec. Le jeu de l’offre et de la demande pour déterminer le prix d’un bien n’est pas remis en question. De plus, l’élevage de bouvillons, comme vous le mentionnez, est surtout concentré dans l’Ouest canadien. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

M. Ouellet n’a pas été convaincu par la réponse de Mme Dahlander. Le prix du maïs, en 2014, n’est pas de 350 dollars la tonne métrique et il ne l’a jamais été, dit-il.

Et il ajoute que l’augmentation du prix du bœuf qu’on connaît actuellement est due à la diminution de l’offre, plusieurs producteurs ayant réduit la taille de leurs troupeaux, ou s’étant carrément retirés depuis 2012, entre autres en raison des grandes sécheresses des dernières années aux États-Unis.

LA RÉVISION

Pour les besoins de cette révision, j’ai consulté un certain nombre de spécialistes, dont M. Charles-Félix Ross, économiste en chef de l’Union des producteurs agricoles du Québec, et Mme Sonia Dumont, porte-parole de la Fédération des producteurs de bovins du Québec.

De l’ensemble de ces discussions et des renseignements que j’ai réunis, il ressort que les explications données dans le reportage portaient à confusion, car elles véhiculaient une inexactitude importante : l’affirmation voulant que « l'emballement du prix du bœuf est causé, entre autres, par la hausse du prix du grain, largement acheté par les producteurs pour engraisser plus rapidement le bétail ».

C’est sur cette inexactitude que tout le reportage repose.

Le journaliste vient l’appuyer en citant un agroéconomiste de l’Université McGill, M. Pascal Thériault, qui, sans confirmer la thèse des prix élevés du maïs, indique que le grain fournit aux bêtes un apport énergétique important et contribue grandement à leur faire prendre du poids.

Et, parlant du maïs, le journaliste ajoute :

« Le prix à la bourse ne s'est jamais essoufflé depuis la grande sécheresse qui a frappé les terres agricoles du Midwest américain en 2012.

Le maïs se vendait 200 dollars la tonne en janvier 2010. Aujourd'hui les producteurs doivent débourser 350 dollars, presque le double. »

Ces chiffres sont aussi indiqués dans un tableau qui apparaît à l’écran au moment où le reporter en parle.

Le problème, c’est que ces chiffres sont inexacts. Selon les données colligées par Agriculture et Agroalimentaire Canada, le maïs s’était vendu en moyenne 278 dollars canadiens la tonne métrique au Québec en 2010-2011, 293 dollars en 2011-2012, 265 dollars l’an dernier, et 203 dollars, toujours en moyenne, d’octobre 2013 à avril 2104 inclus.

Ces prix sont sensiblement les mêmes en Ontario. En Alberta, où les bestiaux sont plutôt nourris à l’orge, le cours de cette céréale a suivi à peu près les mêmes variations. L’orge, toutefois, se vend de 10 à 15 pour cent moins cher que le maïs.

Par ailleurs, le prix du maïs a atteint un sommet à 346 dollars en août 2012, mais n’a dépassé les 300 dollars canadiens que durant huit mois entre mai 2011 et septembre 2012. Depuis, il a toujours été inférieur à 300 dollars.

En fait, s’il est exact de dire que le prix oscillait autour des 200 dollars la tonne métrique en 2010, il est erroné de prétendre qu’il se situe actuellement à 350 dollars et qu’il a plus que doublé.

Selon les renseignements officiels que nous a confirmés un producteur, le prix tournait autour des 270 dollars la tonne l’an dernier à pareille date, alors qu’il se situe maintenant autour de 205 dollars.

Contrairement, donc, à ce que soutient le reportage, le prix du maïs s’est bel et bien « essoufflé » depuis 2012. Et selon les prévisions du United States Department of Agriculture, il devrait se replier encore de 10 pour cent en 2014.

Si la valeur actuelle du maïs n’est en rien responsable de l’augmentation des prix de la viande, celle-ci s’explique quand même en partie par la flambée du maïs d’il y a quelques années.

Mais ça n’est qu’une des raisons, l’autre étant la grande sécheresse qui a sévi dans l’Ouest américain en 2012, réduisant considérablement le fourrage disponible et empêchant les bêtes de se nourrir aux pâturages.

Ces deux facteurs ont contraint les producteurs à réduire leurs cheptels ou à carrément se retirer de la production. La conséquence, à l’époque, a été un abattage de bêtes accru et, conséquemment, une offre supérieure à la demande qui a fait chuter les prix.

Le cheptel de porc a lui aussi subi une réduction considérable aux États-Unis, un virus ayant décimé sept millions de bêtes l’an dernier.

Résultat direct de cette diminution des troupeaux : la hausse des prix à la consommation qu’on connaît actuellement, autant pour le bœuf que pour le porc.

Une mauvaise nouvelle pour les consommateurs, mais une très bonne nouvelle pour les producteurs.

Dans ce contexte, la conclusion du reportage de M. Robidas n’est pas claire :

« Selon certains analystes économiques, les conditions du marché du bœuf et du porc resteront difficiles et les prix pourraient encore augmenter de 20 pour cent. »

Difficiles pour qui? Certainement pas pour les producteurs qui, après des années de vaches maigres, se frottent les mains par les temps qui courent et envisagent l’avenir à court et moyen terme avec beaucoup plus d’optimisme.

Pour terminer, j’aimerais préciser, à la décharge de M. Robidas, qu’il a puisé les renseignements erronés à la base de son reportage dans un article paru en février 2014 sur Rcinet.ca, le site web de Radio-Canada International (RCI).

Voici l’extrait de cet article qui l’a induit en erreur, rédigé par Stéphane Parent et intitulé Les Canadiens pourraient payer 20 % plus cher pour leur bœuf :

« En 2012, une grande sécheresse dans l’ouest des États-Unis a fait bondir le prix du grain de 200 dollars la tonne à 350 dollars la tonne. Il en coûte donc aujourd’hui près du double pour nourrir la même quantité de bétail. »

Bien sûr, M. Robidas aurait dû vérifier ces informations, mais on peut comprendre qu’il ait pris pour acquis le travail de son collègue de RCI, d’autant que l’erreur dans cet article n’avait jamais été relevée.

J’invite donc la direction de l’Information à publier une mise au point à propos du reportage de M. Robidas, diffusé dans l’édition du 4 mai 2014 du Téléjournal, et à l’article sur le même sujet de RCI, publié le 5 février 2014, auquel il faudrait aussi apporter les correctifs qui s’imposent.

Conclusion

Un reportage diffusé le 4 mai 2014 au Téléjournal de fin de soirée sur ICI Radio-Canada Télé, à propos de la hausse des prix de la viande, tout comme un article sur le même sujet diffusé sur Rcinet.ca, le 5 février 2014, ont enfreint la valeur d’exactitude des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

________________

Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc