Mise au point : Polémique entre le professeur Rachad Antonius et moi

Mise au point de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Récemment, j’ai rendu deux décisions à la demande de M. David Ouellette, directeur associé pour le Québec du Centre consultatif des relations juives et israéliennes, un groupe de pression. Ces décisions portaient toutes les deux sur la manière d’identifier M. Rachad Antonius lorsqu’il s’exprimait dans des reportages sur la question israélo-palestinienne. La première plainte concernait l’émission d’affaires publiques Second regard, la seconde l’émission de divertissement Infoman.

Dans les deux cas, j’ai conclu que les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada n’avaient pas été correctement appliquées. Et dans les deux cas, je n’ai fait que réaffirmer des conclusions similaires auxquelles j’étais déjà arrivé dans une première révision rendue, il y a près de trois ans, à la suite d’une autre requête du même plaignant.

Je ne souhaite pas créer ou alimenter de polémique sur les conclusions que je rends et qui sont toujours définitives, mon bureau étant déjà une instance d’appel pour les plaignants insatisfaits des réponses que la direction leur fournit. Il faut bien que le processus de plainte prenne fin, le Bureau de l’ombudsman n’est pas un tribunal. Pour cette raison, je ne reviens jamais sur mes décisions ni ne les discute publiquement.

Toutefois, par transparence, et par souci d’équité envers un universitaire qui estime être injustement atteint dans sa crédibilité et sa réputation, à la fois par des plaintes répétées dont il se dit victime et par certaines de mes conclusions sur l’origine de son expertise, j’ai décidé, exceptionnellement, de publier ici ma réponse à ses griefs en les reprenant un à un. Mais c’est aussi parce qu’il me prête des intentions et des motifs que je n’ai pas, et parce que certaines questions qu’il soulève méritent d’être débattues. M. Antonius, il va de soi, a donné son accord.

Bonjour M. Antonius,

Je prends acte de votre mécontentement dans la lettre que vous m’avez envoyée et tenterai de donner réponses aux reproches que vous me formulez.

Mais auparavant, permettez-moi de vous rappeler que, quoi qu’on en pense, je ne défends jamais ni ne protège quelque point de vue que ce soit. Je suis totalement indépendant de la direction de Radio-Canada et n’ai de comptes à rendre à personne sur les décisions que je prends. Ma seule obligation envers Radio-Canada, mis à part celle de respecter, comme tous ses employés, le Code de conduite de la Société, est de faire rapport de mes activités, constats et recommandations une fois par année aux membres de son Conseil d’administration.

Je précise également que mes décisions portent sur des plaintes à l’endroit des contenus d’information, et sur ceux qui les produisent, et qu’elles sont prises à la lumière des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada, en dehors de toute autre considération.

Vous affirmez d’abord que, dans ma révision concernant votre intervention dans le reportage de Second regard sur la notion d’État Juif (Invités et commentateurs : identifier clairement les points de vue particuliers), j’ai pris à mon compte des « informations erronées et incomplètes » qui m’auraient été fournies par le plaignant et que « je n’ai pas pris la peine de vérifier ».

Vous en avez particulièrement contre le fait que j’ai écrit que Rachad Antonius « n’enseigne ni ne fait de recherches universitaires sur le conflit israélo-palestinien et tire son expertise essentiellement de son engagement personnel pour la cause palestinienne ».

Vous estimez que j’ai « tout faux » et vous en donnez pour preuve le long et impressionnant curriculum vitae détaillé que vous m’avez envoyé et qui, je le concède, démontre à n’en pas douter que vous êtes un grand et éminent spécialiste de la sociologie des sociétés arabes, des rapports ethniques et des droits humains. Vous m’expliquez aussi longuement qu’on ne peut traiter de ces matières sans aborder deux questions incontournables « qui ont un lien direct avec la question palestinienne » : les processus de colonisation/décolonisation et les indépendances plus ou moins manquées qui en ont suivi (...); et ensuite les questions identitaires et les rapports à l’Autre.

Vous dites aussi que les cours que vous donnez à l’UQAM, L’islam politique – Séminaire de maîtrise/doctorat Sociétés arabes, islam et modernité – Séminaire de maîtrise/doctorat; Théories et épistémologies de l’espace politique – Séminaire annuel de doctorat; Occident – Monde arabe : le rapport à l’Autre; L'Occident et l’Orient arabo-musulman; Sociologie des sociétés arabes, « incluent des discussions approfondies sur le conflit israélo-palestinien ».

À mon avis, qu’on « discute », même de façon « approfondie » d’un sujet, et que ces discussions soient incluses dans des cours qui portent plus généralement sur une matière beaucoup plus vaste, apporte certainement des éléments de nature à mieux comprendre le sujet en question. Mais je ne vois pas, dans la liste de vos classes, de cours qui porte spécifiquement, directement et uniquement sur « le conflit israélo-palestinien ».

C’est pourquoi je me suis permis d’écrire que Rachad Antonius « n’enseigne pas le conflit israélo-palestinien ».

Dans le curriculum vitae détaillé que vous m’avez envoyé, je constate aussi que vous avez écrit un rapport de recherche intitulé La pertinence des principes de droit international pour le règlement du conflit israélo-palestinien, publié en 2003 sur le site de l’Institut d’études internationales de Montréal. Dans la conversation téléphonique que nous avons eue à la suite de votre lettre, vous m’avez indiqué quelques autres articles et recherches que vous aviez écrits ou menées sur la question.

Mais, si on doit se fier aux titres et sujets de la soixantaine d’articles, des huit livres et des 14 recherches subventionnées dont vous revendiquez en tout ou en partie la paternité, la très grande majorité de votre travail ne semble pas porter directement sur le conflit israélo-palestinien.

Cela signifie-t-il, comme je l’ai écrit, que vous tirez votre expertise sur la question « essentiellement de (votre) engagement personnel pour la cause palestinienne »? Vous m’affirmez que non. J’en prends acte.

Mais reconnaissez de votre côté que votre expertise première, par votre formation académique, votre enseignement et vos recherches, est celle d’un sociologue et d’un mathématicien, pas celle d’un politologue ni d’un juriste en droit international, ce qui ne vous empêche pas de vous prononcer, en tant qu’expert, sur les aspects politiques et juridiques à l’origine et au coeur du conflit israélo-palestinien.

À titre d’exemple, je vous rappelle que la première révision que j’ai faite vous concernant portait sur vos commentaires à titre d’expert sur l’arraisonnement par les Israéliens du Mavi Marmara, un navire qui tentait de forcer le blocus maritime de Gaza. Vous étiez alors interviewé à l’émission Désautels, de la radio de Radio-Canada, pour commenter le rapport de l’ONU sur la question, et on vous y a présenté comme un expert neutre.

Outre que la matière discutée ne relevait guère, à mon avis, de votre expertise première – la sociologie des sociétés arabes, des rapports ethniques et des droits humains – mais plutôt du droit international et de la politique, vous, ni l’animateur de l’émission qui disait l’ignorer, n’avez jugé bon mentionner en cours d’entrevue, ou avant, que vous aviez pris publiquement position contre le blocus de Gaza et appuyiez tout aussi publiquement l’initiative « Un bateau pour Gaza » visant à envoyer un autre navire forcer le blocus.

Bref, pour toutes les raisons que je viens d’évoquer, en ce qui concerne directement le « conflit » israélo-palestinien lui-même, à mon sens un conflit d’abord et avant tout politique et juridique, j’estime effectivement que votre expertise vous vient, essentiellement, ou principalement, de votre engagement personnel pour la cause palestinienne.

J’imagine que mes explications et mon interprétation des faits ne vous convaincront pas de la justesse de ma position, mais il s’agit d’une opinion honnête, défendable et légitime qui ne s’apparente en rien à de la « diffamation », comme vous le soutenez.

Tout ça n’empêche pas, et je l’admets volontiers, que vos pairs vous reconnaissent comme un « expert du Proche-Orient », des conflits dans cette région du monde ou de la sociologie des sociétés arabes et des questions d’immigration.

D’ailleurs, j’ai bien pris soin de préciser ceci dans ma révision :

« Cela n’enlève rien à l’expertise de M. Antonius ni à la légitimité de ses opinions et analyses, mais on ne reçoit pas de la même façon un point de vue engagé et partisan, tout expert soit-il, et une opinion neutre et sans parti pris. »

Je n’ai donc jamais douté que votre expertise universitaire vous permette également de vous exprimer sur le conflit israélo-palestinien lui-même. Mais sur cette question, vous me convaincrez difficilement que vous pouvez faire abstraction des positions engagées que vous avez prises et défendez publiquement.

Vous estimez que je n’ai pas la compétence pour « juger votre expertise », que seuls vos pairs peuvent le faire, que je me suis aventuré sur un terrain que je ne connais pas et que, ce faisant, j’ai commis une double faute « factuelle et déontologique » que vous recevez comme « une atteinte à (votre) dignité et comme une diffamation ».

Vous ne m’en voudrez pas de ne pas partager ce point de vue. Je ne suis certainement pas aussi compétent que vos pairs pour juger de votre expertise, mais je suis très bien capable de comprendre sur quoi elle porte en général, et sur quoi elle porte moins.

Votre logique suggère par ailleurs, pour revenir au fond des révisions vous concernant, que le public, et moi, évidemment, devrions nous contenter de savoir, quand vous parlez du conflit israélo-palestinien, que vous êtes un « sociologue » qui enseigne à l’UQAM, ou un « spécialiste du Proche-Orient ».

Permettez-moi de considérer que les gens qui reçoivent l’information de la radio ou de la télévision publiques ont droit, et besoin, de savoir qui exactement leur prodigue les savantes opinions qu’on a sélectionnées pour eux.

Car, voyez-vous, c’est en grande partie ce qui leur permet d’évaluer la nature et la qualité des analyses et points de vue qu’on leur donne. Et, oui, de savoir par exemple que le spécialiste qui leur parle n’enseigne pas la politique ou le droit international ni, directement, le « conflit israélo-palestinien » et que ses points de vue sur la question peuvent être dictés, en tout ou en partie, par ses opinions et prises de position sur la question, voire par son militantisme.

Là-dessus je prends note que vous ne niez pas être engagé personnellement pour la cause palestinienne et que vous souscrivez « à l’idée qu’il est préférable de bien clarifier le point de vue à partir duquel on parle ». Je souhaite que ceux qui vous inviteront dorénavant à participer à leurs émissions à Radio-Canada tiennent compte de cette position et se rappellent que vous et moi la partageons.

Vous ajoutez toutefois ceci :

« Mais le problème dans votre révision, c’est la classification de ces points de vue, en catégories ethniques : pro-palestinien vs pro-israélien. C’est ainsi que le lobby pro-occupation présente la question et vous semblez reprendre leurs catégories à votre compte dans vos révisions (surtout celle de Désautels et d’Infoman). Ce n’est pas ainsi que mon engagement politique se décline. Je suis fier de mon engagement et je ne le cache pas, mais il n’est pas ce que vous en avez dit dans vos révisions. »

Je comprends tout à fait ce que vous dites et suis également conscient du caractère réducteur d’une présentation qui vous identifierait simplement comme propalestinien ou anti-israélien qui sont, je le concède, simplistes. Le format télévisuel, malheureusement, se prête mal aux longues descriptions.

Il n’empêche que même une description sommaire, y compris par un texte en surimpression, pourrait très bien vous présenter de manière plus adéquate pour tenir compte du fait que vous avez des points de vue particuliers sur la question israélo-palestinienne. Par exemple : « spécialiste des sociétés arabes et ami de la cause palestinienne », « expert du Proche-Orient, critique des politiques israéliennes », etc. J’ajoute que rien ni personne ne vous empêche de préciser vous-même vos activités ou prises de position partisanes ou engagées.

Je ne m’attarderai pas à relever tout ce que vous m’écrivez sur les caractéristiques de votre engagement personnel, je savais déjà qu’il n’est pas univoque, qu’il est en partie axé sur un rapprochement entre Palestiniens et Israéliens, sur le dialogue.

Vous me reprochez toutefois de n’avoir jamais mentionné dans mes révisions à votre sujet « ce type d’engagement militant ».

« Vous n’avez retenu, écrivez-vous, de mon engagement en faveur du dialogue et des droits humains, que ma critique des politiques israéliennes actuelles, que je critique parce qu’elles sont contraires à l’esprit du dialogue. Vous n’avez retenu de mon engagement citoyen que ce qu’un lobby officiel vous a refilé comme information de seconde main. »

Je me permets de vous rappeler que c’est inexact et vous réfère à la première révision que j’ai faite vous concernant, celle du 12 décembre 2011 intitulée Rapport de l’ONU sur l’arraisonnement du Mavi Marmara.

Voici pour preuve un extrait de cette révision :

« J’ai discuté au téléphone avec M. Antonius. Celui-ci ne comprend pas qu’on remette sa neutralité en cause sur les questions touchant le conflit israélo-palestinien du simple fait qu’il prend ouvertement position en faveur des Palestiniens. M. Antonius affirme que ses analyses et propos, comme ses prises de position, ne reflètent pas de parti-pris, mais sont au contraire appuyés sur les faits, et sur son expertise en matière de droits humains; que c’est d’abord et avant tout à titre d’expert en la matière qu’il décrit "des violations factuelles et reconnues du droit international". "Le jour où Israël sera victime, dit-il, je défendrai Israël. Et je ne me gêne pas pour dénoncer le Hamas pour ses actions violentes, ni l’antisémitisme dont font preuve certains pays arabes."

Le professeur Antonius insiste beaucoup sur le fait que son expertise est reconnue, qu’il a notamment siégé durant deux ans au Comité consultatif sur la sécurité nationale du Bureau du Conseil privé à Ottawa, chargé de conseiller le premier ministre Stephen Harper en la matière. Il précise que, bien qu’appuyant la cause du groupe Bateau canadien pour Gaza "parce qu’elle est légale et légitime", il n’a pas autorisé l’organisme à faire de lui un de ses parrains d’honneur et qu’il a demandé à ses responsables de retirer son nom de la liste diffusée sur le web qui l’identifie comme tel.

M. Antonius ne cache pas ses activités engagées pour la cause palestinienne. Mais il précise qu’il a aussi été membre fondateur du Regroupement pour le dialogue Israël-Palestine; qu’il est actif dans Shalom Salam, une association montréalaise vouée au dialogue et au développement de liens d’amitiés entre Juifs et Arabes; et qu’il appuie formellement un organisme israélien de défense des droits humains, B’Tselem (Centre israélien d’information sur les droits de l’homme dans les territoires occupés).

Le professeur ajoute qu’il fait l’objet depuis des années d’une campagne orchestrée par le "lobby pro-Israël" visant à le discréditer auprès des médias; que ce même "lobby" poursuit, à son avis, une stratégie délibérée d’intimidation auprès des médias et des journalistes visant à les empêcher de présenter des points de vue critiques d’Israël et de ses politiques.

À la suite de cette conversation téléphonique, le professeur Antonius m’a fait parvenir une lettre dans laquelle il reprend plus en détail les propos qu’il m’a tenus. Elle comprend aussi des éclaircissements à l’appui de la position qu’il a défendue dans l’entrevue avec Michel Désautels, sur le fait que le rapport spécial de l’ONU discuté ce jour-là ne serait pas "le vrai" rapport de l’ONU. Cette lettre est accompagnée d’un document qu’il cite à l’appui de sa prétention de faire l’objet d’une campagne de dénigrement. Il attribue cette campagne à "des groupes qui appuient l’occupation israélienne des territoires occupés" et qui chercheraient, en multipliant les plaintes à son ombudsman, à pousser Radio-Canada à ne plus l’inviter. Je me permets de reproduire en annexe la lettre du professeur et le document qu’il cite ».

Je précise, M. Antonius, que cette révision ainsi que ses annexes sont toujours disponibles en ligne sur mon site web et que vous pouvez les utiliser et les diffuser à votre convenance puisqu’elles sont publiques.

Pour revenir à l’aspect de votre militantisme qui défend le dialogue, la compréhension et le droit, j’estime toutefois qu’il ne peut occulter certaines de vos prises de position, disons plus politiques, et que je me devais de les relever dans le contexte des plaintes qui ont conduit à mes révisions, notamment sur le fait que vous appuyez un boycott d’Israël parce que vous estimez qu’on y pratique l’apartheid à l’endroit des populations palestiniennes, et que vous critiquez le gouvernement Harper pour son appui « inconditionnel » d’Israël.

Encore une fois, ce sont des positions absolument légitimes, mais que le public radio-canadien, à mon avis, doit connaître pour apprécier correctement et pleinement vos analyses.

J’en viens maintenant au fait que vous me prêtez des opinions et des intentions que je n’ai jamais eues. Je vous cite brièvement :

« Évidemment, le lobby pro-occupation considère que fournir des vivres et des médicaments à cette population affamée est une « provocation » envers Israël et vous avez repris cette idée à votre compte et l’avez inscrite dans l’une de vos révisions. Il faut vraiment avoir déshumanisé les Palestiniens totalement pour en arriver là. »

Et vous avez jugé bon de m’indiquer que « les politiques d’occupation israéliennes sont considérées illégales non seulement aux yeux du droit international, mais aussi selon les principes officiels de la politique canadienne ».

À l’évidence, je comprends que certaines de mes révisions vous ont échappé, notamment celles, nombreuses, que j’ai faites à la demande de M. David Ouellette, le porte-parole du Centre des relations juives et israéliennes.

Je me permets de vous citer un extrait de celle-ci qui s’intitulait Hamas-Israël : interviewer sous le regard partisan, que j’ai publiée en août dernier, au plus fort de la guerre entre le Hamas et Israël, et qui portait sur une plainte de M. Ouellette et d’une autre auditrice, Mme Terry Spigelman, à l’endroit du journaliste Sébastien Bovet pour une entrevue qu’ils jugeaient agressive et partisane avec le consul général d’Israël à Montréal, M. Joël Lion :

« En tant qu’intervieweur, M. Bovet devait aussi reproduire des points de vue qui font partie du débat public. Il n’était pas là pour écouter docilement le représentant d’Israël et l’aider à faire passer son point de vue officiel. Il devait lui opposer les arguments de l’autre partie au conflit, ou de ceux qui critiquent l’intervention israélienne, le pousser à rendre des comptes sur les actions de son gouvernement.

Et il était tout à fait justifié d’être insistant et incisif : M. Lion n’était pas appelé à expliquer une quelconque mesure du gouvernement israélien, mais à défendre des opérations militaires loin de faire l’unanimité et qui s’étaient soldées, au moment de l’entrevue, par des centaines de victimes palestiniennes, la plupart civiles, certains réfugiés dans des écoles de l’ONU.

Radio-Canada n’est pas un instrument de propagande et les journalistes ne sont pas des relationnistes. Les NPJ, dans leur introduction, établissent clairement qu’ils sont "indépendants des lobbies et des pouvoirs politiques et économiques".

M. Bovet interviewait, je le répète, non pas un observateur neutre, mais le représentant d’une des parties à un conflit dont les belligérants ne respectent pas le droit international.

Le Hamas, un mouvement islamiste radical et extrêmement violent, considéré comme un groupe terroriste par la plupart des États occidentaux, dont le Canada, s’est imposé par la force à Gaza comme le gouvernement de facto où il exerce le pouvoir de manière autoritaire et antidémocratique, tout en bombardant depuis des années la population d’Israël à coups de roquettes; sa charte invite à la destruction et à l’élimination de l’État d’Israël.

Israël, de son côté, contrôle ou occupe illégalement les territoires qu’il a conquis lors de la guerre israélo-arabe de 1967, y compris la bande de Gaza dont il fait toujours le blocus; ses colonies de peuplement en Cisjordanie et à Jérusalem-Est sont illégales en regard de la Convention de Genève, un ensemble de traités internationaux fondamentaux qui régissent le droit international humanitaire; ses actions militaires à Gaza, malgré toutes les "précautions" de son armée, ont fait des centaines de victimes civiles.

Pour la plaignante, le Hamas est responsable de tout, y compris "dommages collatéraux" de l’action militaire israélienne, parce qu’il se cache parmi la population et qu’il se servirait des civils comme boucliers humains. L’armée israélienne en est tout à fait consciente et affirme prendre les moyens nécessaires pour éviter les victimes innocentes.

Tous les auditeurs favorables à Israël qui se sont plaints de cette entrevue défendent bec et ongles et sans nuance la position du gouvernement israélien. Certains accusent même le journaliste Bovet d’antisémitisme pour avoir osé demander à M. Lion si Israël n’était pas l’agresseur à Gaza. Une accusation tout à fait abusive et déraisonnable qui tient de l’injure, surtout lorsqu’on considère qu’Israël exerce, je le rappelle, un contrôle illégal de la bande de Gaza, entre autres par un blocus terrestre qui peut être considéré comme une "agression" en vertu du droit international.

Droit international, encore, qui interdit à des belligérants de frapper des cibles non militaires – maisons, hôpitaux, écoles – et même toute frappe qui risque de faire des victimes parmi les non-combattants; et qui, s’il reconnaît le droit de légitime défense invoqué par Israël, demande que son exercice soit proportionnel à l’agression subie. »

J’ajoute que j’ai rappelé et cité à plusieurs reprises dans mes révisions la position du Canada concernant les territoires palestiniens occupés ou contrôlés illégalement par Israël. Je n’ai donc pas besoin qu’on me la rappelle.

Autre grief à mon endroit : vous me reprochez de ne pas vous avoir envoyé les révisions vous concernant. Les procédures du Bureau de l’ombudsman prévoient en effet que seuls les plaignants et les personnes visées par les plaintes reçoivent mes révisions. Vous n’étiez pas l’objet de ces plaintes, c’étaient plutôt les membres du personnel qui ont omis de vous identifier correctement. Les personnes directement concernées les reçoivent quelques minutes avant leur publication sur mon site web.

Vous critiquez aussi le fait que je ne vous ai pas contacté pour vérifier certaines informations. Mais les plaintes et les révisions dont nous parlons ne sont que des rééditions : même plaignant, mêmes griefs, mêmes règles enfreintes, mêmes argumentations et mêmes conclusions que dans la première révision que j’ai rendue sur la question.

Et je répète que nous avions, à l’occasion de cette première révision, longuement échangé de vive voix et par écrit et que vous m’aviez fourni tous les renseignements et documents dont vous souhaitiez que je tienne compte, documents qui, comme je l’ai dit plus haut, ont été incorporés à ma décision et qui sont encore en ligne.

Vous dites également que je n’ai pas respecté mes propres règles en n’identifiant pas clairement « le point de vue particulier, biaisé et intéressé » du plaignant, M. David Ouellette. À votre avis, le fait de dire simplement qu’il dirige le Centre consultatif des relations juives et israéliennes ne suffit pas pour que le lecteur comprenne qu’il s’agit d’un lobby.

Au fil des très nombreuses révisions que j’ai faites à la demande de M. Ouellette, j’ai souvent pris la peine de préciser que son organisme était un groupe de pression qui défend les intérêts de la communauté juive et d’Israël. Cela dit, je ne croyais plus la chose utile, car il me semble que le nom de l’organisme, l’objet de la plainte et les arguments avancés par le plaignant sont suffisamment clairs pour que son point de vue, ses intentions et intérêts tombent sous le sens. Cela étant, pour que les choses soient encore plus évidentes, je préciserai toujours à l’avenir, le cas échéant, comme j’avais l’habitude de le faire, que l’organisme que représente M. Ouellette est un groupe de pression qui défend les intérêts de la communauté juive et d’Israël.

Enfin, vous estimez que j’aurais dû indiquer « que le plaignant est engagé depuis quelques années dans une opération de salissage personnelle » dont vous êtes la cible, oubliant du même coup que je vous ai déjà donné l’occasion de faire valoir cette affirmation en publiant la lettre que vous m’aviez envoyée à ce sujet lors de ma première révision vous impliquant et que j’ai citée précédemment. J’ajoute que cette tâche vous revient, et non à moi.

Et vous ajoutez ceci :

« Le stratagème utilisé par le plaignant, consistant à faire des plaintes très nombreuses et systématiques dès qu’une personne "indésirable" est interviewée, oblige les journalistes à consacrer une partie importante de leur temps et de leur énergie à répondre à ces plaintes constantes, dans un climat de coupures budgétaires. Les lobbys qui ont plus de moyens exercent donc une pression sélective sur les journalistes, et cette pression n’est pas symétrique, comme vous l’avez constaté dans votre dernier rapport annuel. Il est normal alors que les producteurs évitent d’inviter des personnes "controversées", même si la dite controverse est fabriquée de toutes pièces. Il y a là un effet de censure qui a honte de dire son vrai nom.

Et si ces invités indésirables étaient quand même invités, votre révision exige que les journalistes les qualifient de militants propalestiniens. En d’autres termes, ils demandent que le journaliste fasse lui-même le travail de délégitimation de l’analyse de l’invité, en le classant dans la catégorie "militant propalestinien". Les journalistes qui savent de quoi il en retourne refusent de le faire. Il est déplorable que ce soit l’ombudsman, qui est supposé être le défenseur de l’impartialité et de la liberté d’expression, qui avalise cette stratégie, en se fiant uniquement aux arguments et aux informations biaisées d’un lobby officiel, alors que les journalistes se battent pour pouvoir dire la vérité. Les vrais lobbyistes exercent leur influence sous prétexte de déontologie, et les experts objectifs sont qualifiés de lobbyistes. Le monde à l’envers. »

Si j’ai pris la peine de citer in extenso cet extrait-ci de votre lettre, c’est qu’il illustre parfaitement les tentatives de tout un chacun, de quelque côté de l’opinion qu’on se trouve dans ce « conflit israélo-palestinien », pour tenter d’y entraîner l’ombudsman de Radio-Canada.

En tout respect, je vous signale, M. Antonius, que ce que vous décrivez et percevez comme une forme d’autocensure ne vous empêche pas d’être souvent et régulièrement invité à vous exprimer sur les ondes de la radio et de la télévision de Radio-Canada.

Je rappelle également, encore une fois, que les décisions que j’ai rendues ne portent pas sur la qualité ni sur la légitimité de vos opinions, mais sur la manière que les responsables concernés retiennent pour vous identifier. Je n’ai d’ailleurs jamais demandé, comme vous l’affirmez, que vous soyez simplement et, je dirais, bêtement identifié comme « propalestinien », ce qui, par ailleurs, ne m’apparaît pas comme une tare dont il faut se cacher.

Quand je rends des décisions qui ne plaisent pas à M. Ouellette, il les attaque sur son site web. Lorsqu’au contraire je lui donne raison, il les utilise à ses fins. Il n’est pas le seul, d’autres plaignants sur des sujets tout autres le font aussi. Ça n’est pas agréable pour moi, mais c’est dans l’ordre des choses.

Parfois, des gens qui s’estiment injustement traités par l’ombudsman m’écrivent des lettres courroucées dont ils envoient copie au président-directeur général de CBC/Radio-Canada, comme vous l’avez fait, voire au premier ministre du Canada (!), ce que d’autres font de temps à autre.

Je sais très bien que plusieurs ne croient pas à l’indépendance de ma fonction. C’est leur droit. Des auditeurs, mécontents de mes décisions, me vouent à la géhenne et m’accusent d’être le perroquet servile du gouvernement conservateur, rien de moins. Ou des libéraux, ou des péquistes, la liste est aussi longue qu’il y a d’opinions dans la société.

Alors, pour que les choses soient très claires, pour vous et pour tous ceux qui liront cette lettre, sachez que je n’en ai franchement rien à faire ce que les gouvernements quels qu’ils soient ou les lobbys de tout acabit pensent de mon travail et de mes décisions. Car, je me répète, je les prends en analysant les plaintes qui me sont soumises uniquement à la lumière des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada et en dehors de toute autre considération. Le reste ne me concerne pas et je refuse de me laisser instrumentaliser par quelque parti à quelque conflit ou controverse que ce soit.

Bien cordialement.

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La lettre intégrale que m'a adressée M. Antonius en format PDF.

Lien vers le curriculum vitae de M. Antonius sur le site web de l'UQAM.