Jusqu’où peut-on aller pour établir son impartialité? (Tout le monde en parle)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte d’un commentaire de M. Sébastien Bovet lors de l’édition du 6 avril 2014 de l’émission Tout le monde en parle.

LA PLAINTE

M. Richard Martin, un auditeur, n’a pas apprécié les propos tenus par le chef du Bureau politique de Radio-Canada à l’Assemblée nationale du Québec, M. Sébastien Bovet.

Le 6 avril 2014, dans le cadre de l’émission Tout le monde en parle, diffusée sur les ondes d’ICI Radio-Canada Télé, M. Bovet a révélé que par souci de neutralité, étant donné son rôle de journaliste politique, il annulerait son vote lors de l’élection provinciale québécoise qui se tenait le lendemain.

M. Bovet a indiqué qu’il agissait ainsi depuis déjà quelques élections, et qu’il demandait à son jeune fils qui l’accompagnait dans l’isoloir de noircir toutes les cases de son bulletin de vote.

Le plaignant estime qu’en tant que journaliste et commentateur, M. Bovet a tout à fait le droit de voter comme il l’entend, mais qu’il n’avait pas à indiquer comment il voterait.

Et il ajoute :

« Un type de son envergure, avec un tel poste avec toute l'influence qu'il peut avoir auprès des auditeurs, n'a pas à expliquer (…) sa position comme il l'a fait. »

M. Martin en a aussi contre le fait que M. Bovet ait emmené avec lui son enfant dans l’isoloir pour lui faire gribouiller son bulletin de vote. Il doute fortement de la légalité de cette manœuvre.

Et il conclut :

« À mes yeux et à ceux de plusieurs connaissances avec qui j'ai échangé sur le sujet,
M. Bovet a perdu beaucoup de crédibilité, à un tel point qu'on se demande s'il doit se maintenir à son poste (…). Il devrait s'expliquer clairement sur le sujet et apporter toutes ses excuses. Ce n'est pas le genre de journalisme auquel on s'attend et Radio-Canada se doit de prendre position. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

C’est Mme Micheline Dahlander, du service de Traitement des plaintes à la direction de l’Information, qui a répondu au plaignant.

Voici l’essentiel de sa réponse :

« Nous comprenons votre indignation. Mais exercer son droit de vote est une prérogative personnelle. Nous n’avons pas à juger de la manière dont M. Bovet s’en prévaut. En fait, nous constatons qu’il pousse jusqu’à l’extrême son devoir d’impartialité et de neutralité politique auquel sont soumis les journalistes de Radio-Canada. Personne ne peut donc le qualifier de partial. Évidemment, nous ne demandons pas à nos journalistes d’adopter une telle pratique puriste.

Pour ce qui est de la possible influence que Sébastien Bovet pourrait avoir sur d’autres, il ne faut pas nier l’aptitude des électeurs à faire preuve d’esprit critique. Les gens ont généralement des convictions, des allégeances politiques et ce ne sont pas les propos de M. Bovet qui les en détourneront. Il ne souhaite nullement s’ériger en modèle.

Finalement, ce témoignage de M. Bovet effectué à l’émission Tout le monde en parle n’engage que lui. Nous ne cautionnons pas le fait d’annuler un vote. »

LA RÉVISION

M. Martin n’a pas apprécié la réponse de Mme Dahlander qui, dit-il, l’a fait se sentir « fautif d'avoir transmis (son) opinion et celle des gens de (son) entourage ». Il m’a donc demandé de réviser sa plainte.

Je dois préciser que mon bureau a reçu une dizaine de plaintes d’auditeurs qui considéraient, comme M. Martin, que Sébastien Bovet aurait dû garder pour lui ce qu’il qualifiait lui-même de « secret » lors de son passage à l’émission Tout le monde en parle, soit qu’il annule son vote lors d’élections par souci d’impartialité journalistique.

M. Bovet, avec qui j’ai discuté pour les besoins de cette révision, m’a indiqué qu’une autre dizaine d’auditeurs s’en étaient aussi plaints directement à lui.

Plusieurs de ces plaignants contestaient également la légalité du geste posé par M. Bovet de faire remplir son bulletin de vote par son fils mineur, ou même de l’avoir emmené avec lui derrière l’isoloir.

Je m’arrêterai d’abord à cet aspect de la plainte de M. Martin et des autres auditeurs. Des vérifications auprès du Directeur général des élections du Québec me permettent d’affirmer qu’il est tout à fait légal de se faire accompagner par un enfant mineur derrière l’isoloir. Et il est tout aussi permis de demander à cet enfant mineur de remplir le bulletin de vote à sa place, sous réserve qu’il inscrive bien le choix de l’électeur, et non le sien.

M. Bovet n’a donc rien fait d’illégal en emmenant son fils derrière l’isoloir et en lui demandant d’annuler son vote pour lui.

Reste sa décision de révéler qu’il annulait son vote.

Je rappelle que j’analyse les plaintes portées contre les journalistes à la lumière des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada, le recueil de règles éthiques et déontologiques qui guident le travail des employés associés à la production des contenus d’information distribués par le diffuseur public.

Pour cette révision, j’ai dû tenir compte des normes sur les conflits d’intérêts et sur l’expression d’opinions personnelles par les journalistes qui travaillent pour Radio-Canada.

Voici quelques extraits pertinents de ces normes (j’ai souligné les passages les plus appropriés) :

« Conflits d’intérêts - Introduction

Notre crédibilité est le fondement de notre réputation. La crédibilité des nouvelles, des actualités et des affaires publiques de Radio-Canada repose sur la réputation de ses journalistes qui sont indépendants et impartiaux, et qui sont perçus comme tels.

L’intégrité de la Société dépend de l’intégrité individuelle de chacun, tant dans sa vie professionnelle que dans ses activités personnelles.

Pour préserver cette indépendance, tous les membres du personnel qui participent à la création de contenus sujets aux Normes et pratiques journalistiques doivent scrupuleusement évaluer les organismes auxquels ils s’associent publiquement. Ils doivent être conscients que toute déclaration publique, qu’elle soit faite de vive voix ou dans des médias sociaux, peut créer une impression de parti pris pour une cause. Si nous croyons que nous risquons de nous trouver dans une situation de conflit d’intérêts, nous en informons notre supérieur. (…) »

« Opinion - Journalistes des Nouvelles et Actualités de Radio-Canada

Nous sommes guidés par le principe d’impartialité.

Nous offrons à notre public les perspectives, les faits et les analyses dont il a besoin pour comprendre un enjeu ou un sujet d’intérêt public.

Les journalistes de Radio-Canada n’expriment pas leurs opinions personnelles. Cela a pour but de protéger l’impartialité du diffuseur public et de permettre aux journalistes d’explorer un sujet avec ouverture et sans parti pris.

Nous respectons ces normes, peu importe le lieu où nous diffusons, que ce soit sur les plateformes de Radio-Canada ou dans d’autres médias extérieurs à Radio-Canada. »

Pour plus de clarté, voici les propos exacts que M. Bovet a tenu sur le plateau de Tout le monde en parle, le 6 avril 2014 :

« Je m’amuse quand je vais voter, c’est-à-dire que j’y vais avec mon fils depuis quelques élections, et j’emmène mon fils derrière l’isoloir et je lui dis : tu coches tous les ronds qu’il y a sur le bulletin de vote. Donc, j’annule mon bulletin de vote. Mais ma participation au vote est inscrite comme ayant participé. »

« Personnellement, c’est mon éthique personnelle qui me pousse à faire ça. Dans les fonctions que j’occupe, je me vois mal voter pour un parti ou pour un autre. (…) Moi, je me dis que dans les fonctions que j’occupe, je veux rester neutre jusqu’au bout, jusqu’à l’exercice du droit démocratique. (…) »

Est-ce que cette déclaration a empêché M. Bovet d’être impartial ou d’être « perçu comme tel », comme le demande la norme des NPJ sur les conflits d’intérêts citée plus haut? Au contraire, elle démontre que M. Bovet est si préoccupé de préserver sa neutralité de journaliste politique qu’il se sent tenu d’annuler son vote.

La même norme ajoute que « toute déclaration publique (…) peut créer une impression de parti pris pour une cause ». C’est très clairement ce que font les propos de M. Bovet, la « cause » ici étant celle du renforcement de l’impartialité des journalistes par l’annulation de son vote aux élections.

Le chef de Bureau de Radio-Canada à l’Assemblée nationale du Québec a bien pris soin d’expliquer que son point de vue sur la question répondait à « son éthique personnelle ». Le paradoxe, c’est que pour préserver l’impartialité, ou la perception d’impartialité des journalistes, les NPJ de Radio-Canada exigent justement qu’ils gardent pour eux leurs opinions et points de vue personnels. On ne peut donc pas, en vertu des NPJ, émettre un point de vue, ou une opinion personnelle – en l’occurrence que l’annulation de son vote par un journaliste contribue à sa neutralité – même si c’est au nom de l’impartialité journalistique.

Le souci d’impartialité de M. Bovet est donc on ne peut plus louable, mais il aurait été plus judicieux qu’il s’abstienne d’élaborer sur la manière dont il exerce son droit de vote. Je dois dire que, a posteriori, M. Bovet en convient volontiers.

J’ajoute qu’il est toujours périlleux pour un journaliste de traverser la frontière qui sépare l’information des variétés. L’une nous confine à la réserve et à la prudence, les autres nous invitent allégrement à en sortir. M. Bovet n’est pas le premier à se prêter à ce difficile exercice, et il ne sera pas le dernier non plus. Il s’agit d’une réalité à laquelle tous doivent s’adapter, car les NPJ, elles, ne changeront pas.

Enfin, dans le cas présent, je m’en voudrais de ne pas souligner le caractère véniel de la faute commise.

Conclusion

Par les propos sur son exercice du droit de vote, tenus lors de l’émission Tout le monde en parle du 6 avril 2014 sur les ondes d’ICI Radio-Canada Télé, le journaliste politique Sébastien Bovet a éraflé les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Révision en version PDF.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc