Invités et commentateurs : identifier clairement les points de vue particuliers (Second regard)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un reportage de l’émission Second regard du 14 septembre 2014.

LA PLAINTE

Le plaignant est M. David Ouellette, directeur associé, affaires publiques (Québec), du Centre consultatif des relations juives et israéliennes. Sa plainte porte sur un reportage de l’émission Second regard, diffusé sur les ondes d’ICI Radio-Canada Télé, le 14 septembre 2014. Il estime qu’un des commentateurs qui y étaient interviewés n’a pas été identifié de façon adéquate.

Voici l’essentiel de sa plainte :

« Le 14 septembre dernier Second regard diffusait un reportage sur le "concept de l’État juif". L’émission a fait appel à deux intervenants pour discuter de la revendication israélienne que les Palestiniens reconnaissent l’État d’Israël comme l’État-nation du peuple juif : Denis Charbit, un politologue israélien, et Rachad Antonius, qui a été présenté comme un sociologue d’origine égyptienne.

Alors que M. Charbit a proposé une analyse indépendante et à certains égards critique de la demande israélienne de reconnaissance en tant qu'État juif, Rachad Antonius n'a eu de cesse de délégitimer la fondation d'Israël ("fondé sur une injustice historique") et de discréditer l'existence du peuple juif, ce qui était à prévoir puisque M. Antonius est un militant pro-palestinien et un vétéran des groupes de pression canado-arabes. »

M. Ouellette considère que l’émission Second regard n’a pas « respecté les normes journalistiques de Radio-Canada en omettant de présenter les intérêts particuliers et militants de M. Antonius sur le conflit israélo-arabe ».

M. Ouellette se plaint également de l’émission Infoman pour des raisons similaires. Je ne traiterai toutefois pas dans cette révision de cet aspect de la plainte, celle-ci appelant une réponse distincte de la direction puisque Infoman relève de la Télévision générale et non de l’Information.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

La réponse au plaignant est venue de M. Jean Pelletier, premier directeur, Affaires publiques, à la direction de l’Information de Radio-Canada.

Je reproduis ici la majeure partie de sa plainte :

« Vous écrivez :

"Alors que M. Charbit a proposé une analyse indépendante et à certains égards critique de la demande israélienne de reconnaissance en tant qu’État juif, Rachad Antonius n’a eu de cesse de délégitimer la fondation d’Israël ("fondée sur une injustice historique") et de discréditer l’existence du peuple juif, ce qui était à prévoir puisque M. Antonius est un militant pro-palestinien et un vétéran des groupes de pression canado-arabes."

Votre plainte repose essentiellement sur la façon de présenter M. Antonius. Selon vous, nous avions l’obligation "de présenter les intérêts particuliers et militants de M. Antonius sur le conflit israélo-arabe".

Je reviendrai sur la façon de présenter M. Antonius, car il est important de souligner d’abord que votre critique omet de façon commode ce qui a été dit dans cette émission. À commencer par les déclarations d’ouverture des deux hommes, MM. Charbit et Antonius. Celui-ci affirme d’entrée de jeu que "de chaque bord, il y a eu une tendance à ne pas reconnaître l’humain dans l’Autre, une tendance à ne pas reconnaître la souffrance dans l’Autre". Là-dessus M. Charbit enchaîne "ce que nous considérons comme la terre d’Israël, eux la considèrent comme la Palestine. C’est la tragédie de ce conflit".

Et M. Antonius d’ajouter : "Israël est une réalité historique qui a été fondée sur une injustice historique faite il y a 60 ans, mais qui est devenue une réalité sociale et politique. On ne peut revenir en arrière."

De vous en tenir aux seuls mots "fondée sur une injustice historique" sans la phrase qui suit pour résumer les propos de M. Antonius et conclure "qu’il n’a eu de cesse de délégitimer la fondation d’Israël et discréditer l’existence du peuple juif", c’est esquinter la vérité. Je vous donne en annexe le verbatim de cette émission. Ce que disent les deux hommes est beaucoup plus complexe, inspiré, et j’ajouterais équilibré. Leur analyse va beaucoup plus loin qu’une simple prise de position militante et aveugle comme vous le soutenez. Leurs idées dans cette émission non seulement ne s’opposent pas, elles se rejoignent pour l’essentiel et sur l’essentiel.

Quant à présenter M. Antonius comme "un militant pro-palestinien et un vétéran des groupes de pression canado-arabes" comme si son titre de sociologue d’origine égyptienne était une supercherie, nous croyons les Canadiens assez intelligents pour se faire eux-mêmes une opinion claire et raisonnable tant sur l’homme que ses idées. Et puis, réalisez-le, ces deux hommes pratiquent le même métier, ils sont tous les deux professeurs de sociologie. L’un est Israélien, l’autre est Canadien d’origine égyptienne. On leur pose une question fondamentale. Ils y répondent du meilleur d’eux-mêmes. Vous ne partagez pas les opinions de M. Antonius, soit; c’est votre droit le plus entier comme citoyen d’abord et ensuite de par vos fonctions et votre mandat. Cela ne le rend pas inapte à s’exprimer sur le concept d’un État juif et comme pour M. Charbit, sur la base de ses convictions, ses connaissances, sa vision du monde. Quiconque écoute cette émission réalise très bien que ces deux intellectuels parlent de points de vue sociologiques distincts. C’est d’ailleurs ce que nos téléspectateurs sont en droit de s’attendre et réclament, une variété de points de vue sur une question donnée. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Insatisfait de cette réponse, M. Ouellete a répondu en ces termes à M. Pelletier :

« Je regrette (…) que vous me reprochiez d’ “esquinter la vérité”. Que M. Antonius reconnaisse qu’on ne peut renverser le cours de l’histoire qui a mené à la fondation de l’État d’Israël ne change en rien le fait qu’il conteste la légitimité de l’État “fondé sur une injustice historique”. Aussi n’est-ce pas le seul moment où M. Antonius délégitimise Israël. Lorsqu’il explique pourquoi, selon lui, l’Autorité palestinienne ne peut reconnaitre qu’Israël est l’État-nation du peuple juif, il évoque de nouveau l’ “injustice historique” de la fondation d’Israël : "Si vous êtes victimes, vous ne pouvez pas reconnaître à l’agresseur le droit de vous avoir agressé.”

M. Antonius a bien entendu droit à ses opinions. Il reste qu’il s’agit d’un point de vue particulier et militant qui travestit les faits historiques. Lorsqu’en 1947 l’ONU vote en faveur du partage de la Palestine mandataire britannique en un État arabe et un État juif, ce sont les Arabes palestiniens et les pays arabes qui ont rejeté cette décision et lancé une guerre visant à tuer dans l’œuf l’État juif.

Il est pour le moins étonnant que vous jugiez que MM. Charbit et Antonius se rejoignent sur l’essentiel. Alors que M. Antonius conteste la légitimité d’Israël, M. Charbit semble plutôt reconnaître les aspirations nationales des Palestiniens lorsqu’il affirme : "Ce que nous considérons comme la terre d’Israël, eux la considèrent comme la Palestine. C’est ça la tragédie de ce conflit.”

(…)

Vous suggérez que je considère comme une supercherie le titre de sociologue de M. Antonius. Il n’en est rien. Or tout sociologue qu’il soit, M. Antonius ne donne pas de cours sur le conflit israélo-arabe ou le Moyen-Orient. Il enseigne essentiellement les méthodes quantitatives en sociologie, ne semble pas publier d’articles examinés par des pairs dans des revues scientifiques spécialisées ou contribuer de chapitres à des ouvrages scientifiques sur le conflit israélo-arabe ou le Moyen-Orient.

On sait, en revanche, que M. Antonius a notamment été vice-président de la section québécoise de la Fédération canado-arabe, un groupe de pression, et a siégé au comité d’administration d’un autre lobby arabe, le Conseil national des relations canado-arabes. En 1988, M. Antonius, a fondé et présidé le Centre d’études arabes pour le développement, dont l’objectif déclaré était de "développer une solidarité réelle" des Québécois avec les Palestiniens. L’organisation, qui a été fusionnée avec l’ONG antisioniste Alternatives, multipliera les activités et la publication d’articles dans la presse québécoise dénigrant dès 1993 la légitimité du processus d’Oslo et appelant au boycott d’Israël. Son animosité envers Israël est telle que pendant la première guerre du Golfe, M. Antonius avait même critiqué la dénonciation canadienne des attaques délibérées de Saddam Hussein contre la population civile israélienne. En 1996, M. Antonius a témoigné devant le Comité permanent des Affaires étrangères et du Commerce international de la Chambre des communes contre la ratification du traité de libre-échange Canada-Israël. Aujourd’hui, M. Rachad Antonius endosse des appels au boycott de l’État juif, publie des billets d’opinion en faveur du boycott d’Israël, participe à la Semaine contre l’apartheid israélien, une activité militante qui accuse fallacieusement Israël de pratiquer la ségrégation raciale.

En revanche, M. Charbit est un politologue spécialisé dans l’histoire du sionisme qui publie des articles scientifiques et des chapitres de livres examinés par des pairs sur Israël et le conflit israélo-arabe. L’un parle d’un point de vue militant qui fait écho au discours officiel de l’Autorité palestinienne, l’autre du point de vue d’un universitaire qui étudie l’évolution du sionisme, exprime indépendamment ses vues sur le sujet et affirme même son désaccord avec son gouvernement.

Je tiens à préciser que je n’ai jamais disputé à M. Antonius le droit de présenter ses vues ou à Radio-Canada de faire appel à lui. (…)

L’objet de ma plainte est autre : en présentant M. Antonius simplement comme sociologue, sans évoquer son engagement politique en faveur des Palestiniens, vous induisez votre public en erreur. Alors que l’expert israélien a répondu aux questions de votre journaliste sur la base de son expertise, M. Antonius y a répondu sur la base de son engagement pro-palestinien (voire antisioniste) que l’émission a occultée. »

M. Ouellette me demande donc, en conclusion, de réviser sa plainte.

LA RÉVISION

Cette révision s’appuiera essentiellement sur des arguments que j’ai déjà eu l’occasion de présenter dans des décisions antérieures.

Je cite ici en particulier des extraits de mes conclusions tirés de la révision d’une plainte, rendue en 2011, à propos d’une intervention de M. Rachad Antonius dans le cadre d’une entrevue diffusée à l’époque à l’émission Désautels à la Radio de Radio-Canada :

« (…) Il aurait fallu présenter M. Antonius, non seulement comme l’expert qu’il est, mais aussi comme le militant qui défend ouvertement et publiquement le point de vue palestinien, qui a siégé à des organisations pro-arabes, qui signe des pétitions appelant au boycott d’Israël, qui n’hésite pas à participer à des événements anti-israéliens (Semaine contre l’apartheid israélien) ou à endosser des actions considérées par plusieurs comme des provocations à l’endroit d’Israël, le Bateau canadien pour Gaza, par exemple, une opération similaire à celle qui avait provoqué l’arraisonnement en 2010 du Mavi Marmara par les Israéliens. D’autant, en ce qui concerne ce dernier élément, que c’est justement le rapport sur cette action israélienne que M. Antonius était appelé à commenter. Sans enlever au professeur sa qualité d’expert, il apparaît évident que, sur cette question particulière, il y avait au moins apparence de conflit d’intérêts. Un auditeur qui aurait connu cette information avant d’entendre l’entrevue aurait pu percevoir différemment les propos du professeur.

(…)

La direction de l’Information estime que le professeur Antonius possède une "expertise indéniable" sur les questions touchant le Proche-Orient, mais elle reconnaît d’emblée dans ses réponses aux plaignants que ses analyses "sur le conflit israélo-palestinien expriment un point de vue politique engagé favorable aux Palestiniens", et que les NPJ exigent que Radio-Canada fasse "entendre différents points de vue sur les questions controversées". »

Je rappelle donc que les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada exigent, et plutôt deux fois qu’une, la nécessité d’identifier clairement les points de vues présentés. Voici les deux normes où on retrouve cette exigence :

« Opinions/Expression d'opinions

Nos émissions et nos diverses plateformes favorisent l’expression de perspectives ou de points de vue particuliers. Ce type de contenu enrichit le débat public sur les sujets de l’heure et en améliore la compréhension.

Lorsque nous diffusons des émissions, des segments d’émissions ou des contenus numériques qui présentent une opinion ou un point de vue unique, nous veillons à offrir une diversité de perspectives sur le sujet à l’échelle du réseau ou de la plateforme concernée, et ce, dans un délai opportun.

Quand nous choisissons de présenter un point de vue particulier :

- Il doit être clairement identifié.

- Il ne doit pas déformer d’autres points de vue.

En vertu du principe d’impartialité qui fait partie de nos valeurs, les membres du personnel de l’Information ne peuvent exprimer leurs opinions personnelles sur des sujets controversés, et ce, sur l’ensemble de nos plateformes. »

« Opinions/Invités et commentateurs

Radio-Canada offre dans ses émissions toute une gamme de commentaires et d’opinions sur des sujets importants.

L’équilibre est atteint, avec le temps, grâce à la présentation de perspectives et de points de vue multiples qui reflètent une diversité d’opinions.

Afin que le public puisse pleinement comprendre le point de vue d’un invité ou d’un commentateur, il est important de mentionner ses liens d’association ou d’affiliation, ou encore, ses intérêts particuliers

C’est aussi parce que les NPJ réclament des responsables de l’Information qu’ils « favorisent l’expression de perspectives ou de points de vue particuliers » et la « diversité d’opinions » que je ne m’aventurerai pas à discuter des analyses, thèses et idées respectives de MM. Antonius et Charbit. Les unes et les autres sont toutes aussi légitimes et Radio-Canada était tout à fait justifiée de les présenter.

Libre à MM. Ouellette et Pelletier d’en débattre s’ils le souhaitent, comme ils l’ont fait dans leur échange écrit, mais la pertinence ou la justesse des propos des deux universitaires n’est pas l’objet de cette plainte. Pour cette raison, il ne m’appartient pas de faire l’exégèse de leurs propos, ou d’autrement les interpréter. C’est plutôt aux auditeurs de le faire et de les recevoir comme autant d’éléments leur permettant de se forger leur propre opinion.

Or, pour que ceux-ci puissent apprécier à leur juste valeur les points de vues et arguments proposés par MM. Antonius et Charbit, il me semble qu’ils auraient dû savoir que le premier n’enseigne ni ne fait de recherches universitaires sur le conflit israélo-palestinien et tire son expertise essentiellement de son engagement personnel pour la cause palestinienne; tandis que le second enseigne, fait de la recherche universitaire et a publié des dizaines d’ouvrages sur la question et sur l’histoire du sionisme sans qu’on lui connaisse quelque activité militante.

L’un, donc, présente un point de vue engagé et partisan, l’autre une analyse qu’on pourrait qualifier de neutre et sans parti pris. Le fond de la question que je dois examiner est là, pas sur la qualité de leur commentaire ou l’interprétation à leur donner.

D’ailleurs, je répète que la direction de l’Information, en réponse à une plainte antérieure de même nature, a déjà reconnu que les analyses de M. Antonius « sur le conflit israélo-palestinien expriment un point de vue politique engagé favorable aux Palestiniens ».

L’émission Second regard s’est contentée de présenter M. Antonius comme un sociologue et un canadien d’origine égyptienne et, d’autre part, M. Denis Charbit comme un politologue et un Juif français d’Israël. Ils ont donc été identifiés de la même manière sans qu’on mentionne, comme le demandent les NPJ, leurs « liens d’association ou d’affiliation », ou encore, leurs « intérêts particuliers ».

La manière aurait pu suffire s’il s’était agi de rechercher l’opinion de deux citoyens « ordinaires » dans le cadre d’un reportage sur un débat d’actualité. Mais le document de Second regard cherchait à éclairer le public sur un sujet très pointu et controversé, la notion d’État juif. Il me semble que, pour mieux jauger et soupeser les propos des deux personnes qu’on nous y présentait, il aurait été normal qu’on en sache plus sur leurs expériences et antécédents.

Cela dit, je considère que, malgré cette carence, Second regard a fait œuvre utile en abordant franchement un sujet difficile et controversé et que son reportage a su présenter sur la question, de manière honnête, des points de vue, certes divergents, mais parfois complémentaires et toujours éclairants. Il serait donc injuste de ne juger le document en question que sur l’omission que j’y ai constatée.

Conclusion

L’émission Second regard n’a pas appliqué correctement la règle des Normes et pratiques journalistiques en matière d’identification des invités et commentateurs dans un reportage, par ailleurs équilibré et éclairant, portant sur le concept d’État juif, diffusé le 14 septembre 2014 sur les ondes d’ICI Radio-Canada Télé.

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Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc