Infoman à Gaza : mais que diable allait-il faire dans cette galère? (Infoman)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un reportage de l’émission Infoman du 11 septembre 2014.

LA PLAINTE

Le plaignant est M. David Ouellette, directeur associé, affaires publiques (Québec), du Centre consultatif des relations juives et israéliennes. Sa plainte porte sur un reportage de l’émission Infoman, diffusé sur les ondes d’ICI Radio-Canada Télé, le 11 septembre 2014. Il estime qu’un commentateur qui y était interviewé n’a pas été identifié de façon adéquate, et déplore que l’émission ait retenu une personne qu’il qualifie de militante pro-palestinienne comme guide-interprète.

Je précise que ces allégations faisaient partie d’une plainte de M. Ouellette qui portait également sur l’émission Second regard et pour laquelle j’ai procédé à une révision différente, publiée le 27 octobre 2014.

Voici donc la partie de la plainte de M. Ouellette qui portait sur Infoman :

« Le 11 septembre, l’émission Infoman présentait un "reportage" sur le blocus de Gaza. Les guillemets sont de rigueur, car si l’émission imite la forme du journalisme, elle n’en respecte pas les principes. Outre que le "reportage" était truffé d’erreurs factuelles et ridiculisait les menaces sécuritaires qui ont mené au blocus, elle a présenté comme "expert du Moyen-Orient" nul autre que M. Rachad Antonius.

Nous avons également remarqué que l’émission semble avoir fait appel à la militante pro-palestinienne Hélène Bérubé comme "guide-interprète", en dépit du fait que le 14 janvier 2013, le directeur des relations publiques de Radio-Canada, M. Marc Pichette, avait affirmé que "la direction de l’Information a conclu que ses prises de position affichées sur Internet étaient incompatibles avec l’exercice d’un mandat, même limité, au service de l’Information".

Nous considérons que (cette) émission (n’a) pas respecté les normes journalistiques de Radio-Canada en omettant de présenter les intérêts particuliers et militants de M. Antonius sur le conflit israélo-arabe. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DES PROGRAMMES

Mme Francine Allaire, directrice, secteur Culture, variétés et société, a répondu à M. Ouellette au nom de la direction des Programmes de laquelle relève l’émission Infoman.

Voici sa réponse :

« L'émission hebdomadaire Infoman est une émission de divertissement et d'humour qui relève du secteur des émissions Culture et variétés de la Télévision générale. Notre secteur n'est pas tenu d'appliquer des mesures adoptées par le service de l'Information. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Le plaignant ne voit pas les choses du même œil et m’a demandé de réviser le dossier :

« Je vous prie de bien vouloir procéder à la révision de ma plainte. Si Infoman est une émission d’humour, il n’en demeure pas moins que cet épisode traitait d’un sujet d’actualité controversé et que l’émission se devait donc de respecter certaines normes journalistiques, notamment en matière d’identification des intervenants. »

LA RÉVISION

Mon premier souci sera donc de déterminer si les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada s’appliquent à l’émission Infoman en général, et au segment qui fait l’objet de la plainte en particulier.

Je m’appuierai pour ce faire sur les NPJ, mais aussi sur le mandat de l’ombudsman de Radio-Canada.

Voici d’abord un extrait pertinent des NPJ à propos de leur portée :

« Portée

Les NPJ s’appliquent au personnel des nouvelles, des actualités et des affaires publiques ainsi qu’aux contenus d’information produits, diffusés et mis en ligne par ces équipes. Cela inclut les contenus générés par l’auditoire lorsqu’ils sont incorporés à des sujets de nouvelles, d’actualités ou d’affaires publiques. Les NPJ s’appliquent également aux contenus de nouvelles de domaines spécialisés comme le sport et la culture, ainsi qu'au personnel qui les préparent.

Lorsqu’ils abordent des enjeux d’actualité, particulièrement lorsqu’il y a controverse, les émissions et contenus d’intérêt général ainsi que le personnel qui les produit pour tous nos médias doivent respecter les valeurs d’équilibre et d’équité, telles qu’elles sont exprimées dans les NPJ. C’est également ce que prévoit la Politique des programmes de Radio-Canada. (…) »

Et voici maintenant un passage du mandat de l’ombudsman qui précise sa juridiction :

« La juridiction du Bureau de l’ombudsman s’étend à tous les contenus de nouvelles, d’actualités et affaires publiques diffusés à la radio, à la télévision et sur Internet (qu’il s’agisse de productions internes ou de productions d’un tiers) et qui sont visés par les NPJ de Radio-Canada, telles que modifiées au fil du temps.

Cela comprend les nouvelles et tous les aspects des contenus d’actualités et d’affaires publiques (politiques, économiques et sociales), ainsi que le traitement journalistique de l’agriculture, des arts, de la musique, de la religion, des sciences, des sports et des variétés. (…) »

Premier constat : ce ne sont pas des « émissions » et des « journalistes » qui sont visés par les NPJ ou qui tombent sous la juridiction de l’ombudsman, mais des « contenus », y compris les « contenus d’intérêt général », et « le personnel qui les produit », peu importe la fonction ou le titre (journaliste, réalisateur, animateur, commentateur, humoriste, intervieweurs, etc.).

En ce sens, toutes les émissions, quelles qu’elles soient, sont susceptibles de produire un jour ou l’autre des contenus soumis aux NPJ et au regard de l’ombudsman.

Cela étant, l’émission Infoman présentait le 11 septembre un reportage de plus de six minutes sur la bande de Gaza, reportage qui avait été tourné sur place par l’animateur Jean-René Dufort au cours de l’été 2014. Ce reportage s’inscrivait tout à fait dans l’actualité, puisqu’on sortait à peine d’une guerre entre le Hamas, le mouvement islamiste armé qui gouverne le territoire palestinien, et Israël.

Ce serait par ailleurs un euphémisme de préciser que cette guerre – qui a fait plus de 2 100 morts palestiniens, dont au moins la moitié de civils, et une soixantaine du côté israélien – était controversée. À l’évidence, donc, ce segment d’Infoman abordait un enjeu d’actualité controversé au sens où l’entendent les NPJ.

D’autre part, le document cherchait à expliquer aux auditeurs ce qu’est la bande de Gaza et était construit comme un reportage avec tournage original, commentaire et description de son auteur, et extraits sonores d’entrevues avec des intervenants.

En conséquence, bien que présenté dans le cadre d’une émission d’humour, ce reportage de M. Dufort a fait l’objet d’un « traitement journalistique », l’assimilant ainsi à un « contenu d’affaires publiques », ce qui le fait tomber sous la juridiction de l’ombudsman.

Reste à déterminer si, comme le soutient le plaignant, le reportage a enfreint les NPJ, en l’occurrence les valeurs d’équilibre et d’équité que doivent respecter les émissions d’intérêt dit général, comme Infoman, dans un cas comme celui-ci.

Voici ce que disent ces deux valeurs qu’on retrouve dans le chapitre d’introduction des NPJ :

« Équité

Au cours de la collecte d’information et dans nos reportages, nous traitons les personnes et les organismes avec ouverture et respect.

Nous sommes conscients de leurs droits. Nous les traitons sans parti pris. »

« Équilibre

Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d’opinions. Nos contenus d’information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l’ampleur du courant qu’ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable. »

J’ajoute que la valeur d’équité citée plus haut, parce qu’elle demande que les organismes et les personnes soient traitées « sans parti pris », c’est-à-dire sans préjugé ou à partir d’une opinion préconçue, ne peut être interprétée en faisant abstraction de la valeur d’impartialité des NPJ, que voici :

« Impartialité

Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public. »

Le plaignant, M. David Ouellette, considère que le reportage d’Infoman enfreint les NPJ parce qu’il a omis « de présenter les intérêts particuliers et militants de M. Antonius sur le conflit israélo-arabe ». En effet, le reportage le présente uniquement de cette façon : « Rachad Antonius, professeur, UQAM, spécialiste du Proche-Orient. »

Ce n’est pas la première fois que je dois traiter une plainte semblable à propos de M. Antonius. D’ailleurs, la plainte que m’a fait parvenir M. Ouellette à propos d’Infoman comporte aussi des griefs identiques à l’endroit de l’émission Second regard pour l’utilisation qu’on y a faite de M. Antonius.

L’argumentaire que j’ai utilisé à cet égard dans ma révision du 27 octobre 2014, et les conclusions que j’en ai tirées, s’appliquent donc à l’examen de cette partie-ci de sa plainte. Elles-mêmes s’appuyaient sur une autre révision, rendue, celle-là, en 2011 à propos d’une intervention de M. Rachad Antonius dans le cadre d’une entrevue diffusée, à l’époque, à l’émission Désautels à la Radio de Radio-Canada.

En voici un extrait :

« (…) Il aurait fallu présenter M. Antonius, non seulement comme l’expert qu’il est, mais aussi comme le militant qui défend ouvertement et publiquement le point de vue palestinien, qui a siégé à des organisations pro-arabes, qui signe des pétitions appelant au boycott d’Israël, qui n’hésite pas à participer à des événements anti-israéliens (Semaine contre l’apartheid israélien) ou à endosser des actions considérées par plusieurs comme des provocations à l’endroit d’Israël, le Bateau canadien pour Gaza, par exemple (…)

(…)

La direction de l’Information estime que le professeur Antonius possède une "expertise indéniable" sur les questions touchant le Proche-Orient, mais elle reconnaît d’emblée dans ses réponses aux plaignants que ses analyses "sur le conflit israélo-palestinien expriment un point de vue politique engagé favorable aux Palestiniens", et que les NPJ exigent que Radio-Canada fasse "entendre différents points de vue sur les questions controversées". »

Par ailleurs, je souligne que M. Antonius a pu s’exprimer sans contrepartie dans le reportage de M. Dufort qui, selon ses propos mêmes, prétendait expliquer aux auditeurs d’Infoman « comment c’est de rentrer à Gaza ».

L’animateur invitait par la suite son auditoire à se forger une opinion à partir de son reportage :

« Vous regardez, dit-il, et après ça vous déciderez par vous-même si oui ou non ils sont en prison (les Gazaouis). »

M. Antonius est intervenu à cinq reprises dans le reportage de M. Dufort pour donner différentes explications ou opinions sur les points de passage entre Israël et Gaza; l’utilité des tunnels construits sous la frontière pour contrer l’embargo imposé par Israël à Gaza; l’attitude du Hamas à l’égard de la sexualité; l’appui qu’Israël aurait accordé au Hamas dès la fin des années 80 dans l’espoir qu’il puisse contrer l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Pour chacune des réponses qu’il a données, il existe, bien sûr, des points de vue qui divergent du sien. Un exemple : ni l’auteur du reportage ni M. Antonius n’ont mentionné que les tunnels servaient aussi à faire entrer des armes à Gaza et des « terroristes » en Israël.

Il me semble que pour que les auditeurs puissent décider correctement « si oui ou non (les Gazaouis) sont en prison », ils auraient dû savoir que le « professeur spécialiste du Proche-Orient », qu’on leur faisait entendre, n’enseigne ni ne fait de recherches universitaires sur le conflit israélo-palestinien et tire son expertise essentiellement de son engagement personnel pour la cause palestinienne.

Cela n’enlève rien à l’expertise de M. Antonius ni à la légitimité de ses opinions et analyses, mais on ne reçoit pas de la même façon un point de vue engagé et partisan, tout expert soit-il, et une opinion neutre et sans parti pris.

Ce qui m’amène à la valeur d’« équilibre », que devait aussi respecter le reportage dInfoman. Force est de constater qu’il ne contenait pas la « diversité d’opinions » réclamée par les NPJ. Et comme il ne contenait pas d’autres points de vue que celui de M. Antonius, on ne peut pas dire non plus qu’il reflétait « avec respect » « les points de vues divergents » que la valeur d’« équilibre » exige lorsqu’on aborde des « sujets controversés ».

Cette partie des NPJ n’oblige pas les émissions à présenter toutes les opinions divergentes en même temps : « Nous nous assurons également, y lit-on, de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable. »

Toutefois, presque deux mois se sont écoulés depuis la diffusion du reportage et aucun point de vue différent de celui de M. Antonius, un point de vue israélien par exemple, n’a été présenté sur la question à l’émission. Les auditeurs n’ont pas eu non plus d’autres explications ou démonstrations que celle de M. Dufort pour leur permettre de conclure, peut-être, que Gaza n’est pas « une prison » ou alors les raisons pour lesquelles elle l’est.

J’en conclus donc que le reportage qui fait l’objet de la plainte n’a pas respecté les valeurs d’équité et d’équilibre des NPJ.

L’autre partie de la plainte de M. Ouellette concerne l’utilisation à Gaza par l’équipe d’Infoman de Mme Hélène Bérubé comme « guide-interprète ».

Le plaignant considère qu’on n’aurait pas dû utiliser ses services parce qu’en janvier 2013, donc il y a presque deux ans, « la direction de l ’Information a conclu que ses prises de position affichées sur Internet étaient incompatibles avec l’exercice d’un mandat, même limité, au service de l’Information ».

Pour rappel, des journalistes de Radio-Canada avaient utilisé Mme Bérubé comme personne ressource en Israël et dans les territoires palestiniens. Cette Québécoise qui parle hébreu a vécu cinq ans en Israël où elle a travaillé pour des organisations non-gouvernementales israéliennes qui défendent les droits des Palestiniens.

Ma compréhension des choses est qu’on lui avait publiquement reproché d’avoir travaillé un temps pour le NPD et d’avoir critiqué sur Twitter certaines positions et actions israéliennes.

Après vérifications, je comprends aussi que, à l’époque, la décision de la direction de ne plus recourir à ses services équivalait plutôt à l’imposition d’un « purgatoire » d’une année avant qu’elle puisse jouer quelque rôle que ce soit au service de l’Information. Cela fait maintenant presque deux ans; m’est avis que Mme Bérubé a suffisamment « expié ».

De toute façon, l’émission Infoman l’a embauchée ad hoc comme « guide-interprète », et à ce titre elle n’a joué aucun rôle éditorial dans le reportage tourné à Gaza.

En terminant, je me permettrai ce commentaire : comme je l’expliquais plus haut, les NPJ et le mandat de l’ombudsman portent sur les contenus d’information et ceux qui les produisent, pas sur des émissions et sur les journalistes. Les NPJ sont très claires là-dessus et c’est pour cette raison que toutes les émissions, et les artisans qui y œuvrent, sont susceptibles de produire des contenus qui doivent les respecter.

C’est aussi pour cette raison que les émissions d’intérêt général – culture, variété, sports, humour – doivent y penser à deux fois et se préparer correctement avant de « mélanger les genres » et de s’aventurer dans des contenus qui les entraînent en dehors ou à la marge de leur mandat. Certaines émissions le font régulièrement – je pense en particulier à Tout le monde en parle – et ont appris avec le temps à manœuvrer plutôt bien dans des eaux qui ne leur sont pas familières.

Je ne doute pas qu’il soit possible pour quelqu’un qui possède le talent de M. Jean-René Dufort de faire de l’humour à partir de n’importe quel sujet. Par contre, il me semble que certains d’entre eux s’y prêtent plus difficilement et qu’à s’y frotter on risque de provoquer autant de grincements de dents que de sourires.

Je ne suis pas certain que le conflit israélo-palestinien, un des dossiers les plus difficiles et délicat à traiter, même pour un journaliste chevronné, soit le terrain le plus propice à l’humour. M. Dufort ne s’est pas non plus facilité la tâche en présentant un segment qui tient beaucoup plus du reportage d’affaires publiques que du sketch.

Bref, à l’instar du personnage de Molière, on peut se demander : « Que diable allait-il faire dans cette galère? »

Conclusion

Le reportage sur Gaza, présenté à l’émission Infoman le 11 septembre 2014, n’a pas respecté les valeurs d’équité et d’équilibre des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

_________________________________

Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc