Hamas-Israël : interviewer sous le regard partisan (24/60)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’une entrevue avec le consul général d’Israël à Montréal, diffusée à l’émission 24/60 sur ICI RDI, le 24 juillet 2014.

LA PLAINTE

Les plaignants sont Mme Terry Spigelman, une auditrice, et M. David Ouellette, directeur associé, affaires publiques (Québec) du Centre consultatif des relations juives et israéliennes, un groupe de pression qui défend les intérêts d’Israël et de la communauté juive canadienne. Ces deux citoyens se sont plaints d’une entrevue du journaliste et animateur Sébastien Bovet avec le consul général d’Israël à Montréal, M. Joël Lion, diffusée à l’émission 24/60 sur ICI RDI, le 24 juillet 2014.

Mme Spigelman se dit outrée de cette entrevue, car elle considère que M. Bovet a accusé son invité plus qu’il ne l’a interviewé.

M. Ouellette va dans le même sens et estime que l’entrevue était plutôt « un véritable réquisitoire privant l’accusé de toute présomption d’innocence ».

M. Bovet recevait M. Lion en marge du conflit armé entre Israël et le Hamas, au pouvoir dans le territoire palestinien de la bande de Gaza, conflit qui a fait des victimes dans les deux camps, mais beaucoup plus à Gaza, parmi lesquelles des centaines de civils, dont des enfants.

Voici la plainte de Mme Spigelman :

« Les questions de M. Bovet, je dirais même ses accusations à l'égard de son invité, étaient déplorables et pas dignes d'un journaliste qui est censé être impartial.

M. Bovet accusait Israël d'être l'agresseur dans cette guerre de missiles et de tunnels palestiniens.

J'aimerais demander M. Bovet ce qu'il ferait si un groupe terroriste lançait sur Montréal des milliers de missiles depuis Laval, et ce, depuis presque 10 ans?

Que ferait-il si un groupe terroriste construisait des tunnels, portait des faux uniformes de l'armée canadienne, et employait des tranquillisants pour kidnapper des civils et des armes pour les tuer? Accuserait-il les forces de l'ordre d'être les agresseurs?

M. Bovet, comme tant d'autres journalistes complaisants, est tombé dans le piège bien planifié du Hamas, un groupe islamo-fasciste armé jusqu'aux dents qui se cache parmi des civils et les utilise comme boucliers humains. Le Hamas entrepose ses armes dans les maisons, les écoles, les mosquées, et les hôpitaux de Gaza. Il exploite les enfants et les endoctrine à la haine des Juifs et à la gloire de mourir en martyrs.

Le Hamas se réjouit des victimes arabes puisque ces victimes lui permettent de mobiliser des journalistes et des groupes occidentaux pour faire pression contre Israël. Le Hamas peut ainsi arriver plus facilement à son but avoué : la destruction d'Israël et l'extermination des Juifs.

M. Bovet est ou naïf ou aveugle s'il pense que les dizaines, même centaines de tunnels du Hamas ont un autre but que celui d'envoyer des unités de terroristes pour massacrer des civils israéliens. Malgré cela, l'armée israélienne prévient les civils arabes palestiniens avant de bombarder les sites terroristes! Aucune armée au monde ne ferait cela contre son ennemi juré!

Et, cerise sur le sundae, à la fin de l'émission, M. Bovet affirme que Radio-Canada a décidé de vérifier les dires du consul. Les chercheurs de Radio-Canada ont trouvé une citation d'un porte-parole du Hamas qui invite les Palestiniens de Gaza à "protéger avec leur corps et leur sang les maisons palestiniennes". Incroyablement, M. Bovet précise que le Hamas ne parle toutefois pas de "mourir en martyr" comme l'affirmait M. Lion. Pourtant, c'est exactement ce que cela veut dire!

N'oublions pas que le Hamas et tous les autres groupes islamistes de la planète répètent sans cesse qu'ils préfèrent la mort à la vie et veulent mourir en martyr.

En conclusion, M. Bovet n'a pas respecté les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

"Équité –nous traitons les personnes et les organismes avec ouverture et respect…Nous les traitons sans parti pris."

"Équilibre –…Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect."

"Impartialité –Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l'objet d'un débat public."

Faire le jeu d'un groupe terroriste qui veut exterminer un peuple est totalement déplorable. Et lorsque ce comportement est celui d'une Société d'État financée par les contribuables, cela est d'autant plus inacceptable. »

Et voici maintenant l’essentiel de la plainte formulée par M. Ouellette :

« Ce ne sont pas tant des questions que des accusations et des insinuations malveillantes qui ont guidé cet interrogatoire qui n’avait qu’un seul objectif : convaincre le public qu’Israël est l’agresseur, n’attache aucune valeur aux vies humaines palestiniennes, cible délibérément les civils palestiniens et commet des crimes de guerre.

Nous sommes scandalisés par le parti pris évident et l’hostilité de M. Bovet qui a bafoué toutes les normes d’équité et d’impartialité de Radio-Canada que nous appelons à se rétracter immédiatement de son accusation voulant qu’Israël soit l’agresseur dans le conflit armé présent. »

Je dois préciser que les dénonciations de Mme Spigelman et de M. Ouellette ne sont que deux des nombreuses plaintes du genre que j’ai reçues à propos de cette entrevue de M. Bovet. Les griefs et les arguments des plaignants étaient sensiblement les mêmes.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. Luc Simard, directeur, Diversité et Relations citoyennes, pour Radio-Canada, a longuement répondu à Mme Spigelman, à M. Ouellette et aux autres plaignants au nom du service de l’Information.

Voici la réponse qu’il leur a transmise :

« Veuillez d’abord nous permettre quelques remarques générales : nous sommes conscients que la couverture du Proche-Orient demande un haut niveau de précision. Dans le but de l’atteindre, nous exerçons une supervision éditoriale étroite qui s’appuie sur un ensemble de moyens. Parmi ceux-ci, mentionnons que le soin de traiter de cette question à l’antenne est confié à des journalistes expérimentés.

Leur travail, difficile en temps normal, se complique en temps de guerre. Déjà limité par le danger omniprésent, le mouvement de nos reporters sur le terrain est contrôlé par les belligérants. Cela empêche souvent la vérification des faits, ce qui prive l’action journalistique de son principal levier. Dans une guerre, vous le savez, l’information est une arme de plus aux mains des combattants. Non seulement le reportage, mais aussi l’interprétation des faits deviennent alors malaisés.

Cela étant dit, si nous commettons par mégarde une erreur à l’antenne, nous sommes heureux qu’elle soit portée à notre attention.

Pour répondre adéquatement à votre plainte, nous avons réécouté attentivement l’entrevue du 24 juillet.

Précisons d’abord le contexte : une bombe est tombée plus tôt en journée dans une école de Gaza, provoquant la mort de nombreux réfugiés. Les deux belligérants, le Hamas et Israël, se renvoient la faute. Dans un reportage présenté avant l’entrevue, notre envoyée spéciale dit qu’il est "…impossible de déterminer avec certitude, pour le moment, l’origine de cette série d’explosions". Elle interroge un représentant de l’ONU qui montre cependant Israël du doigt.

L’objectif de l’entrevue que M. Bovet mène ensuite avec le consul général d’Israël, M. Joël Lion, est de vérifier ce soupçon. "Comment justifier cette attaque?" demande notre chef d’antenne. Ce à quoi M. Lion répond que "… vraisemblablement, c’est une roquette du Hamas qui a été tirée sur cette école". Le consul justifie sa conclusion en s’appuyant sur un message de l’ONU. M. Bovet cite à son tour un communiqué du secrétaire général de l’ONU, qui semble faire porter la faute sur Israël.

L’entrevue glisse sur l’ensemble des victimes civiles du conflit, pour lesquelles M. Lion rend le Hamas responsable, car il empêcherait les habitants de Gaza de quitter les zones de combat. M. Bovet souligne ensuite la disproportion entre le nombre des victimes palestiniennes et israéliennes. Le consul rétorque que ces chiffres sont le résultat de l’utilisation, par le Hamas, des civils comme boucliers humains.

Tentant ensuite de faire admettre à son interlocuteur que c’est Israël qui a déclenché le conflit, M. Bovet lance : "Mais vous êtes l’agresseur : n’êtes-vous pas l’agresseur dans la campagne terrestre?" M. Lion s’en défend et invoque la légitime défense.

Quand le chef d’antenne cite le communiqué d’une agence de l’ONU sur la disproportion des forces en présence, M. Lion discrédite cette agence à laquelle participent des pays non démocratiques. Lorsque M. Bovet demande: "Tuer des civils est-il un crime de guerre?", M. Lion répond par une question : "Se défendre est-il un crime de guerre?" et il poursuit en invitant le journaliste à ne pas mettre sur le même pied Israël et un groupe terroriste. Le reste de l’entrevue est une répétition des mêmes arguments.

L’entrevue, nous le voyons, couvre un large terrain, de l’origine de la bombe lancée sur l’école jusqu’à la cause du conflit armé qui a commencé le 17 juillet, en passant par la légitimité d’un des belligérants. En tant que porte-parole d’une des parties, il est clair que M. Lion est sur la sellette, car M. Bovet veut des réponses franches et précises. Le ton de M. Bovet est ferme et parfois insistant mais il n’est jamais hargneux ou irrespectueux.

Il serait erroné de considérer cet échange comme l’expression d’un parti-pris anti-israélien ou pro-palestinien de l’intervieweur. Encore moins comme de l’antisémitisme. Dans un entretien de ce genre, il est normal que le journaliste présente à son invité des faits et des arguments qui proviennent de sources extérieures. Vous aurez noté que les questions de M. Bovet s’appuyaient en majorité sur des communiqués officiels de l’ONU. Il est aussi normal que le journaliste mette en avant le point de vue des opposants. Cela ne révèle en rien ses opinions personnelles: ce n’est qu’un moyen de permettre à l’invité d’expliquer ses positions en allant au-delà du discours formaté.

Cette dernière façon de faire est souvent mal comprise : notre écoute d’une entrevue est inévitablement teintée par nos inclinations personnelles et il difficile d’admettre qu’un invité pour lequel nous éprouvons de la sympathie se fasse servir les arguments d’un opposant que nous ne portons pas dans notre cœur. Mais il est nécessaire, dans la recherche de la vérité, qu’un journaliste puisse poser sans entrave toutes les questions qu’il juge utiles.

Dans l’entrevue serrée du 24 juillet, vous conviendrez avec nous que M. Lion a bien réussi à livrer son point de vue. Permettez-nous aussi de souligner que, depuis le début du conflit, le consul a eu amplement l’occasion de s’exprimer sur nos plateaux. En date d’aujourd’hui, nous avons recensé quatre entrevues de M. Lion (deux fois le 17 juillet, le 24 juillet et le 25 juillet) au cours desquelles il a disposé du temps nécessaire pour expliquer les positions de son pays.

Quant à l’intégrité de M. Bovet, nous ne croyons pas qu’il faille en douter. Il est un journaliste expérimenté et rigoureux, qui a depuis longtemps acquis la capacité de se distancier de ses opinions personnelles. À l’image des autres journalistes de Radio-Canada, il est conscient des attentes élevées du public à cet égard. »

LES DEMANDES DE RÉVISION

Ni Mme Spigelman ni M. Ouellette n’ont été convaincus par les explications de M. Simard et ils m’ont demandé de réviser le dossier.

Dans sa réplique à M. Simard, Mme Spigelman soutient que M. Bovet s’est comporté « non pas comme un journaliste, mais comme un avocat qui, durant un procès, essaie de faire admettre à un accusé qu'il est coupable ».

« Est-ce que cette entrevue est un tribunal?, demande-t-elle. Le rôle de notre société d'État n'est-il pas de rapporter les nouvelles et de le faire sans préjugés? »

Et elle ajoute :

« C'est sûr qu'un journaliste est libre de présenter des arguments et des points de vue opposés. Sauf que, tout journaliste, y compris M. Bovet, a l'obligation de rester neutre et équitable et non d'accuser et de pointer du doigt le consul d'un État. M. Bovet ne menait pas une entrevue. Il procédait à une inquisition! »

Quant à M. Ouellette, il rétorque que les affirmations formulées par M. Bovet en introduction à ses questions n’étaient pas fondées sur les faits et que l’animateur « a clairement affirmé qu'Israël est l'agresseur dans le conflit qui oppose le Hamas à Israël ».

Et il poursuit :

« Ce faisant, non seulement le journaliste a-t-il pris parti, mais il fait fi de la chronologie des événements qui ont mené à la contre-offensive israélienne, lesquels démontrent que ce sont le Djihad islamique palestinien, puis le Hamas qui ont provoqué l’escalade de la violence et que ce dernier a refusé les appels au calme lancés par Israël par l’intermédiaire de l’Égypte.

(…)

Après avoir manifestement accusé Israël d’avoir attaqué une école et l’avoir désigné comme l’agresseur dans ce conflit, votre journaliste pose des questions, non pas sur le ton ferme d’une entrevue serrée, mais sur un ton inquisiteur, comme pour arracher une confession au consul : "Tuer des civils est-il un crime de guerre, M. Lion?"; "Combien de morts palestiniens, M. Lion?", etc. »

LA RÉVISION

Ça n’est pas la première fois qu’en marge de l’interminable et tragique conflit israélo-palestinien je procède à la révision d’une plainte en provenance des défenseurs des positions israéliennes. Je dois même préciser que ce sujet est celui pour lequel j’ai dû en produire le plus grand nombre.

Dans de nombreux cas, j’ai donné raison aux plaignants. La plupart du temps, les plaintes que j’ai retenues portaient sur des faits ou des événements mal interprétés ou mal connus par les journalistes. Le conflit, entre les Palestiniens juifs et arabes avant 1947, puis entre les Israéliens d’une part, et les pays arabes et les Palestiniens d’autre part après la création de l’État d’Israël en 1948, dure maintenant depuis près d’un siècle. Son histoire, d’une complexité sans pareille, est une source infinie de pièges pour tout journaliste, y compris pour ceux qui suivent de près le dossier des relations entre Israël et les Palestiniens.

Le cas qui m’est soumis n’est pas de cette nature. Il tient plutôt à l’interprétation, à la perception, et à la compréhension du travail d’intervieweur par les membres du public. Des plaintes comme celle de Mme Spigelman se présentent très souvent et en grand nombre chaque fois qu’une question controversée ou des événements importants mobilisent et divisent la population.

C’est un phénomène qui s’observe à chaque élection, ou lorsque de grands débats sociaux accaparent l’actualité un certain temps comme cela s’est produit au Québec en 2012 durant ce qu’on a appelé le « printemps érable » ou la « crise étudiante », et plus récemment pendant le débat sur la charte dite des valeurs, ou de la laïcité, présentée par le gouvernement du Parti québécois en 2013 et qui a secoué la société québécoise.

J’ai procédé à ces occasions à la révision d’un grand nombre de plaintes qu’il est toujours possible de consulter sur mon site web. J’ai expliqué à de nombreuses reprises que les plaignants, dans ce genre de contexte, ne peuvent s’empêcher de recevoir l’information qui leur est livrée à travers leurs propres points de vue, souvent très tranchés, opinions, valeurs, morale, sentiments, etc.

Le conflit actuel entre Israël et Gaza ne fait pas exception et les auditeurs qui se plaignent des entrevues ou des autres contenus d’information qui leur sont livrés tombent souvent, comme pour les exemples que je viens de citer, dans le procès d’intention à l’égard des journalistes qui les produisent. Leurs plaintes sont souvent outrancières, irrévérencieuses, parfois même abusives et offensantes.

Je sais gré à Mme Spigelman et à M. Ouellette d’avoir su, comme la plupart des autres plaignants, demeurer respectueux et d’avoir fait valoir leurs arguments sans recourir aux propos excessifs dont j’ai parfois été abreuvé dans ce dossier.

Toutefois, pour revenir au fond des deux plaintes, je ne peux accepter que le fait de formuler un argument ou un point de vue répandu qui s’oppose à la position officielle d’un gouvernement équivaille à « faire le jeu d'un groupe terroriste qui veut exterminer un peuple », comme l’écrit Mme Spigelman, ou à convaincre qu’Israël « n’attache aucune valeur aux vies humaines palestiniennes, cible délibérément les civils palestiniens et commet des crimes de guerre », comme le croit M. Ouellette. Ici, les plaignants prêtent des intentions à l’intervieweur.

Mme Spigelman estime que M. Bovet aurait dû se contenter de rapporter « les nouvelles et de le faire sans préjugés ». Je soumets que son rôle, dans l’intérêt public, est plutôt de tenter d’obtenir des réponses aux questions que les auditeurs se posent, de les informer, et de révéler, comme le demandent les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada, et non de laisser les acteurs de l’actualité livrer leur message comme bon leur semble.

Et je réitère que poser une question, si difficile et si dure soit-elle, n’implique pas que celui qui la pose partage l’opinion ou le point de vue qu’elle véhicule. M. Bovet, dans son entrevue avec
M. Lion, a-t-il été insistant? Oui. Vigoureux? Oui. A-t-il été provocant, même, en suggérant qu’Israël pouvait être l’agresseur à Gaza? Ou en disant que « les plus forts soupçons se portent sur l’armée israélienne » dans le bombardement d’une école de l’ONU qui a fait une quinzaine de victimes, des femmes, des enfants et des travailleurs humanitaires? On pourrait le conclure.

Mais cette façon de faire fait partie des outils dont dispose l’intervieweur pour obtenir des réponses qui vont plus loin que la citation préparée d’avance par les porte-parole officiels en tous genres, pour percer la langue de bois. Et cette manière est tout à fait légitime, pour autant qu’elle respecte l’interlocuteur. Dans le cas présent, jamais M. Bovet n’a manqué de respect envers son invité, ni ne s’est montré « malveillant » comme le perçoit M. Ouellette.

En tant qu’intervieweur, M. Bovet devait aussi reproduire des points de vue qui font partie du débat public. Il n’était pas là pour écouter docilement le représentant d’Israël et l’aider à faire passer son point de vue officiel. Il devait lui opposer les arguments de l’autre partie au conflit, ou de ceux qui critiquent l’intervention israélienne, le pousser à rendre des comptes sur les actions de son gouvernement.

Et il était tout à fait justifié d’être insistant et incisif : M. Lion n’était pas appelé à expliquer une quelconque mesure du gouvernement israélien, mais à défendre des opérations militaires loin de faire l’unanimité et qui s’étaient soldées, au moment de l’entrevue, par des centaines de victimes palestiniennes, la plupart civiles, certains réfugiés dans des écoles de l’ONU.

Radio-Canada n’est pas un instrument de propagande et les journalistes ne sont pas des relationnistes. Les NPJ, dans leur introduction, établissent clairement qu’ils sont « indépendants des lobbies et des pouvoirs politiques et économiques ».

M. Bovet interviewait, je le répète, non pas un observateur neutre, mais le représentant d’une des parties à un conflit dont les belligérants ne respectent pas le droit international.

Le Hamas, un mouvement islamiste radical et extrêmement violent, considéré comme un groupe terroriste par la plupart des États occidentaux, dont le Canada, s’est imposé par la force à Gaza comme le gouvernement de facto où il exerce le pouvoir de manière autoritaire et antidémocratique, tout en bombardant depuis des années la population d’Israël à coups de roquettes; sa charte invite à la destruction et à l’élimination de l’État d’Israël.

Israël, de son côté, contrôle ou occupe illégalement les territoires qu’il a conquis lors de la guerre israélo-arabe de 1967, y compris la bande de Gaza dont il fait toujours le blocus; ses colonies de peuplement en Cisjordanie et à Jérusalem-Est sont illégales en regard de la Convention de Genève, un ensemble de traités internationaux fondamentaux qui régissent le droit international humanitaire; ses actions militaires à Gaza, malgré toutes les « précautions » de son armée, ont fait des centaines de victimes civiles.

Pour la plaignante, le Hamas est responsable de tout, y compris « dommages collatéraux » de l’action militaire israélienne, parce qu’il se cache parmi la population et qu’il se servirait des civils comme boucliers humains. L’armée israélienne en est tout à fait consciente et affirme prendre les moyens nécessaires pour éviter les victimes innocentes.

Tous les auditeurs favorables à Israël qui se sont plaints de cette entrevue défendent bec et ongles et sans nuance la position du gouvernement israélien. Certains accusent même le journaliste Bovet d’antisémitisme pour avoir osé demander à M. Lion si Israël n’était pas l’agresseur à Gaza. Une accusation tout à fait abusive et déraisonnable qui tient de l’injure, surtout lorsqu’on considère qu’Israël exerce, je le rappelle, un contrôle illégal de la bande de Gaza, entre autres par un blocus terrestre qui peut être considéré comme une « agression » en vertu du droit international.

Droit international, encore, qui interdit à des belligérants de frapper des cibles non militaires – maisons, hôpitaux, écoles – et même toute frappe qui risque de faire des victimes parmi les non-combattants; et qui, s’il reconnaît le droit de légitime défense invoqué par Israël, demande que son exercice soit proportionnel à l’agression subie.

Dans une lettre ouverte, publiée le 4 août 2014 sur le site de l’organisme The Elders dont ils font partie, l’ex-président américain, Jimmy Carter, et l’ancienne présidente de la République d’Irlande, Mary Robinson, soutiennent à propos de l’actuel conflit entre le Hamas et Israël que rien ne peut jamais justifier des attaques délibérées contre des civils.

The Elders regroupe d’anciens dirigeants qui se disent indépendants et se sont donnés comme mission de promouvoir la paix et les droits humains. Voici un extrait de leur lettre (NDLR : ma traduction) :

« Il n’y a jamais d’excuse possible pour justifier des attaques délibérées contre des civils lors d’un conflit. De telles attaques sont des crimes de guerre. Cela est vrai pour les deux parties. Le ciblage sans distinction de civils israéliens par le Hamas est tout aussi inacceptable. Toutefois, deux civils israéliens et un travailleur étranger ont été tués par des tirs palestiniens en comparaison à une écrasante majorité de civils parmi les Palestiniens tués, dont plus de 400 enfants. Le recours à des procédures judiciaires internationales pour enquêter et mettre fin à ces violations du droit international devrait être sérieusement envisagé. »

Comme on peut le voir, les points de vue que le journaliste Bovet a choisi d’opposer au consul général d’Israël, y compris dans les questions que le plaignant David Ouellette donne comme exemple de sa partialité (« Tuer des civils est-il un crime de guerre, M. Lion? Combien de morts palestiniens, M. Lion? »), sont loin d’être des opinions personnelles de l’intervieweur.

Pour m’aider à mettre les choses encore plus en perspective, j’ai échangé avec M. David Regev, mon collègue ombudsman de la Seconde Autorité pour la Télévision et la Radio en Israël, un organisme de régulation gouvernemental qui encadre toutes les télévisions et les radios commerciales du pays.

J’ai demandé à M. Regev si, en Israël même, l’action gouvernementale à Gaza était critiquée, remise en question ou autrement contestée au sein de la population, et dans quelle mesure. Je lui ai aussi demandé quelle était l’attitude de la presse à l’égard du conflit, et du public à l’égard de la presse.

M. Regev m’a d’abord indiqué que, seulement pour les télévisions commerciales qu’il supervise, il avait reçu plus de 500 plaintes à propos de reportages sur les opérations israéliennes à Gaza. La plupart de ces plaintes, explique-t-il, proviennent d’auditeurs qui estiment que la couverture journalistique favorise le côté palestinien.

Il ajoute que tous les réseaux d’information couvrent les opérations militaires israéliennes à Gaza et rendent compte quotidiennement des bombardements, de la destruction des maisons et du grand nombre de morts et de blessés parmi les civils. Des reporters sur place, explique-t-il, demandé « osent » régulièrement montrer le « désastre humanitaire » provoqué par l’action israélienne et donnent la parole aux Gazaouis.

Et ça ne plaît évidemment pas à tout le monde puisque, dit-il, la majorité de la population accepte la position du gouvernement Nétanyahou qui justifie ses actions par les attaques de roquettes incessantes du Hamas et les tentatives d’infiltration de « terroristes » sur le territoire d’Israël.

Mais Israël est une société où le débat démocratique est possible. Chaque jour, me dit David Regev, d'un bout à l’autre du pays, des gens manifestent contre le gouvernement et ses opérations militaires; de nombreux artistes, écrivains et intellectuels font entendre leurs voix discordantes et leur opposition; et des journalistes et commentateurs renommés de la presse écrite se montrent extrêmement critiques et dénoncent clairement la mort d’innocents à Gaza.

M. Regev me donne l’exemple de l’un d’entre eux, Gideon Levy, chroniqueur au quotidien Haaretz et membre de sa direction éditoriale, qui a remporté plusieurs prix de journalisme en Europe et en Israël même. M. Gideon réclame la fin de l’occupation des territoires palestiniens.

Récemment, il s’en est pris ouvertement et très durement au gouvernement Nétanyahou et aux pilotes de l’armée de l’air israélienne parce qu’ils tuent des civils. Cette chronique a déclenché un débat très animé dans le pays. Depuis des années, il ne se gêne pas non plus pour affirmer que si effectivement Israël n’est pas un État d’apartheid, il impose bel et bien un régime d’apartheid dans les territoires palestiniens qu’il occupe.

Autant de prises de positions et de gestes qui, s’ils avaient été posés ou exprimés chez nous, au Canada, lui auraient valu, à lui et à ceux qui pensent comme lui, des accusations courroucées. Et l’adjectif est faible si je considère la véhémence des plaintes que j’ai reçues en réaction à l’entrevue de M. Bovet avec le consul israélien Joël Lion.

Pour revenir aux deux plaintes à l’origine de cette révision, compte tenu de tout ce qui précède, je ne vois rien dans les arguments et les points de vue opposés par M. Bovet à M. Lion qui ne fasse partie des opinions et commentaires les plus largement exprimés publiquement par ceux qui désapprouvent les actions israéliennes à Gaza. Que ce soit ailleurs ou dans l’ensemble du Canada comme au Québec, par des sommités, des organismes ou des personnalités officiels, dont l’ONU ou son secrétaire général, ou même en Israël, comme on l’a vu plus haut.

Conclusion

L’entrevue du journaliste Sébastien Bovet avec le consul général d’Israël à Montréal, M. Joël Lion, diffusée à l’émission 24/60 sur ICI RDI, le 24 juillet 2014, respectait les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

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