Fougueux, insistants, provocants : les intervieweurs ne sont pas des robots (24/60)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’une entrevue avec le ministre Pierre Duchesne, diffusée sur les ondes d’ICI RDI.

LA PLAINTE

Le plaignant, M. Robert Barberis-Gervais, croit que la journaliste Anne-Marie-Dussault a manqué de professionnalisme en interviewant M. Pierre Duchesne, ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie du Québec. L’entrevue avait lieu dans le cadre de l’émission 24/60, le 22 janvier 2014, sur les ondes d’ICI RDI.

Pour contexte, je rappelle que M. Duchesne avait été désigné par son parti pour parler en lieu et place de sa collègue Élaine Zakaïb, ministre déléguée à la Politique industrielle et à la Banque de développement économique du Québec. Mme Zakaïb avait dû expliquer, plus tôt dans la journée, les propos qu’elle avait tenus dans une conversation avec le président de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), Michel Arsenault, lorsqu’elle en dirigeait le réseau des Fonds régionaux de solidarité. Cette conversation, obtenue par écoute électronique de la police, avait été déposée en preuve et entendue durant les audiences de la commission Charbonneau, qui enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction.

Voici des extraits de la plainte de M. Barberis-Gervais :

« Dussault a commencé l'entrevue en déplorant d'une manière très agressive de ne pas avoir en face d'elle la ministre Élaine Zakaïb. Cette agressivité a duré pendant toute l'entrevue. Anne-Marie Dussault s'est montrée hargneuse, désagréable, déplaisante, cinglante et a continué à poser des questions sans tenir compte des réponses du ministre, en regardant ses notes, en ne dialoguant pas du tout avec le ministre. Cette hostilité de sa part a rendu très difficile la transmission de la moindre information sur les sujets soulevés par l'écoute électronique. Le message qu'elle passait était le suivant : c'est inadmissible que la ministre Zakaïb ne soit pas devant moi et tout ce que pourrez dire monsieur le ministre ne peut justifier cette absence.

(…)

Ce soir-là (…) on a vu une femme acariâtre et frustrée. Ce n'est pas ainsi que doit se faire de l'information.

Si l'ombudsman ne blâme pas le comportement d'Anne-Marie Dussault (…), on pourra se poser des questions sur l'utilité et la pertinence de cette institution. »

Le plaignant cite ensuite certains propos et questions de Mme Dussault qui, à son avis, étayent sa plainte, y allant, entre parenthèses, de ses propres commentaires. En voici quelques exemples :

« "Pour répondre au nom du gouvernement, c'est le ministre de l'Éducation Pierre Duchesne qu'on envoie au front ce soir." (Pourquoi une entrevue avec une journaliste est-elle présentée comme un affrontement périlleux?)

"Mme Zakaïb ne donnera aucune entrevue, nous dit-on. Elle a dit ce qu'elle avait à dire en conférence de presse. C'est étonnant parce qu'il y a encore beaucoup de questions d'ordre technique. (Qu'est-ce que c'est que ces questions d'ordre technique? Quel charabia!)

"Pourquoi c'est vous qu'on envoie au front, là?" (Comme si le contenu de l'écoute électronique était gravissime…)

"Je vais vous poser les questions qu'on aurait voulu poser à Mme Zakaïb."

"On a besoin de savoir à propos des ordres donnés par Jean Lavallée." (Quels ordres?)

"Pourquoi elle n’est pas là pour répondre aux questions?"

"On la cache?" (Là, ça devient pathétique de partialité!)

"Votre collègue veut cacher des choses au public." (Déformation du sens des propos d'Élaine Zakaïb.)

"J'espère que Mme Zakaïb sera là pour répondre aux questions pour lesquelles je n'ai pas de réponses." (Cette remarque pue la partialité et laisse entendre qu'aucune des réponses du ministre Duchesne n'était valable et pertinente. Ce n'est pas de l'information honnête et impartiale.) »

M. Barberis-Gervais conclut sa plainte en citant le commentaire d’une citoyenne, écrit sur la Tribune libre de Vigile.net, en réaction à la critique de « l'attitude d'Anne-Marie Dussault » qu’il y avait publié. Voici le commentaire en question :

« J'ai aussi écrit à Radio-Canada (…). Je leur ai dit qu'elle est comme un pitbull ou un chien enragé chaque fois qu'elle interroge un ministre péquiste. Elle pose une question, repose une autre question et encore et encore sans jamais laisser son invité répondre et elle recommence. Par contre, elle laisse toute la latitude à ses invités libéraux qui ont tout le temps de dire ce qu'ils veulent.

Elle n'est pas professionnelle quand elle agit comme ça. On ne doit pas agir de la sorte avec des invités qu'on reçoit en entrevue. Je crois que plusieurs personnes devraient porter plainte et j'ai même demandé qu'elle prenne sa retraite. Y’a une limite à ne pas respecter plus que ça un invité. Souvent elle est pire avec ses anciens collègues. Si j'étais à leur place, je lui dirais, un instant, vous m'avez invité et vous me posez des questions : j'aimerais répondre ou la prochaine fois je refuserai l'invitation. »

Ce commentaire est de Mme Huguette Daigle, qui m’a effectivement fait parvenir une plainte de la même nature que celle de M. Barberis-Gervais à propos de l’entrevue de Mme Dussault avec le ministre Pierre Duchesne.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Mme Dominique Rajotte, rédactrice en chef, Information, Télévision française, a répondu au plaignant au nom de la direction de l’Information.

Voici l’essentiel de sa réponse :

« Permettez-nous de vous faire part de nos observations et de revenir sur le contexte. D’abord, la Commission d'enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction a rendu publique le 22 janvier une conversation entre la ministre Élaine Zakaïb, qui dirigeait à l’époque les Fonds régionaux de solidarité de la FTQ, et le président de la FTQ. Dans cet extrait d’écoute électronique capté par la police, on entend Élaine Zakaïb dire à l’ancien président de la FTQ, Michel Arsenault, que des projets d’investissements déposés au Fonds ont été bloqués, car ils étaient en concurrence avec des projets du controversé homme d’affaires Tony Accurso. L’entrevue d’Anne-Marie Dussault avec le ministre désigné pour défendre Élaine Zakaïb visait à faire la lumière sur ces révélations troublantes en posant des questions que le public se pose en pareilles circonstances comme : "Pourquoi Mme Zakaïb ne vient-elle pas répondre directement aux questions?", ce à quoi le ministre Pierre Duchesne avoue qu’il a essayé de l’appeler et qu’il n’arrivait pas à la joindre. D’ailleurs, d’entrée de jeu, l’animatrice a demandé au ministre Duchesne : "Pourquoi c’est vous qu’on envoie au front?" Elle n’a pas commencé l’entrevue en déplorant de manière agressive l’absence de la ministre Zakaïb, comme vous le prétendez.

L’animatrice se fait aussi plus insistante lorsqu’elle cherche à savoir quel stratagème avait été mis en place pour favoriser les projets de M. Accurso. Elle pose la question plusieurs fois, car elle n’obtient pas de réponse précise de la part de son invité.

Le rythme de l’entrevue est rapide, mais le ton n’est jamais hargneux, frustré ou cinglant. À Radio-Canada, nous demandons à nos journalistes de poser des questions précises, et d’aller au-delà du discours formaté, pour obtenir des réponses franches et directes de la part des élus. Notre rôle n’est pas de faire leur promotion, car ils ont des comptes à rendre à la population. Devant l’insistance de l’intervieweuse, le ministre Pierre Duchesne a d’ailleurs concédé qu’il serait possible d’avoir plus tard les détails techniques entourant cette affaire.

Nous tenons à vous rassurer, Mme Dussault n’a pas voulu manquer de respect envers son invité péquiste, au contraire, elle lui a donné l’espace suffisant pour faire valoir son point de vue. Elle écoutait son invité et réagissait à ce qu’il disait. C’est une intervieweuse expérimentée, rigoureuse, qui a acquis depuis longtemps la capacité de se distancier de ses opinions personnelles, encore plus dans un débat polarisé. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

M. Barberis-Gervais n’a pas été satisfait de cette réponse et m’a demandé en ces termes de réviser le dossier :

« Comme la réponse (…) ne me convainc pas, je fais appel à vous qui êtes l’ombudsman. Je vais vous donner l’occasion de prouver que vous êtes, comme le dit Mme Rajotte, "une instance indépendante". »

Le plaignant n’est pas d’accord avec la rédactrice en chef de l’émission qui estime que le ton de l’entrevue « n’est jamais hargneux, frustré ou cinglant ».

Au contraire, selon lui « toute l’entrevue, hélas, est polluée par l’agressivité de l’animatrice qui exprime d’un bout à l’autre sa frustration de ne pas avoir devant elle Élaine Zakaïb ».

Et il ajoute :

« Mme Rajotte, vous avez beau défendre votre animatrice, je suis un auditeur et je vous dis ce que j’ai vécu. Et quatre personnes de mon entourage ont vécu la même expérience. Cette expérience est un fait objectif que vous ne pouvez nier comme si elle était illégitime. Et ces quatre personnes ne sont pas n’importe qui : c’est ma femme, un médiéviste renommé, un ancien président du syndicat des ingénieurs d’Hydro-Québec et la responsable du site independantes.org. Elles partagent mon opinion sur cette émission : l’animatrice a été odieuse, agressive et hostile au ministre Duchesne.

Quant au fond des choses, si on va au-delà du sensationnalisme qui accompagne le procédé de l’écoute électronique, s’il y avait dans cette écoute "des révélations" et des "révélations troublantes", elles ne touchent en rien Élaine Zakaïb elle-même. Élaine Zakaïb se plaint que ses projets sont bloqués au profit des projets de Tony Accurso. Elle réclame que ça change. »

Et M. Barberis-Gervais de conclure, encore une fois, que « si l’ombudsman ne blâme pas le comportement d’Anne-Marie Dussault (…), on pourra se poser des questions sur l’utilité et la pertinence de cette institution ».

LA RÉVISION

Le 22 octobre 2013, M. Barberis-Gervais s’était plaint une première fois du travail de Mme Anne-Marie Dussault à la suite, cette fois-là, d’une entrevue qu’elle avait réalisée avec le ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne du gouvernement du Québec, M. Bernard Drainville.

M. Barberis-Gervais considérait entre autres que l’intervieweuse avait fait preuve de partialité en posant ses questions au ministre, parce qu’elle lui opposait systématiquement des points de vue différents des siens. Voici, en essence, les arguments qu’il avançait :

« Elle (Anne-Marie Dussault) a multiplié les questions qui indiquaient son parti pris négatif à l'égard de la Charte des valeurs québécoises. Elle a donc manqué d'équité. Elle a aussi manqué d'impartialité en défendant tout au long de l'entrevue un point de vue particulier fort négatif sur des questions qui font l'objet d'un débat public. »

Dans le cas présent, M. Barberis-Gervais se sert des mêmes arguments que dans sa plainte précédente. Il soutient en effet que l’insistance de l’intervieweuse et le contenu de ses questions dénotent un manque de professionnalisme et d’impartialité caractérisé par la hargne, une attitude cinglante et la frustration.

Dans ma révision de sa plainte d’octobre 2013, j’avais longuement expliqué, me référant à d’autres révisions passées de plaintes similaires, que le travail des journalistes et intervieweurs n’est pas de faire la promotion ou de mettre en valeur leurs invités, encore moins lorsque ce sont des élus ou des titulaires d’une charge publique qui, par leurs fonctions, doivent rendre des compte aux citoyens, répondre de leurs actes et défendre leurs positions. Qu’il est donc normal dans ce contexte que les journalistes, les intervieweurs en particulier, contredisent leurs interlocuteurs, argumentent avec eux, parfois même de manière vive et insistante.

Je ne reprendrai pas ici cette révision, ceux qui le souhaitent peuvent en prendre connaissance sur mon site web. J’ajouterai simplement qu’aucune des questions de Mme Dussault, citées par M. Barberis-Gervais dans sa dernière plainte, ne démontre un manque de respect de la part de l’intervieweuse : elle n’a pas été malveillante, ni arrogante, ni insolente, ni irrévérencieuse, ni méprisante envers son invité et elle ne l’a pas non plus affublé de noms d’oiseaux.

Et c’est ce qui importe. Les journalistes ne sont pas des robots. En entrevue, un journaliste a tout à fait le droit d’être fougueux, intense, voire provocant; il peut aussi montrer de la frustration envers les réponses et l’attitude de son interlocuteur sans pour autant lui manquer de respect. Je l’ai déjà écrit : les politiciens ne sont pas des potiches, ils connaissent les règles du jeu et s’attendent à être questionnés de façon serrée, contredits, défiés.

Dans sa demande de révision, M. Barberis-Gervais dit que son « expérience » de l’entrevue de Mme Dussault avec le ministre Pierre Duchesne a été partagée par quatre personnes de son entourage. « Cette expérience est un fait objectif que vous ne pouvez nier comme si elle était illégitime », écrit-il.

L’expérience d’écoute du plaignant et de ses amis n’est certainement pas « illégitime ». Elle est aussi tout à fait réelle et s’est traduite par la perception qu’ils en ont eue.

Mais c’est une perception, une interprétation, une appréciation de l’entrevue, et en rien LA vérité, encore moins un « fait objectif ».

J’ai très souvent écrit que la manière dont les citoyens reçoivent l’information qui leur est transmise dépend grandement de leurs propres opinions, valeurs, croyances, idéaux, etc. Je pense que la plainte et les arguments de M. Barberis-Gervais en font encore une fois la démonstration.

Car même s’il n’en fait pas état dans ses plaintes, le plaignant défend à l’évidence un point de vue particulier, comme le démontrent les écrits qu’il publie régulièrement sur le site Vigile.net dont la mission est « de diffuser la pensée indépendantiste », et qui ouvre sa tribune libre « à tous ceux que le combat pour l’indépendance mobilise ». On retrouve d’ailleurs dans les écrits de M. Barberis-Gervais sur cette tribune libre certains des griefs qui font partie de ses plaintes.

L’implication citoyenne de M. Barberis-Gervais est absolument légitime et louable, mais elle explique sans doute que ses plaintes et les arguments soient conçus davantage pour débattre sa vision des choses que pour démontrer des infractions aux Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada, et qu’ils tiennent plus du paralogisme que de la connaissance véritable des droits et devoirs des journalistes.

Je mets aussi sur le compte de ce penchant pour la polémique et la joute le fait que M. Barberis-Gervais me donne si gracieusement l’occasion « de prouver que (je suis) une instance indépendante », tout en me prévenant que si je « ne blâme pas le comportement d’Anne-Marie Dussault (…), on pourra se poser des questions sur l’utilité et la pertinence » de ma fonction.

Je lui rappelle en tout respect que, de nous deux, je ne suis pas celui qui défend un point de vue partisan; et que d’autre part, dans la première révision qu’il m’a demandée en juin 2013, je lui avais déjà donné raison à propos d’un reportage sur un discours de la première ministre Pauline Marois.

Enfin, M. Barberis-Gervais argumente aussi sur le fond des questions soulevées par Mme Dussault, donnant pour vérité son interprétation à lui de la conversation entendue devant la commission Charbonneau entre Mme Élaine Zakaïb et M. Arsenault. Il est libre de croire ce qu’il veut, ça va de soi. Mais ça demeure son point de vue et ça n’est en rien pertinent à l’examen de sa plainte.

Conclusion

L’interview du ministre Pierre Duchesne par la journaliste Anne-Marie-Dussault, diffusée sur les ondes d’ICI RDI le 22 janvier 2014, dans le cadre de l’émission 24/60, respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

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