Est-il raciste de dire que Québec traîne l’image d’une ville blanche et catholique? (TJ Québec)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un reportage diffusé le 1er mai 2014 dans le Téléjournal Québec sur ICI Radio-Canada Télé.

LA PLAINTE

M. Ugo Ménard a porté plainte auprès de mon bureau à propos d’un reportage diffusé le 1er mai 2014 dans le Téléjournal Québec sur ICI Radio-Canada Télé. Il considère que ce reportage contenait des injures raciales.

M. Ménard en a contre le fait que le journaliste Marc-Antoine Ruest a diffusé dans son reportage les propos, selon lui racistes, d’un entrepreneur de Québec, M. Mohamed El Khayat. Voici comment il exprime son insatisfaction :

« Le Canada doit protéger ses minorités et il doit interdire tous les injures raciales.

Le 1er mai, Radio-Canada a donné la chance à M. Mohamed El Khayat de dire qu'il y avait trop de Blancs catholiques à Québec. (...)

Je porte plainte contre Radio-Canada pour avoir laissé passer ce message ignoble sur une chaîne d'état. »

Une dizaine d’autres auditeurs se sont plaints à mon bureau du même reportage. De manière générale, ils estiment que les propos de M. El Khayat étaient racistes parce que, de leur point de vue, l’homme d’affaires soutenait qu’il y avait « trop de Blancs catholiques » à Québec.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. André Duchesneau, rédacteur en chef délégué, Radio-Canada-Québec, a répondu aux plaignants au nom de la direction.

Il rappelle d’abord aux plaignants que le reportage de M. Marc-Antoine Ruest voulait illustrer les difficultés de recrutement de personnel qualifié auxquelles les entreprises de Québec faisaient face.

Il explique ensuite que pour M. Mohamed El Khayat, qu’on entend dans le reportage, la solution à ce problème passe par l’immigration. Et il cite les propos exacts de l’entrepreneur entendus dans le reportage :

« C'est ça l'image qu'on a à Montréal des immigrants de la ville de Québec, une ville fermée, à 99 pour cent blanche, catholique, etc., et ça, ça nuit à la région de Québec.»

M. Duchesneau soutient que l'essentiel de cet argumentaire a « très souvent été évoqué lors de différentes tribunes publiques ou actions gouvernementales » et que les données démographiques officielles sur la région de Québec étayent le constat de M. El Khayat.

Et il ajoute :

« En plus de gérer son entreprise, M. El Khayat est vice-président du Conseil interculturel de la Ville de Québec, membre du conseil d’administration du réseau Leaders Diversité et partenaire du programme Valorisation jeunesse – Modèles sans frontières. Il a prononcé plusieurs conférences sur le rapprochement interculturel et il a, entre autres, reçu en 2001 et en 2008 le prix Immigrant du monde, décerné par la Chambre de commerce de Québec. (…)

Le racisme, selon le Larousse, se définit principalement comme "une attitude systématique à l'égard d'une catégorie déterminée de personnes". (…) Nous croyons que, d'aucune façon, l'intervention de M. El Khayat peut être considérée sous cet angle et qu'au contraire, elle contribuait dans les circonstances à résumer une observation souvent déjà entendue et vérifiable pour l'essentiel dans les faits. »

LA RÉVISION

Comme plusieurs autres plaignants, M. Ménard a jugé cette réponse insatisfaisante et m’a demandé de réviser le dossier.

Je rappelle d’abord les propos exacts de M. El Khayat entendus dans le reportage du journaliste Marc-Antoine Ruest :

« C'est ça l'image qu'on a à Montréal des immigrants de la ville de Québec, une ville fermée, à 99 pour cent blanche, catholique, etc., et ça, ça nuit à la région de Québec. »

Je dirai d’abord qu’on ne peut isoler cette remarque de M. El Khayat du contexte dans lequel elle a été faite. Ces propos de l’entrepreneur faisaient partie d’un reportage sur les difficultés des entreprises à recruter à Québec des employés qualifiés, et du recours à des travailleurs issus de l’immigration pour combler en partie les postes disponibles.

Je ne peux non plus faire abstraction du fait que la veille du reportage, Informatique EBR, l’entreprise créée par M. El Khayat, s’était vue décerner, devant 700 personnes réunies au
34e gala des Mercuriades, le Mérite Maurice-Pollack qui souligne les actions exceptionnelles d'une entreprise en matière de gestion de la diversité ethnoculturelle.

Tout comme le reste des actions de M. El Khayat, cette reconnaissance témoigne du fait qu’il n’est pas le raciste que certains ont cru apercevoir dans les propos qu’il a tenus.

Je veux bien admettre que son commentaire, coupé, pour les besoins du reportage, du contexte global de l’entrevue qu’il a accordée au journaliste Marc-Antoine Ruest, a pu être mal compris par les plaignants.

Mais je dois d’abord rappeler que le journaliste Ruest a dit ceci juste avant de faire entendre le commentaire de M. El Khayat :

« La solution, il faut attirer des immigrants, et pour cela l’image de la ville doit changer. »

C’est donc d’image dont on parlait. Je me permets ensuite de souligner, à larges traits, que, contrairement à ce que soutiennent la plupart des plaignants, l’entrepreneur n’a jamais dit « qu'il y avait trop de Blancs catholiques à Québec ». Cela, il est vrai, aurait été inacceptable.

En ce qui me concerne, il m’apparaît clair que M. El Khayat parlait lui aussi d’image. D’ailleurs, il le dit d’entrée de jeu : « C’est ça l’image qu’on a à Montréal (…). »

Ce que j’ai donc compris de ses propos, c’est que, aux yeux des immigrants de Montréal, la ville de Québec apparaît comme fermée et « à 99 pour cent blanche et catholique », et que cette image les retient d’accepter des emplois à Québec. Ce qui, effectivement, nuit à la ville.

On est donc très loin, à mon avis, du racisme que d’aucun ont pu percevoir dans ces propos.

Par ailleurs, si les journalistes qui travaillent à Radio-Canada ne peuvent exprimer leurs opinions personnelles en vertu des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de la société publique, les personnes interviewées, pour les besoins des reportages, ont évidemment l’entière liberté d’exprimer leurs points de vue.

Toutefois, les journalistes doivent exercer leur jugement à l’égard des propos de tiers qu’ils mettent en ondes. Ainsi, les NPJ disent ceci sur les commentaires qui pourraient choquer une partie de l’auditoire :

« (…) Nous nous assurons que, selon le contexte dans lequel les propos sont diffusés, ils ne sont pas susceptibles d’exposer quiconque à la haine ou au mépris pour des motifs fondés sur la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, le sexe, l’orientation sexuelle, l’âge ou la déficience physique ou mentale. Nous consultons les autorités éditoriales supérieures en cas de doute à cet égard.

Nous respectons le degré de tolérance de l’auditoire en fonction des valeurs généralement partagées par la société. (…) »

Compte tenu du contexte dans lequel ils ont été tenus, du commentaire du journaliste qui les encadrait, et de leur signification réelle, je ne vois pas comment les propos de M. El Khayat, dans le cadre du reportage de M. Ruest, pourraient avoir exposé qui que ce soit « à la haine ou au mépris pour des motifs fondés sur (…) la couleur (ou) la religion ».

Conclusion

Le reportage du journaliste Marc-Antoine Ruest, pas plus que les propos de tiers qu’il contenait, diffusé au Téléjournal Québec du 1er mai 2014 sur les ondes de Radio-Canada Télé, n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

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