Élections : un reportage n’est pas un catalogue (TJ Grand Montréal)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un reportage diffusé le 24 octobre 2013 au Téléjournal Grand Montréal sur ICI Radio-Canada Télé.

LA PLAINTE

Mme Josée Goudreau se plaint d’un reportage diffusé le 24 octobre 2013 au Téléjournal Grand Montréal sur ICI Radio-Canada Télé. Elle estime que ce reportage du journaliste Jean-Sébastien Cloutier, qui faisait partie de la couverture par Radio-Canada des élections municipales du 3 novembre 2013, a fait la promotion et pris position en faveur de M. Michel Fecteau, candidat à la mairie de la municipalité de Saint-Jean-sur-Richelieu.

Voici l’essentiel de sa plainte :

« Radio-Canada (…) a incité les gens à voter pour Michel Fecteau notamment par les propos suivant :

- "Il y a de grosses pointures, souvenez-vous des tristes inondations de 2011, souvenez-vous de Michel Fecteau qui a fondé SOS Richelieu";

- "Il a été le premier à lancer sa candidature en décembre 2012";

- Reportage direct de M. Fecteau qui est content qu'il y ait plusieurs candidats, "c'est bon pour la démocratie... j'ai plusieurs jeunes dans mon équipe 30-40 ans...'';

- "Il est connu à Saint-Jean et partout au Québec".

Aucune mention toutefois de votre journaliste quant au possible financement illicite de ce parti politique évoqué par nos médias régionaux. Et aucune mention des noms des autres candidats à la mairie!

L'approche journalistique n'a pas été la même pour les autres municipalités dont il a été question dans le même reportage.

En revisionnant la portion du reportage relative à l'élection de Saint-Jean-sur-Richelieu, on en vient à conclure qu'il s'agit plutôt d'un publireportage qui est financé à même les fonds publics.

(…)

Comment se fait-il que votre journaliste ait par ailleurs occulté les allégations de manœuvres de prête-noms reposant sur ce parti? »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. Luc Simard, directeur, Traitement des plaintes et Affaires générales, a répondu à la plaignante au nom de la direction de l’Information.

M. Simard explique d’abord que le reportage « faisait un survol des campagnes électorales dans diverses municipalités de la Rive-Sud ».

Il explique ensuite pourquoi Radio-Canada ne pouvait pas, « dans un segment de quelques minutes tissant la toile d’une région, identifier tous les postulants à la mairie de chacune des villes ».

« Nous ne l’avons pas fait pour Saint-Jean, écrit-il, ni pour les autres municipalités mentionnées dans le reportage. »

Voici d’autres extraits pertinents de sa réponse :

« La décision de nommer M. Fecteau reposait sur le fait, rappelé par notre journaliste et par notre chef d’antenne, qu’il s’était fait connaître comme fondateur de SOS Richelieu lors des inondations désastreuses du printemps 2011. Il faut rappeler que le Téléjournal Grand Montréal, comme son nom l’indique, doit chercher à intéresser le public d’un vaste territoire et pas seulement celui d’une ville en particulier.

D’autres composantes de Radio-Canada ont cependant nommé les candidats à la mairie de Saint-Jean. Par exemple, le 2 octobre, le journaliste Philippe Marcoux a parlé de tous les candidats (…) dans le cadre du magazine Le 15-18, à ICI Radio-Canada Première.

Le même jour, M. Marcoux a aussi publié un article sur ICI Radio-Canada.ca. Son texte était accompagné de photos (…). Vous trouverez l’article à cette adresse : http://www.radio-canada.ca/regions/Montreal/2013/10/02/006-mairie-saint-jean-sur-richelieu-candidats-maire.shtml. »

Il ajoute, à propos « des allégations de manœuvres électorales douteuses de l’équipe Fecteau » :

« Nos journalistes avaient lu, comme vous, les articles de la presse régionale à ce propos. Mais comme nous n’avions pas recueilli de faits vérifiés sur cette question, il nous paraissait irresponsable de diffuser cette nouvelle à notre antenne. Si une enquête du Directeur général des élections en venait à conclure à une faute de l’équipe Fecteau, cette nouvelle serait évidemment d’intérêt public. »

LA RÉVISION

Mme Goudreau n’a pas été convaincue par la réponse de M. Simard et m’a demandé de réviser le dossier.

Pour contexte, j’explique que le reportage dont se plaint Mme Goudreau a été diffusé dans le cadre d’une rubrique du Téléjournal Grand Montréal intitulée Rive-Sud : les luttes et les enjeux. On voyait d’ailleurs cette inscription à l’écran durant tout le reportage.

Je précise aussi que le reportage en question n’était pas monté, qu’il s’agissait plutôt d’un échange en direct entre l’animateur du bulletin de nouvelles, M. Patrice Roy, et le journaliste Jean-Sébastien Cloutier. En arrière-plan, sur un écran géant, apparaissaient régulièrement des images en rapport avec les propos tenus, et parfois des extraits d’entrevues.

Ce segment a été annoncé en troisième manchette, à 18 heures, lors de l’ouverture de l’émission par l’animateur qui disait : « Et à dix jours des élections, les luttes à suivre sur la Rive-Sud. »

M. Roy l’a annoncé à nouveau vers 18 h 25 avant la pause publicitaire :

« Après la pause, disait-il, un tour d’horizon des luttes et des enjeux électoraux sur la Rive-Sud. Jean-Sébastien Cloutier sera notre guide. »

Le segment au complet a duré 5 min 50 s durant lesquelles le journaliste et l’animateur se sont rapidement penchés sur huit municipalités, dont Saint-Jean-sur-Richelieu, la première dont il fut question. L’échange sur Saint-Jean-sur-Richelieu a duré 1 min 18 s.

D’entrée de jeu, l’animateur Patrice Roy lance le journaliste Jean-Sébastien Cloutier en lui faisant remarquer qu’il y a dans cette ville un « bouillonnement » intéressant. Ce à quoi M. Cloutier répond que « neuf candidats (y) rêvent de devenir maire ».

M. Cloutier enchaîne en précisant que le maire sortant a quitté la vie politique après 35 ans. « Alors, dit-il, on imagine que la relève se préparait depuis longtemps. »

Il ajoute que Saint-Jean-sur-Richelieu a été une des rares villes de la Rive-Sud de Montréal à avoir reçu la visite, en 2012, de l’UPAC (Unité permanente anticorruption), et que deux fonctionnaires municipaux avaient alors été arrêtés.

Il rappelle ensuite les inondations de 2011, quand que la rivière Richelieu avait dévasté plusieurs municipalités riveraines pendant de longs mois. Il présente alors le candidat Michel Fecteau, en soulignant qu’il s’était fait connaître à l’époque des inondations en lançant l’organisme SOS Rive-Sud, et qu’il a été le premier à annoncer sa candidature à la mairie de Saint-Jean-sur-Richelieu dès décembre 2012.

Puis il présente un extrait de 10 secondes de M. Fecteau dans lequel celui-ci exprime sa satisfaction de voir qu’il y ait autant de candidats à l’élection, attribuant l’intérêt des citoyens au besoin de s’impliquer après les scandales de corruption qui ont touché le monde municipal.

Le segment se termine par cette conclusion de M. Roy : « Et il est connu à Saint-Jean et partout au Québec, M. Fecteau. Donc, à suivre le 3 novembre. »

Je précise que durant tout l’échange entre MM. Roy et Cloutier, on pouvait voir défiler, sur l’écran géant en arrière-plan, les pancartes de plusieurs des candidats à la maire de Saint-Jean-sur-Richelieu. J’y ai notamment remarqué celles des candidats Claude Bachand; Stéphane Legrand; Khaled Kalille; Jean Lamoureux; et Alain Paradis.

La plaignante considère que d’avoir uniquement parlé nommément du candidat Michel Fecteau, en plus de lui avoir laissé la parole, transformait le reportage en entreprise de promotion du candidat.

D’autant, dit-elle, que « l'approche journalistique n'a pas été la même pour les autres municipalités dont il a été question dans le même reportage ».

Je remarque que lorsque MM. Roy et Cloutier se sont attardés aux municipalités de Sorel-Tracy, de Saint-Bruno, de Boucherville et de Brossard, il a été mentionné que l’élection se jouait surtout autour de deux candidats principaux et que ceux-ci ont été nommés.

Mais ça n’a pas été le cas pour les municipalités de Châteauguay, Saint-Rémi, et Huntingdon où on n’a mentionné qu’un seul candidat.

Mme Goudreau se demande également comment il se fait que MM. Roy et Cloutier aient « occulté les allégations de manœuvres de prête-nom » et de financement illégal à l’endroit du parti de M. Fecteau.

À cet égard, la seule mention de ces allégations que j’ai trouvée paraissait dans un article de L’écho de Saint-Jean-sur-Richelieu. Celle-ci reposait sur les informations confidentielles de la journaliste de L’écho, par ailleurs non confirmées par le Directeur général des élections du Québec.

Dans pareil contexte, je comprends que Radio-Canada ne souhaite pas, comme le souligne le porte-parole de la direction de l’Information Luc Simard, relever et propager des allégations qu’elle n’est pas en mesure de vérifier elle-même. Cela dit, l’article de L’écho a été publié le 29 octobre 2013, soit cinq jours après le reportage en direct de M. Cloutier.

L’échange dans lequel on a parlé de Saint-Jean-sur-Richelieu a été présenté comme un « tour d’horizon » des « luttes à suivre » et des « enjeux électoraux » de plusieurs municipalités de la Rive-Sud. Huit d’entre elles, en fait, dont on a parlé durant moins de six minutes.

Ce genre de reportage n’est pas une énumération de tous les candidats à se présenter dans chaque ville, ni une présentation exhaustive de tous les thèmes et enjeux de chaque campagne électorale.

Dans chaque cas, le journaliste doit choisir l’angle qu’il privilégie et qui, à son avis, caractérise le mieux la situation qu’il veut décrire.

La valeur d’impartialité, une des cinq sur lesquelles reposent les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada, établit ce qui suit :

« Impartialité

Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public. »

M. Cloutier possédait certes l’expertise nécessaire pour choisir les angles qu’il a privilégiés puisqu’il a suivi les campagnes électorales municipales dans la région de Montréal. C’est également un journaliste chevronné.

L’angle qu’il a choisi pour parler de la campagne à Saint-Jean-sur-Richelieu, le 24 octobre, était le nombre élevé de candidats, neuf, et le fait que l’un d’entre eux, M. Michel Fecteau, jouissait d’une forte notoriété à cause de son leadership lors des inondations de la Richelieu en 2011.

La notoriété de M. Fecteau ne faisait pas de doute. À titre d’exemple, le quotidien montréalais La Presse en avait fait sa « personnalité de la semaine » le 18 juin 2011.

Enfin, je remarque que l’extrait d’entrevue de M. Fecteau, utilisé par M. Cloutier, ne permettait pas au candidat de faire valoir ses arguments électoraux, mais soulignait plutôt la situation particulière de la course électorale à neuf candidats de Saint-Jean-sur-Richelieu.

On peut être en accord ou non avec les choix éditoriaux d’un journaliste, en l’occurrence dans le cas présent ceux de M. Cloutier. Il reste que ces choix lui appartiennent.

Devait-il quand même mentionner les huit autres candidats qui se présentaient contre M. Fecteau?

L’équilibre et l’impartialité dans le traitement n’implique pas l’égalité. Autrement, il serait impossible pour un journaliste d’exercer son jugement et ses choix éditoriaux. Et dans l’exercice de son jugement éditorial, le journaliste doit tenir compte de la pertinence et de l’ampleur du courant représenté par le ou les points de vue qu’il choisit ou non de présenter. L’équilibre, pas plus que l’impartialité, ne sont affaire d’énumération. Un reportage n’est pas une liste, ni un catalogue.

Par ailleurs, comme le précisent les NPJ, l’équilibre sur un sujet donné s’atteint avec le temps et en tenant compte des contenus diffusés sur l’ensemble des plateformes de Radio-Canada.

Dans ce cas-ci, comme le souligne M. Luc Simard, « d’autres composantes de Radio-Canada ont (…) nommé les candidats à la mairie de Saint-Jean ».

Conclusion

Le reportage en direct du journaliste Jean-Sébastien Cloutier, diffusé le 24 octobre 2013 au Téléjournal Grand Montréal sur ICI Radio-Canada Télé, n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

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