Élections et perception : une illustration parfaite de l’« effet du média hostile » (TJ et radiojournaux)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos de certains bulletins de nouvelles diffusés les 21 et 22 mars 2014.

LA PLAINTE

Une auditrice, Mme Lucie Pageau, estime que la couverture par Radio-Canada de la campagne électorale, qui a mené au scrutin du 7 avril 2014 au Québec, était partiale.

« Il est assez clair, écrite-elle, que la quantité de temps, le choix des images et le commentaire descriptif qui sont accordés à la couverture des événements électoraux organisés par les partis politiques en lice dans l'actuelle campagne électorale, relèvent d'une vision partiale de la politique au Québec. Chez vous, le jupon fédéraliste dépasse largement. Et comme ce choix se reporte tout naturellement sur les libéraux de Philippe Couillard, il induit une adhésion à des valeurs sociales conservatrices dont la Société Radio-Canada n'a pas à se faire le porte-voix. »

La plaignante affirme avoir plusieurs exemples de ce qu’elle avance, mais n’en a retenu que les deux suivants pour les besoins de sa démonstration, que voici :

« Le 21 mars, aux informations de fin de soirée, en ouverture, le journaliste attitré à la couverture de la campagne du Parti libéral de M. Couillard montre comment l'enthousiasme est grand et grandissant dans les rangs des libéraux; et pour appuyer son propos, il interroge des partisans qui venaient d'assister à un discours de M. Couillard (…) qui, tout enthousiastes, déclarent combien leur chef est bon et ministrable. Et le journaliste d'appuyer ces dires en répercutant l'enthousiasme manifesté dans les rangs du parti. Comme si cela ne pouvait être forcé pour des raisons partisanes! (…) Qu'on nous montre des militants qui feignent l'enthousiasme, soit, mais qu'on se contente de cela sans le mettre en question, voilà qui participe à relayer un message politique à teneur propagandiste. (…)

(…) Lors du reportage suivant, on présente un extrait rapide de Pauline Marois, alors accompagnée de MM. Péladeau et Drainville. La journaliste, sur un ton sardonique et toute fière de présenter les choses avec une ironie narquoise, les compare à la sainte Trinité!!!! car, dit-elle : "C'est bien de cela que le Parti québécois a besoin", voulant implicitement signifier que ce parti a besoin d'un miracle. Bien sûr, dans le cas de la campagne de Mme Marois, on ne prend pas la peine d'interroger les gens sur place ou d'aller plus loin dans le commentaire de l'événement. On devine que ce serait sans doute accorder trop de temps d'antenne à de méchants "séparatisses". En tout état de cause, le temps du reportage rendant compte des activités de ce parti est réduit par rapport à celui de
M. Couillard. (…) Il y a manifestement ici une inégalité de traitement.

Finalement, on passe rapidement à la campagne de la CAQ, avec un journaliste sur place. Évidemment, rien sur Québec solidaire. (…)

Ensuite, le 22 mars, à la radio de la Première Chaîne, aux informations de 11 h, à peu près le même scénario s'est produit : topo avec journaliste sur place en ouverture pour M. Couillard; ensuite, une phrase où le lecteur ne fait que dire où est Mme Marois aujourd'hui; finalement, on revient avec un autre journaliste qui s'est déplacé et suit M. Legault. Cette fois, ce dernier a eu droit à un petit mot résumant la journée prévue à son agenda. Quant à Québec solidaire, en écoutant votre bulletin de nouvelles, je me suis dit qu'ils étaient peut-être allés faire campagne sur la planète Mars. (…)

Aux informations de 15 h, alors là c'est incroyable. Mme Marois et son équipe ont complètement disparu des radars (sur Mars, en compagnie de Québec solidaire?), il n'y en a que pour M. Couillard et son équipe. Qui est le chef d'antenne en cette journée du 21 mars? Si Radio-Canada n'a rien à dire sur ce parti qui était au pouvoir jusqu'à tout récemment, je me questionne énormément sur l'attribution des journalistes et sur les directives qui leur sont données. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Mme Micheline Dahlander, du service Diversité et Relations citoyennes, a répondu à Mme Pageau au nom de la direction de l’Information.

Voici comment elle explique les choix éditoriaux des responsables de l’Information :

« Nous tenons compte de plusieurs critères, écrit-elle, dont la représentation à l'Assemblée nationale, les suffrages exprimés lors des dernières élections et les estimations du vote populaire dans les sondages de la dernière année. S'ajoutent à cela, le type de campagne menée par les partis dans chacune des circonscriptions, l'intérêt public et notre jugement éditorial sur les événements de l'actualité.

Ces critères sont utilisés pour déterminer le temps d'antenne à accorder aux principaux partis ainsi qu'aux autres comme Québec solidaire, le Parti vert, etc. Nous savons que certains auditeurs souhaitent en savoir plus sur les idées défendues par les partis qui sont peu ou pas représentés à l'Assemblée nationale et nous sommes à l'écoute de leurs attentes. Nous suivons, bien sûr, la campagne de ces formations politiques qui se démarquent, de manière proportionnée aux autres partis.

Radio-Canada s'engage à offrir une couverture impartiale, équitable et équilibrée de la campagne électorale. Mais il n’est pas réaliste d’espérer que le temps d’antenne consacré à chacun des partis politiques soit réparti de façon égale dans chaque Téléjournal, Radiojournal ou émission d'Affaires publiques. Il y a des jours où, selon les événements, nous mettons l'accent sur un sujet ou un parti en particulier. Il est important d'examiner notre couverture à la radio, à la télévision et sur Internet de façon globale : pendant la journée, la semaine et même l'ensemble de la campagne.

À l’Information, la direction et les journalistes sont très conscients des attentes élevées du public. Nous surveillons notre couverture de près dans le respect de nos règles et en demeurant indépendants des groupes de pression et des lobbies quels qu’ils soient.

Notre mission est de servir l’intérêt des citoyens et d’aider à la compréhension des enjeux d’intérêt public en présentant une diversité de points de vue et de reportages factuels, ce que nous nous efforçons de faire quotidiennement sur toutes nos plateformes pendant la campagne électorale. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

La plaignante est restée sur ses positions et m’a demandé de réviser sa plainte. Voici en quels termes :

« Je ne reproche pas au service de l'Information de Radio-Canada d'accorder trop de place au Parti libéral, mais de faire le choix systématique de parler du Parti libéral en premier topo.

Ce matin, par exemple, et ce n'est pas la première fois que je remarque cela, on parle de Québec solidaire en premier topo, mais pour la sortie d'Amir Khadir contre le Parti québécois.

Il est vrai que mon jugement est basé sur une partie de toutes les informations qui sont faites à Radio-Canada sur toutes ses plateformes, radio, web et télévision.

Mon jugement se base sur un échantillon qui n'est sûrement pas représentatif de tout ce qui est diffusé comme information sur vos ondes, par contre, je peux vous assurer que ce sentiment, cette impression est ressentie par l'ensemble des gens qui m'entourent.

(…)

Aux deux événements que j'ai relatés dans ma première missive, c'est (votre) jugement, ou (votre) CHOIX éditorial que je remets en question. (…)

(…)

Finalement, c'est encore une fois votre mission en tant que service public (fédéral) que je remets en question…

(…)

Vous créez la nouvelle – le quatrième pouvoir comme on le nomme – et cette nouvelle est clairement dirigée pour éteindre la souveraineté du Québec. On ne croit plus en votre objectivité, vous êtes les employés de Radio-Canada, une institution fédéraliste.

Sincèrement, je fais une plainte car vous n'avez pas présenté une diversité de points de vue et de façon équitable dans cette campagne électorale provinciale 2014. »

LA RÉVISION

Il y a beaucoup d’éléments dans la plainte de Mme Pageau, mais elle peut être ramenée à une chose : l’information présentée à Radio-Canada est partiale et dans le cas de l’élection québécoise de 2014, elle a été partiale en faveur du Parti libéral du Québec.

Je doute fort que quoi que ce soit puisse la convaincre que son point de vue est subjectif : elle admet que son jugement se base sur un échantillon « qui n'est sûrement pas représentatif », mais elle assure que « l’impression » qu’elle ressent « est ressentie par l'ensemble des gens qui (l)'entourent ».

Elle reconnaît également qu’en fin de compte c’est la « mission en tant que service public (fédéral) », qu’elle remet en question, qu’elle ne croit plus en son objectivité : « vous êtes les employés de Radio-Canada, une institution fédéraliste », conclut-elle. Donc…

J’ai souvent écrit et expliqué que les auditeurs reçoivent et perçoivent l’information qui leur est livrée à travers le prisme de leurs propres opinions et valeurs, morale et principes personnels.

Lorsque des événements sociaux ou politiques les interpellent fortement, comme ce fut le cas durant la « crise étudiante » de 2012, plus récemment durant le débat sur la charte des valeurs québécoises, ou à l’occasion de la campagne électorale, les citoyens ont tendance, la passion aidant, à perdre la distance habituelle avec laquelle ils accueillent les contenus d’information.

Dans mon rapport annuel de l’an dernier, à propos des plaintes reçues dans le cadre de la couverture de ce qu’on a appelé le « printemps érable », j’ai eu l’occasion d’expliquer que cette attitude avait fait l’objet de nombreuses recherches scientifiques dans les facultés de journalisme et de psychologie où on le qualifie « d’effet du média hostile ».

Voici un extrait de mon rapport à ce sujet :

« En deux mots comme en trois, les chercheurs qui ont travaillé sur ce phénomène ont démontré que notre perception d’une nouvelle dépend en grande partie de qui la présente, ou de sa source (par exemple CNN ou Fox News). Que nous y réagissons aussi en fonction des groupes d’appartenance auxquels, en tant qu’individus, nous nous identifions : jeunes, baby-boomers, retraités, chômeurs, travailleurs autonomes, races ou ethnies, genre, courants politiques, préférences sportives, etc.

Les reportages, dans des situations comme la crise étudiante de 2012, auront beau être équitables et équilibrés, réalisés dans toutes les règles de l’art, l’"effet du média hostile" fera en sorte qu’il y aura toujours des gens pour s’en plaindre, des deux côtés de l’opinion. »

Disons les choses plus simplement : les gens ont souvent tendance à confondre le message et le messager.

Je m’en tiendrai donc à l’analyse des deux exemples que Mme Pageau donne à l’appui de sa plainte. D’abord, il est vrai, comme le dit la plaignante, que l’échantillon dont elle parle, le Téléjournal de fin de soirée du 21 mars et les radiojournaux de 11 heures et 15 heures du 22 mars 2014, n’est aucunement représentatif de l’ensemble de la couverture radio-canadienne de la campagne électorale.

En fait, cet échantillon est absolument minuscule eu égard à tout ce que Radio-Canada produit en matière de nouvelles dans une journée sur l’ensemble de ses plateformes. Aux fins de cette révision, je me contenterai de préciser ceci :

ICI RDI présente des nouvelles en continue toute la journée avec des reportages qui évoluent au rythme sur l’actualité. C’est encore plus vrai en campagne électorale. Mme Pageau a fondé ses perceptions sur les « informations de fin de soirée » et j’ai présumé qu’il s’agissait du Téléjournal. Mais ce bulletin de nouvelles, qui se veut un récapitulatif de la journée écoulée, ne représente qu’une fraction de l’information présentée quotidiennement à la télévision par Radio-Canada : essentiellement 45 minutes sur plus de 30 heures si on tient compte de tous les téléjournaux présentés sur les antennes régionales.

En radio, ICI Radio-Canada Première propose 18 bulletins de nouvelles par jour : 5 radiojournaux nationaux diffusés sur l’ensemble du réseau, qui durent 10 minutes (6 h, 7 h, 8 h, midi et 17 h); 6 bulletins de nouvelles horaires nationaux de 6 minutes en soirée; et 7 bulletins de nouvelles « intégrés » de 6 minutes, réalisés dans chacune des 16 régions du réseau radio-canadien et qui présentent des nouvelles régionales, nationales et internationales (9 h, 10 h, 11 h, 13 h, 14 h, 15 h et 16 h). Bref, 123 bulletins de nouvelles par jour sur le réseau et les 16 antennes régionales pour un total de plus de 12 heures et demie de contenus.

Les deux bulletins sur lesquels Mme Pageau appuie sa plainte sont donc deux bulletins « intégrés » de six minutes à fort contenu régional, axé sur la région de Montréal. Ils devaient rendre compte en priorité de l’actualité montréalaise, ce qui explique en partie les choix éditoriaux des responsables. En tout état de cause, ils représentaient moins de huit pour cent de tous les bulletins de nouvelles diffusés ce jour-là à la radio.

J’ai par ailleurs regardé attentivement les deux versions du Téléjournal du 21 mars, à 21 heures, sur ICI RDI et à 22 heures sur ICI Radio-Canada Télé. J’ai pu vérifier qu’elles étaient identiques.

Contrairement à ce que la plaignante soutient, le Téléjournal n’a pas choisi « de parler du Parti libéral en premier », loin de là.

La une ce soir-là a été donnée à un reportage en provenance d’Ottawa sur la décision de la Cour suprême de ne pas accepter dans ses rangs le juge Marc Nadon, nommé par le gouvernement fédéral de Stephen Harper. Ce reportage comportait, dans l’ordre, des extraits sonores de Mme Pauline Marois, et de M. Philippe Couillard, qui se réjouissaient tous les deux de la décision de la Cour.

Suivaient ensuite quelques réactions de citoyens au débat des chefs qui s’était tenu la veille sur les ondes d’ICI Radio-Canada Télé.

Le reportage suivant, le premier dans ce Téléjournal sur la campagne électorale québécoise, était celui de la journaliste Martine Biron qui suivait la première ministre Pauline Marois. Il portait sur la position défendue par Mme Marois sur la tenue possible d’un référendum en cas d’élection du Parti québécois et son apparente contradiction avec les propos dans la journée de sa candidate Linda Goupil. On trouvait dans ce reportage des images de Mme Marois en train de faire campagne et des extraits sonores de la première ministre et de son candidat Jean-François Lisée, mais aussi, en réaction, de MM. Philippe Couillard et François Legault.

L’animatrice a ensuite présenté des images montrant Mme Marois entourée de ses candidats vedettes lors d’une assemblée partisane dans la circonscription de Jean-Talon, et ensuite des extraits sonores des candidats péquistes Pierre Karl Péladeau et Bernard Drainville.

Ce n’est qu’après que le journaliste Davide Gentile, qui suivait M. Philippe Couillard, a rendu compte en direct d’une assemblée partisane libérale et présenté les commentaires de trois militants sur leur perception de la campagne de leur parti.

Enfin, l’animatrice a bouclé le segment électoral du Téléjournal par un échange d’analyse avec le chef du Bureau politique de Radio-Canada à l’Assemblée nationale du Québec, M. Sébastien Bovet. Revenant sur l’activité partisane du Parti québécois dans Jean-Talon, dont elle avait parlé plus tôt, elle a lancé son échange avec M. Bovet en lui faisant remarquer que Mme Marois avait sorti « son premier trio », empruntant au vocabulaire du hockey, une façon de dire qu’elle s’était entourée pour l’occasion de ses meilleurs éléments. Ce à quoi M. Bovet a rétorqué qu’un premier trio c’est « pour compter des buts ».

Ce qui n’a rien à voir avec ce que Mme Pageau soutient avoir entendu. Il n’a jamais été question de « sainte Trinité », ni d’« ironie narquoise » ou de « ton sardonique » et encore bien moins d’avoir « implicitement signifié que le Parti québécois (avait) besoin d'un miracle ».

J’ajouterai, pour écarter toute ambiguïté, que le décompte du temps consacré dans ce Téléjournal à chacun des trois principaux partis est le suivant : 4 min 23 s au Parti québécois (42,7 pour cent); 3 min 32 s à la Coalition avenir Québec (30,9 pour cent); et 3 min 1 s au Parti libéral du Québec (26,4 pour cent).

Restent les perceptions, les impressions, les convictions, la subjectivité de Mme Pageau. Et aussi, l’effet du média hostile.

Conclusion

Le Téléjournal de 22 heures, diffusé sur ICI Radio-Canada Télé le 21 mars 2014, et les bulletins de nouvelles de 11 heures et 15 heures d’ICI Radio-Canada Première étaient tout à fait impartiaux et n’enfreignaient aucune des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

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