Djemila Benhabib : propos déformés par le contexte d’un reportage (TJ)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un reportage diffusé le 13 avril 2014 au Téléjournal de fin de soirée.

LA PLAINTE

Un auditeur, M. Pierre Pelletier, se plaint d’un reportage du journaliste Jacques Bissonnet, diffusé le 13 avril 2014 au Téléjournal de fin de soirée sur ICI Radio-Canada Télé. Il estime que ce reportage, sur les réactions de la communauté musulmane aux résultats de l’élection québécoise du 7 avril, était partial.

Plus précisément, M. Pelletier reproche au journaliste d’avoir laissé croire que l’ensemble de la communauté musulmane était unanime à s’opposer à la charte des valeurs, ou de la laïcité, que voulait imposer le gouvernement du Parti québécois, défait à l’élection du 7 avril 2014.

En fait, la plainte de M. Pelletier avait été faite en appui à celle envoyée par Mme Djemila Benhabib, candidate défaite du Parti québécois le 7 avril dans la circonscription de Mille-Îles, interviewée et entendue dans le cadre du reportage de M. Bissonnet.

Comme M. Pelletier, 80 autres personnes se sont plaintes du reportage en question.

Voici un extrait de ce que le plaignant m’écrivait :

« Je crois que le reportage du 13 avril est biaisé et ne démontre pas la réalité. Nous sortons à peine d’une campagne électorale grossière, qui n’a su que diviser la société québécoise. Un homme et son parti ont mené une campagne de peur qui a eu pour effet de propager un sentiment de crainte et d’intolérance envers l’autre. Depuis cette élection, les tensions raciales montent sur les réseaux sociaux, on en vient à détester son voisin. Comment ceux prétendant être notre élite politique peuvent-ils engendrer de telles situations? Diviser pour mieux dominer.

(…)

En tant que diffuseur national vous devriez cesser de donner dans le sensationnalisme et revenir à la base, soit de donner la parole aux citoyens, les informer, les amener à faire leur propre réflexion et favoriser la communication entre les communautés.

Le message de Mme Benhabib est porteur d’espoir et rassurant. Elle nous donne le goût de découvrir notre voisin et de s’ouvrir à sa culture. Une société laïque sans préjugés, en respect de son voisin, une société où l’on contribue au bien commun. (.. )

Pour ces raisons je vous demande d’accéder à la demande de Mme Benhabib. »

Les autres messages d’appui à la démarche de Mme Benhabib auprès de mon bureau vont dans le même sens. Voici quelques courts extraits de ces courriels :

« J'ai pris connaissance aujourd'hui de la lettre que Djemila Benhabib vous a fait parvenir le 14 avril et je dois dire que lorsque j'ai vu ce reportage le 13 avril j'ai été choqué par le montage du reportage que j'ai trouvé malhonnête, et je n'ai pas compris que l'on ait déformé les propos de Djemila (je me suis souvent attardé sur les propos de cette femme depuis plusieurs mois dans l'actualité) en ne retenant de son interview que le passage où on lui faisait dire que le PQ s'était trompé dans ses stratégies vis-à-vis de la charte. Le temps qu'on lui a accordé face aux propos des anti-charte musulmans a été biaisé et tendancieux. D'ailleurs, on avait l'impression que ceux qui avait appuyé la charte devaient faire amende honorable et s'excuser auprès des anti-charte. Il n'y a pas de vérité à mon avis concernant la charte, il n'y a que des campements. »

« Je suis d'accord avec la lettre de Mme Djemila Benhabib (...). Ce n'est pas la première fois que des invités servent d'appât à un reportage. On lui a volé son temps d'antenne et celui de ses concitoyens (...). C'est inadmissible de la part d'une société d'État d'agir de la sorte. Vous subissez des coupures actuellement et si vous continuez comme cela, vous en subirez encore. Ces reportages faussés et dirigés dans une seule direction (celle du journaliste) sont assez clairs aux yeux des téléspectateurs et des auditeurs. »

« C'est vraiment désolant et inquiétant. Quand les journalistes désinforment le public, la mésentente n'est pas loin. C'est assez étonnant aujourd'hui qu'il n'y ait plus aucune morale dans aucune sphère de la société. Il faut croire que la corruption est installée partout même à votre société. Je suis vraiment déçue. »

« C’est un manque de rigueur de M. Jacques Bisonnet, journaliste à Radio-Canada, de n’avoir pas laissé le temps à Djemila Benhabib de bien défendre le point de vue sur la charte, alors que les trois autres intervenants contre la charte avaient, comme d`habitude avec vous, tout le loisir et le temps de pourfendre tout ce qui vient du Parti québécois. Vraiment navrant intellectuellement, professionnellement et moralement de la part de Radio-Canada. »

« Ce reportage de Jacques Bissonnet est profondément biaisé. Trois des quatre intervenants sont des chefs de file anti-charte et le reportage ne donne la parole que quatre secondes à Mme Benhabib en faussant son témoignage pour prétendre lui faire dire que la charte était une erreur. Aucun témoignage et aucune allusion aux musulmans en faveur de la charte comme si la communauté musulmane était monolithique. (...) Ce reportage est scandaleux et sans aucune objectivité. »

« J’ai vu votre reportage concernant le "mécontentement" des islamistes et les soi-disant conséquences de la charte. Je suis très déçue. Vous avez interviewé deux dames connues et réputées pour leurs engagements islamiques et un activiste islamiste qui s’est permis de distribuer des tracts contre la charte. Je suis désolée de vous annoncer que votre chaîne est en train de perdre de plus en plus de sa crédibilité. Je ne vous ai JAMAIS vu inviter des musulmans pro-charte dans vos émissions (pourtant nous sommes très nombreux. Je suis sûre que ce n’est pas tout ce que Mme Benhabib a dit pour ce reportage, mais vous vous êtes arrangés pour nous faire écouter ce qui travaille pour votre cause. Vos "reportages" aux yeux de plusieurs musulmans québécois laïques ne reflètent que VOTRE propre point de vue et non le NÔTRE. »

Tous les arguments invoqués dans ces messages d’appui recoupent essentiellement ceux que Mme Benhabib elle-même a utilisés à l’appui de sa propre plainte.

Voici donc la plainte qu’elle m’a adressée au lendemain de la diffusion du reportage de M. Jacques Bissonnet :

« Le 13 avril en début d’après-midi, j’ai participé à un reportage effectué par Jacques Bissonnet et qui a été diffusé le soir même aux nouvelles à RDI.

L’objet du reportage consistait à faire réagir des membres des communautés musulmanes aux résultats des élections au Québec sous l’angle de la charte des valeurs. J’ai accepté d’y prendre part à condition que mon propos sur l’instrumentalisation du religieux à des fins politiques y trouve écho. C’était l’entente que j’avais conclue avec la recherchiste qui m’a appelée sur mon cellulaire ainsi qu’à mon domicile le samedi en milieu d’après-midi et qui a insisté pour recueillir mes commentaires.

(...)

D’emblée, j’ai mis en garde le journaliste contre une façon erronée de présenter les communautés musulmanes comme une entité homogène et j’insistais sur la nécessité de décliner ces communautés dans leurs pluralités : c’est-à-dire formées de différentes tendances : conservatrice, rigoriste, libérale, progressiste, etc. Comme dans toutes les communautés, on comptait des personnes qui étaient en faveur de la charte de la laïcité et d’autres en défaveur.

Mon propos consistait à 1) me positionner comme une laïque de culture musulmane en faveur de la charte des valeurs comme l’était un certain nombre de musulmans laïques; 2) D’ailleurs, je n’ai pas manqué de souligner la présence de plusieurs personnes de culture musulmane et plus largement immigrantes à ma campagne électorale qui étaient en faveur de la charte; 3) Attirer l’attention de mes concitoyennes et concitoyens sur l’instrumentalisation de l’Islam à des fins politiques par le biais de certaines mosquées ainsi que par l’implication de centres et d’organismes communautaires et cultuels qui ont affiché un activisme politique sans précédent durant cette campagne électorale tout comme il l’avait fait en 2012 et ce, en violation des principes démocratiques et en particulier de la séparation des pouvoirs politiques et religieux; 4) Dénoncer les intimidations et les pressions que j’ai moi-même subis par des groupes islamistes durant cette campagne électorale; 5) Insister sur les fondamentaux de la laïcité, sa portée universelle et son lien intrinsèque avec la démocratie; 6) Rappeler mon adhésion à la charte de la laïcité et revenir sur la stratégie adoptée par le Parti québécois.

Qu’elle ne fut pas ma surprise en visionnant le reportage en soirée de constater que l’ensemble des autres intervenants, trois, étaient tous en défaveur de la charte. Plus encore, qu’ils avaient milité activement contre la charte. Que le temps qui m’a été alloué pour exprimer mes commentaires étayés par des faits, des dates, des noms d’organismes, était de moins de quatre secondes.

Je considère que ma participation à ce reportage a été totalement détournée de son sens et instrumentalisée pour accréditer une thèse dangereuse qui vise encore une fois à tromper l’opinion publique en décrivant les communautés musulmanes comme monolithiques et en défaveur de la charte. Or, il existe tout un courant d’opinion de musulmans laïques qui sont très inquiets des conséquences de l’abandon de la charte. Dans l’intérêt public et pour préserver notre espace démocratique, il aurait été pertinent de le laisser s’exprimer.

Me sentant totalement trahie par le traitement de l’information qui a été fait, je demande à RDI à ce que ma contribution soit retirée des archives de ce reportage et qu’un autre reportage soit consacré aux musulmans laïques en faveur de la charte qui n’ont guère trouvé d’espace pour exposer leur perspective au grand dam de la liberté d’expression. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. Luc Simard, directeur, Diversité et Relations citoyennes, a répondu à M. Pelletier au nom de la direction de l’Information.

Voici l’essentiel de sa réponse :

« Mme Benhabib a écrit que nous avions détourné le sens d’une entrevue qu’elle a accordée au reporter Jacques Bissonnet, le 13 avril dernier. L’extrait qu’il a utilisé dans son reportage accréditerait, selon elle, l’idée d’une communauté musulmane monolithique dans son opposition à la charte des valeurs de l’ex-gouvernement du Parti québécois. Mme Benhabib s’est sentie trahie par ce reportage et elle réclame que le segment où elle apparaît soit retiré des archives. Vous appuyez enfin sa demande de présenter un autre reportage sur les musulmans laïques en faveur de la charte.

Commençons par ce dernier point. Entre août 2013 et mai 2014, nous avons présenté des centaines de reportages, d’analyses et d’entrevues sur la charte, à la télévision, à la radio et sur internet. Pendant ces nombreuses heures d’antenne, nous avons recensé des dizaines d’occasions où nous avons vu et entendu des femmes et des hommes musulmans qui étaient, comme vous, préoccupés par l’usage de la religion à des fins politiques. Mme Benhabib est elle-même apparue dans plusieurs reportages sur la question.

Abordons maintenant la demande de Mme Benhabib de retirer son entrevue de nos archives. Il est très rare que nous agissions de la sorte, car nous voulons nous assurer que notre public comprenne les tenants et les aboutissants de l’actualité.

Que penseraient nos téléspectateurs, auditeurs et lecteurs s’ils ne pouvaient remonter le fil d’un sujet qui les tient à cœur parce que ce fil a été brisé? Ils auraient à juste titre l’impression que nous tentons de camoufler des pans de la réalité, ce qui minerait notre crédibilité. En outre, des archives complètes aident nos journalistes à retracer le fil des événements et, sur une longue durée, elles deviennent la matière première de nos reportages historiques. Il importe de souligner que Radio-Canada est unique, dans le paysage audiovisuel du pays, pour la qualité de ses archives télévisées.

Revenons sur l’échange que Mme Benhabib a eu avec une journaliste à la recherche, la veille de l’entrevue. Mme Benhabib mentionne avoir exprimé le souhait que son propos sur l’instrumentalisation de l’islam à des fins politiques trouve écho dans le reportage. Nous avons discuté avec cette journaliste : elle a compris le souhait de Mme Benhabib, mais elle ne lui a pas promis que ses paroles se retrouveraient dans le reportage. Elle a dit qu’elle allait transmettre son souhait au reporter qui allait la rencontrer, ce qu’elle a fait. Il faut savoir que nous ne prenons jamais d’engagement sur le contenu final d’un reportage. Il en est ainsi parce qu’il est impossible, pour un reporter, de déterminer ce contenu avant de compléter sa cueillette d’information.

Nous avons réécouté toute l’entrevue que Mme Benhabib a accordée à M. Bissonnet et nous avons noté qu’elle y avait abordé le sujet qui lui tient à cœur. Même si ce n’était pas dans ses mots, la question s’est retrouvée à l’antenne. Vous vous souviendrez qu’un des intervenants du reportage, M. Abdou Zirat, était l’instigateur d’un mouvement (Inchallah j’vote) visant à convaincre les citoyens d’origine maghrébine – en majorité de foi ou de culture musulmane – d’aller voter.

À part M. Zirat et Mme Benhabib, deux autres personnes ont été interviewées pour ce reportage. Mme Benhabib dit avoir été surprise de constater, au moment de la diffusion, qu’elle était la seule intervenante en faveur de la charte. Notre journaliste à la recherche a pourtant souvenance de le lui avoir précisé au cours de l’entretien téléphonique du samedi. C’était en partie pour ne pas interroger seulement des opposants à la charte qu’elle sollicitait sa participation au reportage. De plus, dans un court reportage conçu pour un bulletin de nouvelles, il est impératif de déterminer un angle précis pour traiter le sujet. Il s’agit ici d’une prérogative éditoriale. Comme vous l’avez sans doute remarqué, le reportage portait sur la réaction et les attentes des opposants musulmans à la charte, au lendemain de la défaite du Parti québécois.

Avons-nous accrédité la thèse d’une communauté musulmane monolithique dans son opposition à la charte des valeurs? Il nous semble que la présence à l’antenne de
Mme Benhabib montrait clairement qu’il n’y avait pas unanimité sur la question. Aurait-il fallu inclure dans ce reportage un autre partisan de la charte? Nous ne le croyons pas. Dans l’abondante couverture médiatique que nous avons mentionnée plus haut, la majorité des musulmans qui ont bien voulu s’exprimer sur la question se disaient opposés à la charte.

Finalement, Mme Benhabib est déçue de la brièveté de son temps d’antenne. Elle apparaît à l’écran pendant onze secondes et nous l’entendons pendant quatre secondes à peine. L’ensemble du reportage ne dépassait pas deux minutes, ce qui est la durée moyenne de ce genre d’exercice. Il faut se souvenir que le reportage de nouvelles est un format particulièrement contraignant et que l’inclusion de segments de quelques secondes y est la norme plutôt que l’exception. »

LA RÉVISION

Le plaignant n’a pas accepté les explications de M. Simard et m’a demandé de réviser sa plainte et, évidemment, celle de Mme Benhabib.

Pour les besoins de cette révision, je reproduis ici l’ensemble du contenu visé par la plainte, tel que diffusé au Téléjournal de fin de soirée du 13 avril sur ICI Radio-Canada Télé :

Manchette en ouverture du bulletin de nouvelles

Pascale Nadeau, animatrice du Téléjournal : « Les musulmans se réjouissent du retour des libéraux au pouvoir. »

Texte en surimpression à l’écran pendant la manchette :

« L’heure du rapprochement »

Extrait sonore de Mme Dalila Awada : « C’est effectivement reçu comme un soulagement. »

Pascale Nadeau : « Mais la charte du PQ a laissé des cicatrices dans la communauté. »

Extrait sonore de M. Abdou Zirat : « Tout ça c’est du gâchis, moi j’appelle ça du gâchis. Alors comment on va réparer ça? »

Présentation du reportage de Jacques Bissonnet, lue en ondes par Pascale Nadeau :

« Les opposants musulmans à la charte des valeurs du Parti québécois souhaitent que le nouveau gouvernement libéral agisse rapidement pour rétablir la confiance.

Ils affirment avoir été sérieusement offensés par ce projet qui a laissé des cicatrices.

Jacques Bissonnet. »

Texte du reportage de Jacques Bissonnet :

Extrait sonore de Mme Dalila Awada : « C’est effectivement reçu comme un soulagement. »

Jacques Bissonnet : « Ils ont été nombreux dans la communauté musulmane à se sentir directement visés par la charte, les femmes surtout. »

Extrait sonore de Mme Dalila Awada, étudiante en sociologie : « Il y a eu des blessures, un bris de confiance. Donc, il y a tout ce travail-là qui reste à faire également. Maintenant que la charte, on peut dire, est un peu mise de côté, il y a encore un travail sur le terrain qu’il va falloir faire de sensibilisation, de rapprochement. »

Jacques Bissonnet : « Abdou Zirat a lancé durant la campagne un mouvement contre la charte appelé "Inchallah j’vote". Ce qu'il ne pouvait accepter dans ce projet c'est la clause sur les signes ostentatoires dans la fonction publique. Une disposition offensante qui n'a servi qu'à diviser, selon lui. »

Extrait sonore de M. Abdou Zirat, vice-président des communications, Congrès Maghrébin au Québec : « Tout ça c’est du gâchis. Moi j’appelle ça du gâchis. Alors, comment on va réparer ça? C’est vraiment un grand chantier, moi je trouve. »

Jacques Bissonnet : « Abdou Zirat souhaite maintenant une meilleure harmonie au Québec. »

Extrait sonore de M. Zirat : « L’islam c’est une affaire personnelle, mais la citoyenneté c’est ce qui nous rassemble en fait et c’est ce qui va nous conduire à ce Québec dont je rêve, un Québec, je dirais, qui nous ressemble et qui nous rassemble. »

Jacques Bissonnet : « Samira Laouni, docteure en économie, qui a vécu plusieurs années en France, estime que le Parti québécois a fait l'erreur de s'inspirer du modèle français.

Extrait sonore de Mme Samira Laouni, présidente, Communication pour l’ouverture et le rapprochement interculturel : « Il y a certains membres du PQ qui étaient fiers d’imiter la France. Je suis désolée, ce n’est pas du tout un pays à imiter. »

Jacques Bissonnet : « Djemila Benhabib, candidate défaite du Parti québecois, admet maintenant que son parti a commis des erreurs. »

Mme Djemila Benhabib, candidate défaite du Parti québécois dans Mille-Îles : « Est-ce qu’on s’est trompé concernant les stratégies? Je vous dirais oui, certainement. »

Jacques Bissonnet : « Les 300 000 musulmans au Québec se sont massivement mobilisés pour aller voter contre la charte. Plus de la moitié de cette communauté a participé au scrutin, c’est du jamais vu.

La balle est maintenant dans le camp du premier ministre élu, Philippe Couillard, qui s'est déjà engagé à adopter une nouvelle formule d'accommodements plus consensuelle.

Ici Jacques Bissonnet, Radio-Canada, Montréal. »

Aux fins de ma révision, je ne retiendrai pas les arguments de M. Pelletier, le plaignant, qui sont pour l’essentiel des considérations fondées sur ses propres opinions politiques.

Je rappelle que je suis un ombudsman de presse et que j’examine les plaintes des auditeurs à l’endroit des contenus d’information à la lumière des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada et des règles de l’art du journalisme.

Comme M. Pelletier, par sa plainte, appuie la démarche de Mme Benhabib, je retiendrai plutôt les motifs, faits et autres considérations que celle-ci m’a exposés dans son intervention écrite auprès de mon bureau et pour laquelle elle a manifestement sollicité le soutien de son réseau d’amis ou de partisans.

Je disposerai d’abord des deux demandes qui concluent la plainte de Mme Benhabib.

La plaignante considère que le reportage n’a pas donné aux musulmans laïques en faveur de la charte l’espace leur permettant « d’exposer leur perspective, au grand dam de la liberté d’expression ». Elle demande donc qu’un autre reportage leur soit consacré.

Depuis la fin de l’été 2013, j’ai suivi de près, dans mon rôle, le (long) débat sur la charte des valeurs, devenue avec le temps charte de la laïcité. J’ai donc pu vérifier que, comme le souligne M. Simard dans sa réponse à M. Pelletier, Radio-Canada, sur toutes ses plateformes, a donné régulièrement et à de nombreuses occasions la parole à des musulmans qui y étaient favorables, dont, bien sûr, Mme Djemila Benhabib.

En conséquence de quoi je suis convaincu que Radio-Canada a respecté la valeur d’équilibre de ses NPJ que voici :

«Introduction/Mission et valeurs – Équilibre

Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d’opinions. Nos contenus d’information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l’ampleur du courant qu’ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable. »

Par ailleurs, si les NPJ demandent de faire entendre une « diversité de points de vue » sur les sujets controversés, elles laissent à ses responsables de l’information, fidèles en cela à la liberté de presse garantie par les lois constituantes du Canada et du Québec, l’entière liberté de choisir les sujets à traiter et la manière de les traiter.

En ce sens, les NPJ affirment et défendent l’indépendance de son service de l’Information, de ses journalistes et de ses responsables en les invitant à résister aux groupes de pression :

« Introduction/Mission et valeurs – Préserver notre indépendance

Nous sommes indépendants des lobbies et des pouvoirs politiques et économiques. Nous défendons la liberté d’expression et la liberté de la presse, garantes d’une société libre et démocratique.

L’intérêt public guide toutes nos décisions. »

Mme Benhabib estime également que sa participation au reportage a été « détournée de son sens et instrumentalisée pour accréditer une thèse dangereuse ». En conséquence, elle réclame que « sa contribution soit retirée » du reportage archivé.

Voici d’abord ce que disent les NPJ de Radio-Canada sur la destruction et la correction d’éléments d’archives :

« Plaintes – Demandes externes de retrait

Le contenu en ligne demeure accessible en permanence. Il arrive que des personnes mentionnées dans nos pages web nous demandent de retirer de nos sites les documents qui les concernent. En général, nous n’accédons pas à ces demandes de retrait.

Les contenus de nos sites Internet constituent des archives de l’actualité. La modification de ces contenus risque d’altérer l’intégrité de ces archives. Elle pourrait également miner notre crédibilité et la confiance du public à l’égard de notre activité journalistique.

On peut toutefois considérer des exceptions à la règle, lorsque la sécurité du demandeur est en jeu ou que d’autres questions d’ordre juridique sont soulevées.

Les demandes de retrait de documents doivent être soumises au directeur. »

« Correction des erreurs – Correction de matériel archivé en ligne

Dans l’univers numérique, les documents peuvent être accessibles longtemps après leur publication ou leur diffusion initiale. Un article périmé n’est pas nécessairement faux. Il reflète les faits tels qu’ils étaient connus au moment de leur publication et peut constituer une pièce d’archives importante.

Cependant, si nous pouvons conclure à la lumière de nouvelles informations qu’un document archivé est gravement erroné, nous prenons les mesures nécessaires. Ces mesures peuvent comprendre une révision de l’original, l’ajout d’un rectificatif ou la rédaction d’un nouvel article.

Toutes les modifications de documents originaux sont consignées afin de préserver la transparence du processus.

Les décisions de modifier un article ou son statut sur Internet se prennent en consultation avec le réalisateur ou le secrétaire de rédaction concerné. Les décisions de supprimer du contenu incombent au directeur. »

Ces règles sont claires, et identiques dans leur essence à toutes celles qu’on retrouve dans les grands médias du monde entier.

La seule exception possible s’applique dans le cas où « la sécurité du demandeur est en jeu ou que d’autres questions d’ordre juridique sont soulevées ». Ça n’est pas le cas ici. Je ne vois donc pas de raison de retirer du reportage l’extrait d’entrevue de Mme Benhabib.

Il reste à déterminer si le reportage archivé est erroné, et mérite d’être corrigé ou complété, et d’être accompagné d’une mise au point. Ce qui nous amène au fond de la plainte de Mme Benhabib.

Sa participation au reportage a-t-elle été, comme elle le prétend, « totalement détournée de son sens et instrumentalisée pour accréditer une thèse dangereuse qui vise encore une fois à tromper l’opinion publique en décrivant les communautés musulmanes comme monolithiques et en défaveur de la charte »?

Le journaliste Jacques Bissonnet m’a expliqué que l’objectif de son reportage était de faire réagir les opposants musulmans à la charte de la laïcité proposée par le Parti québécois au lendemain de sa défaite électorale. C’est, me dit-il, ce qu’on lui avait demandé et c’est, soutient-il, ce qu’il a expliqué à Mme Benhabib lorsqu’il l’a interviewée.

Mme Benhabib, de son côté, a compris de sa conversation avec la journaliste à la recherche Anne-Marie Poulin, qui l’avait contactée pour M. Bissonnet, que « l’objet du reportage consistait à faire réagir des membres des communautés musulmanes ».

Mme Poulin, avec qui j’ai discuté pour cette révision, confirme. Elle ajoute avoir précisé qu’on cherchait aussi à savoir si le débat autour de la charte laisserait des séquelles dans la communauté musulmane québécoise.

La journaliste dit avoir également indiqué à Mme Benhabib que les trois autres personnes contactées pour le reportage étaient des opposants à la charte et qu’on souhaitait qu’elle y participe pour obtenir un point de vue différent, nommément celui des musulmans favorables à la charte.

Mme Poulin reconnaît que Mme Benhabib lui avait fait part de ses opinions, d’ailleurs déjà connues, sur le caractère non homogène de la communauté musulmane sur la question de la charte, et insisté pour qu’on tienne compte de son propos dans le reportage.

Jacques Bissonnet admet lui aussi que le propos de Mme Benhabib, durant l’entrevue, allait dans le même sens et qu’elle s’était élevée contre « l’instrumentalisation du religieux à des fins politiques ».

En réécoutant et en relisant le reportage, je constate que le propos de Mme Benhabib qui a été utilisé n’a rien à voir avec le message qu’elle souhaitait exprimer et pour lequel elle avait accepté d’accorder une entrevue. Il n’a non plus rien à voir avec ce que Mme Poulin, la journaliste à la recherche, lui avait indiqué qu’on souhaitait lors de la demande d’entrevue, soit qu’on cherchait le point de vue d’un partisan de la charte dans le cadre d’un reportage sur les réactions de la communauté musulmane.

Au contraire, le court extrait utilisé prête à confusion. Présenté à la suite de trois opinions d’opposants à la charte, la reconnaissance par Mme Benhabib que le Parti québécois s’était, selon ses propres termes, « certainement trompé » au plan stratégique, qu’il avait « commis des erreurs » selon ceux de M. Bissonnet, donnait l’impression qu’elle critiquait elle aussi la charte proposée.

Les NPJ de Radio-Canada imposent des responsabilités précises quant à la conduite et l’utilisation des entrevues. Voici les normes pertinentes à l’examen du cas de Mme Benhabib :

« Entrevues – Conduite et utilisation de l'entrevue

Nous informons la personne interviewée du sujet de l’entrevue. Nous ne fournissons pas à l’avance aux participants les questions qui leur seront posées. Cela pourrait donner une fausse impression de spontanéité des réponses obtenues et limiterait indûment la capacité du journaliste de réagir par des questions additionnelles aux propos de la personne interviewée.

Le participant devrait être informé de l’utilisation prévue de l’entrevue. Une fois enregistrée, l’entrevue peut faire l’objet d’un montage avant diffusion pour nous permettre d’en réduire la durée ou de choisir les extraits pertinents. Elle peut aussi être rediffusée en totalité ou en partie, être mise en ligne ou devenir accessible dans les archives de nos sites Internet, ou encore ne pas être diffusée du tout, à notre discrétion.

Nous nous engageons à respecter le sens des propos tenus par les participants, quel que soit le contexte dans lequel nous choisissons de les utiliser. Nous évitons de limiter à l’avance notre capacité de diffuser l’entrevue en raison de contraintes négociées ou imposées par les participants.

Dans les cas où, pour des motifs sérieux, nous acceptons de limiter l’usage qui pourrait être fait d’une entrevue, nous prenons les mesures nécessaires pour respecter cet engagement. Il pourrait être nécessaire d’expliquer à l’auditoire que certaines limites ont été convenues avec le participant, pour que tout le monde puisse juger de la crédibilité des propos tenus par le participant. »

« Entrevues – Montage de l'entrevue

Il est possible d'extraire de l’entrevue intégrale des questions et des réponses qui seront insérées dans un reportage, entrecoupées de narration, de séquences d’actualités ou d’extraits d’autres entrevues. De même, il est souvent nécessaire de procéder au montage d’une entrevue présentée en forme plus longue pour éliminer certains passages moins essentiels ou pour respecter le minutage d’une émission.

Quel que soit le montage qui en est fait, nous présenterons de manière juste et équitable les propos du participant sans en déformer le sens. »

Mme Benhabib a bel et bien été informée du sujet de l’entrevue et de son utilisation prévue.

Toutefois, je ne crois pas, dans le contexte où ils ont été utilisés, que le reportage respecte le sens de ses propos, ni que ceux-ci aient été présentés équitablement.

J’ajoute que dans la conclusion de son reportage, qui vient immédiatement après le bref propos de Mme Benhabib, M. Bissonnet a pris sur lui d’affirmer que les « 300 000 musulmans du Québec se sont massivement mobilisés pour aller voter contre la charte », plus de la moitié de cette communauté ayant participé au scrutin, ce qui, à son avis, était du « jamais vu ».

Je remarque d’abord que le journaliste, comme il l’a admis lors de notre conversation téléphonique, aurait dû attribuer cette affirmation à M. Abdou Zirat, le vice-président, communications, du Congrès Maghrébin au Québec, qu’on entend dans le reportage.

J’ajoute que cet énoncé, dont M. Bissonnet n’a pas vérifié la véracité, renforce l’impression que la communauté musulmane est homogène. Il en va de même de la manchette lue en ondes par l’animatrice Pascale Nadeau au début du Téléjournal (« Les musulmans se réjouissent du retour des libéraux au pouvoir. »).

Or, c’est là un postulat contre lequel s’est élevée Mme Benhabib dans l’entrevue. Et c’est justement la possibilité d’exprimer et de faire entendre son point de vue à l’encontre de cette hypothétique homogénéité que Mme Benhabib avait posé comme condition à la demande d’entrevue de la recherchiste Anne-Marie Poulin.

Pour réflexion sur les dangers de perpétuer des généralisations « admises », je me permettrai de souligner que les musulmans émigrés au Québec sont parmi les moins dévots, sinon les moins, de tous les groupes d’immigrants et même des natifs du Québec.

C’est en tous cas ce que démontre une étude savante réalisée en 2007 à partir des données de Statistique Canada par Paul Eid, chercheur et docteur en sociologie à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec.

Dans cette étude, M. Eid concluait que sur 25 groupes de citoyens, classés par appartenance à une religion, les musulmans d’origine étrangère arrivaient 21e pour leur ferveur religieuse sur une échelle qui plaçait les catholiques natifs du Québec au 25e et dernier rang.

Voici un court extrait de cette étude intitulée La ferveur religieuse et les demandes d’accommodements religieux : une comparaison intergroupe :

« La très faible ferveur religieuse des immigrants musulmans québécois par rapport à la grande majorité des groupes d’immigrants et de natifs d’autres confessions, tant au Québec qu’au Canada, constitue en soi un résultat fascinant. Dans le cadre du débat québécois sur les accommodements religieux, de nombreux intervenants semblent tenir pour acquis que les immigrants musulmans sont, dans leur vaste majorité, de fervents pratiquants mus prioritairement par leur foi en Dieu, et donc forcément hostiles à toute vision laïque et sécularisée des règles régissant la vie en société. Les données mises au jour ici nous forcent à reconsidérer sérieusement un tel présupposé qui tend à colorer le débat en cours. »

Pour en revenir au sujet premier de cette révision, j’estime que le contrat d’entrevue passé entre Mme Benhabib et Radio-Canada n’a pas été respecté.

Je souhaite donc que Radio-Canada publie, à la suite du reportage de M. Bissonnet accessible sur Radio-Canada.ca, et sur la page « mise au point », un correctif indiquant la véritable position formulée en entrevue par Mme Djemila Benhabib pour les besoins du reportage dont elle se plaint.

Conclusion

Le reportage sur les réactions de la communauté musulmane aux résultats de l’élection québécoise du 7 avril 2104, diffusé au Téléjournal de fin de soirée le 13 avril, n’a pas respecté les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada concernant le montage, la conduite et l’utilisation des entrevues.

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Version PDF de la révision.

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