Charte des valeurs : une discussion à 250 personnes ne se résume pas aux impressions de deux d’entre elles (ICI Radio-Canada.ca)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

English version of the review.

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un article publié sur ICI Radio-Canada.ca, le 17 septembre 2013.

LA PLAINTE

La plaignante, Mme Catherine Lu, est professeure associée au département de Science politique de l’Université McGill à Montréal. Elle estime qu’un article publié sur ICI Radio-Canada.ca, le 17 septembre 2013, présentait comme factuels des éléments qui étaient faux et trompeurs.

L’article en question, par le journaliste Bruno Maltais, intitulé Un voile et des propos qui font réagir à McGill, entendait traiter des défis posés par la discussion dans une salle de cours d’un sujet aussi délicat que la charte des valeurs, proposée par le gouvernement du Québec.

Pour les besoins de son article, M. Maltais a interviewé deux étudiants qui ont participé à une conférence de la professeure Lu dans le cadre du cours de science politique (Modern Political Thought) qu’elle donne à l’Université McGill. L’un ou l’autre ont soutenu que Mme Lu avait qualifié de « nationalistes ethniques » les citoyens qui appuient la charte; que ses propos faisaient passer les Québécois pour des racistes; qu’elle avait comparé le débat sur la charte à celui qui avait mené au génocide rwandais; et qu’il était essentiellement un conflit linguistique entre francophones et anglophones.

La plaignante demande donc que ces éléments soient retirés du texte disponible sur le web et qu’une correction qui la satisfasse soit ajoutée à la fin de l’article.

Mme Lu indique que le journaliste Bruno Maltais n’était pas présent dans la classe au cours de sa conférence, s’étant plutôt appuyé, selon ce qu’elle en comprend, sur le compte rendu de deux des quelque 250 étudiants qui y assistaient.

Elle estime que M. Maltais aurait dû vérifier les assertions des deux étudiants sur la nature de ses propos et en interviewer d’autres pour évaluer correctement le contenu et la teneur des échanges durant sa conférence.

Voici de larges extraits de sa plainte, écrite en anglais. Notre traduction :

« Je crois qu’en publiant cet article, Radio-Canada (et son journaliste) (…) n’a pas présenté aux Québécois et aux Canadiens une information factuelle et qu’elle a plutôt contribué à saper l’exercice d’une réflexion démocratique respectueuse fondée sur des faits en attisant un débat déjà sensible et émotif au sujet de la charte des valeurs québécoises (projet de loi 60).

La découverte que le système d’enregistrement audiovisuel de l’Université McGill (…) a automatiquement enregistré le cours-débat que j’ai donné le 12 septembre et sur lequel portait cet article a aussi contribué à ma décision de déposer une plainte officielle. (…) Je suis donc en mesure de prouver que certaines des assertions publiées dans cet article sont fausses ou trompeuses. »

Et elle ajoute :

« L’article cite un étudiant qui affirme que j’ai accusé les citoyens en faveur de la charte d’être des nationalistes ethniques. Or l’enregistrement prouve hors de tout doute que je n’ai fait aucune déclaration de la sorte et qu’au contraire, je n’ai même jamais mentionné le terme “nationaliste ethnique” ou “nationalisme ethnique”.

M. Maltais aurait pu vérifier ce fait en me demandant directement si j’avais proféré une telle accusation. Lorsque M. Maltais m’a contactée pour un bref entretien téléphonique, il ne m’a pas posé directement la question. Il m’a plutôt demandé ce que je pensais de la thèse voulant que les personnes favorables au projet de loi soient des nationalistes ethniques.

(…)

L’enregistrement audio révèle également que, contrairement à ce qu’affirme l’étudiant cité dans l’article, je n’ai jamais déclaré que le débat avait un fondement linguistique, ni avancé que les opposants à la charte étaient des anglophones et que ses principaux sympathisants étaient des francophones.

De même, l’enregistrement démontre hors de tout doute que je n’ai jamais rien dit pour présenter les Québécois comme des racistes.

(…)

L’inclusion de la référence au génocide rwandais faite durant le débat a mis le feu aux poudres et donnait une vision complètement déformée de mes propos. La référence que j’ai faite portait très spécifiquement sur un point de la discussion où nous analysions les effets possibles de la rivalité identitaire entre anglophones et francophones sur les politiques d’intégration des groupes minoritaires. Un étudiant a émis l’idée que certains Québécois francophones pouvaient s’opposer au multiculturalisme parce qu’ils l’associaient à la culture anglophone. Selon cette perspective, le conflit identitaire qui teinte tous les débats sur la neutralité de l’État, la laïcité, le multiculturalisme et les accommodements religieux découlerait d’un conflit identitaire sous-jacent entre groupes francophones et anglophones. Dans ce contexte, j’ai mentionné aux étudiants une étude du sociologue français Gérard Prunier sur l’impact que le clivage entre anglophones et francophones aurait pu avoir sur la politique étrangère de la France au Rwanda. Selon M. Prunier, la France a fait preuve d’indulgence envers le gouvernement rwandais formé en majorité de Hutus parce que cette ethnie était francophone et que la France craignait la montée au pouvoir des Tutsis anglophones, exilés en Ouganda. (…) Cette comparaison visait à démontrer qu’il peut être risqué de juger du bien-fondé de politiques comportant des dimensions politiques ou morales cruciales, en s’en tenant uniquement à une fracture identitaire ou linguistique. L’enregistrement démontre clairement cela et on m’y entend souligner que je ne fais aucune comparaison entre les restrictions imposées par la charte et le génocide rwandais.

En fait, j’ai expliqué cette référence au génocide rwandais à M. Maltais lors de notre entretien téléphonique. J’ai pensé qu’il avait compris que les impressions des étudiants découlaient simplement d’une mauvaise interprétation de mes propos. Comme cela était le cas, c’est avec stupéfaction que j’ai constaté que leur interprétation erronée figurait encore dans l’article, à côté d’une déclaration dans laquelle je réfutais leurs allégations. Comment peut-on penser que l’inclusion d’une fausse impression ou d’une perception erronée qui de surcroît a été réfutée puisse avoir sa place dans un article d’information fondé sur des faits? »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

C’est M. Pierre Champoux, directeur de l’Information, ICI Radio-Canada.ca, qui a répondu à la plaignante au nom de la direction de l’Information.

M. Champoux rappelle d’abord que quelques étudiants ont contacté ICI Radio-Canada.ca afin de faire part « de l'inconfort qu'ils avaient ressenti » pendant les échanges en classe, le 12 septembre 2013, dans le cadre du cours de la professeure Lu. Celle-ci, précise-t-il, s’était présentée en classe « portant un voile, afin de susciter une discussion sur le récent projet de charte des valeurs québécoises proposé par le gouvernement du Québec ».

Et il ajoute :

« Notre journaliste Bruno Maltais a alors jugé qu'il y avait probablement là une histoire démontrant à quel point il peut être complexe d'aborder un sujet aussi sensible dans une salle de cours, alors que le débat fait rage dans l'espace
public. »

M. Champoux rapporte qu’après quelques échanges par courriels entre Mme Lu et le journaliste, celui-ci a sollicité une entrevue avec la professeure, lui « expliquant avoir parlé à des étudiants qui n'avaient pas apprécié la façon dont le sujet avait été abordé en classe ».

L’article a été publié le 17 septembre et M. Maltais, pour en assurer le suivi, a communiqué de nouveau avec Mme Lu le lendemain.

« Sollicitant une nouvelle entrevue avec vous, expose M. Champoux, il vous rappelle vouloir mettre en lumière la difficulté d'aborder de tels sujets, même à l'université. Notre journaliste explique également vouloir traiter de la grande liberté dont jouissent les professeurs à cet égard et connaître la position des universités. Votre réponse est on ne peut plus claire : vous n'avez pas apprécié l'article (quite disappointing) et vous ne souhaitez plus être interviewée par M. Maltais. Toutefois, vous aimeriez rédiger une réponse à cet article afin de rectifier les faits. M. Maltais vous répond qu'il en est désolé et vous invite à nouveau à en discuter.

(…)

Dans votre plainte, Mme Lu, vous soulignez avoir en main l'enregistrement de ce cours du 12 septembre et détenir ainsi la preuve que vous n'avez jamais accusé les partisans de la charte d'être des "nationalistes ethniques". Je vous crois sur parole. Ce n'est d'ailleurs pas le point central de notre article qui, je vous le rappelle, met en évidence la complexité de débattre de tels sujets, même dans une salle de cours d'une grande université.

(…)

Il y a bien sûr les faits, appuyés par l'enregistrement du cours de ce 12 septembre, mais il y a aussi la perception. Or, aux fins de cette réflexion, la perception qu'ont eue ces étudiants est aussi réelle, pour eux, que les faits avérés, pour vous. Votre comportement, vos mots, ceux des étudiants ce jour-là étaient tels que vous le dites, je n'en doute pas. Il n'en reste pas moins que d'autres étudiants, probablement minoritaires (ou silencieux?), les ont interprétés différemment, à travers le prisme de leurs connaissances, de leur culture, de leurs croyances. Ont-ils saisi toutes les subtilités de votre exposé? Probablement pas plus ni moins que ceux qui y étaient favorables. Mais cela demeure ce qu'ils en ont compris.

(…)

Tout en respectant votre choix, nous aurions préféré, Mme Lu, que vous acceptiez l'offre de M. Maltais de réagir à l'article dès le lendemain. Vous auriez alors pu clarifier votre approche et nous aider à pousser la réflexion plus loin. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

La professeure Lu n’a pas été convaincue par la réponse de M. Champoux et m’a demandé de réviser sa plainte.

La plaignante souligne que si elle a refusé la deuxième demande d’entrevue de M. Maltais, c’est entre autres qu’il n’a jamais donné suite lorsqu’elle lui a demandé le nom d’un responsable à qui elle pourrait écrire elle-même une réponse pour rectifier les faits.

Et elle ajoute qu’elle ne voit aucun problème à ce que l’article de M. Maltais rapporte que deux étudiants ont été offensés par les échanges en classe et ont trouvé ses exposés subjectifs.

« Toutefois, écrit-elle, (…) la rigueur journalistique exige un effort de bonne foi de la part du journaliste pour corroborer les faits qui sous-tendent les perceptions et les conclusions des personnes interviewées. »

Voici d’autres extraits pertinents de sa demande de révision :

« Selon M. Champoux, le point central de l’article de M. Maltais était de “[mettre] en évidence la complexité de débattre de tels sujets, même dans une salle de cours d'une grande université”. Si tel était l’objectif de l’article, je m’explique difficilement que M. Maltais n’ait pas interrogé d’autres étudiants parmi les 248 qui ont assisté au cours pour connaître leurs points de vue sur le débat qui a duré une heure et demie.

(…)

M. Champoux écrit : “En abordant de tels sujets, dans un contexte social aussi exalté, devant des étudiants dont vous dites qu'ils risquent de ne pas en saisir toutes les subtilités, ne craignez-vous pas une telle réaction, à tort ou à raison?” Je me demande si M. Champoux ne devrait pas se poser la même question à l’égard de sa profession et se demander si : “Dans un contexte social aussi exalté, Radio-Canada n’a-t-elle vu aucun problème à publier un article qui m’attribue des propos ‘outranciers’, moi qui suis une femme anglophone membre d’un groupe ethnique minoritaire et qui enseigne à l’Université McGill? »

LA RÉVISION

Pour contexte, il faut savoir que la plaignante, avec sa collègue Marie-Joëlle Zahar qui enseigne la science politique à l'Université de Montréal, ont écrit un manifeste qu’elles ont envoyé le 10 septembre à tous leurs collègues enseignants. Ce manifeste les enjoignait « à réfléchir à l'injustice fondamentale, l'incohérence, la contre-productivité et la dangerosité de la charte proposée » et « à arborer un signe religieux visible de leur choix dans leurs salles de classe » pendant au moins une semaine en guise de protestation.

(« Nous invitons tous les enseignements et membres de la Fonction publique à réfléchir à l’injustice fondamentale, l’incohérence, la contre-productivité et la dangerosité de la charte proposée et à participer à un mouvement de protestation pendant une semaine à compter du jeudi 12 septembre. Pendant une semaine (et peut-être indéfiniment ou jusqu’à ce que l’Assemblée nationale rejette la charte), nous invitons tous les membres du corps professoral à arborer un signe religieux visible de leur choix dans leurs salles de classe. Le message lancé doit être clair : la charte proposée ne doit pas simplement être amendée, elle doit être rejetée en bloc par l’Assemblée nationale. »)

Pour la bonne compréhension de tous, je reproduis ici l’article de M. Maltais :

« Un voile et des propos qui font réagir à McGill

Le débat sur la place des signes religieux dans la société québécoise trouve écho dans des salles de classe, où des étudiants craignent que les raccourcis sur les questions identitaires entraînent de mauvaises perceptions du Québec.

Un texte de Bruno Maltais

Jeudi dernier, dans son cours de philosophie politique qui compte quelque 280 étudiants, Catherine Lu est entrée en classe avec un voile sur la tête afin de signifier son opposition au projet de charte des valeurs québécoises. "Ça a lancé une discussion de deux heures. J'ai été frappée par la condamnation qui semblait universelle parmi les étudiants. Un étudiant francophone du Québec a dit qu'il avait honte d'être un Québécois francophone, mais il a aussi dit à la classe de ne pas présumer que tous les Québécois francophones ont appuyé la charte", raconte Mme Lu.

Pour faire part de leur objection à la charte des valeurs proposée par le gouvernement de Pauline Marois, les professeures de science politique,
Marie-Joëlle Zahar et Catherine Lu, qui enseignent respectivement à l'Université de Montréal et à l'Université McGill, ont rédigé un manifeste appelant leurs collègues "à réfléchir à l'injustice fondamentale, l'incohérence, la contre-productivité et la dangerosité de la charte proposée" et "à arborer un signe religieux visible de leur choix dans leurs salles de classe".

« Le message doit être clair : la charte qui nous est proposée ne doit pas être amendée; elle doit être rejetée par l'Assemblée nationale. »

— Extrait de la lettre de Marie-Joëlle Zahar et Catherine Lu

Les deux professeures soutiennent notamment que "la charte est fondamentalement injuste, car elle brime les libertés d'expression et de religion" et qu'elle "rendra l'intégration des nouveaux immigrants plus difficile, non seulement en aliénant ceux qui proviennent de certaines minorités religieuses, mais surtout en alimentant et en nourrissant, plutôt qu'en confrontant et apaisant, les peurs infondées des différences culturelles et religieuses au sein de la population québécoise".

La lettre a été envoyée à certains collègues susceptibles d'adhérer à la campagne. Mme Zahar indique que certains ont répondu à l'appel; d'autres pas.

Des étudiants dénoncent la démarche

"En plus de susciter un débat nullement objectif et de diffuser ses propres opinions politiques, [la professeure] a accusé les citoyens qui appuient ce projet de nationalistes ethniques", déplore une étudiante de McGill qui ne souhaite pas être identifiée, par crainte d'être jugée par ses camarades de classes qui, dans le contexte, pourraient croire qu'elle adhère à des principes présentés comme condamnables par sa professeure et ceux s'étant exprimés sur le sujet.

"Quand elle est arrivée en classe avec un voile, j'étais contente qu'on parle de la charte des valeurs", indique l'étudiante, qui se dit "catholique, moitié Québécoise, moitié Italienne". Mais la tournure des événements l'a incitée à écrire aux médias pour dénoncer la manière dont l'enjeu a été présenté.

"En voulant nous expliquer l'origine de ce projet du Parti québécois, elle a fait une analogie assez outrageuse [sic] en comparant le débat entre francophones, anglophones et allophones à celui du génocide rwandais", explique l'étudiante, qui souligne que plusieurs de ses camarades sont des étudiants étrangers et ne sont donc pas au fait des débats sur l'identité québécoise et les accommodements raisonnables qui ont eu lieu au cours des dernières années.

"Je pense que de telles actions ne font qu'attiser les tensions entre les nombreuses cultures du Québec et mettre une étiquette désolante sur les étudiants de cette université, peu importe leur allégeance politique, leur origine ou leur religion, en plus de faire passer les Québécois pour des racistes, ce que je refuse catégoriquement d'accepter", soutient-elle.

Un autre étudiant du même cours, né au Québec et ayant des origines syriennes et kurdes, estime que "l'enseignante, en tentant de vulgariser l'enjeu, a faussement expliqué la nature du débat comme étant linguistique, disant à la classe que les anglophones sont ceux qui s'opposent à la charte et que les francophones sont ses principaux partisans, faisant même une comparaison très floue avec la dynamique linguistique du Rwanda en 1994".

Catherine Lu explique avoir fait allusion au clivage ethnique du Rwanda dans le cadre d'une analyse politique d'un chercheur français, et qu'il n'était évidemment pas question de comparer ce que les Tutsis ont vécu à la situation des minorités québécoises.

L'étudiant précise d'ailleurs ne pas accuser sa professeure de racisme, mais déplore que "ce genre de propos peut amener les étudiants internationaux à se faire une image néfaste des Québécois. La plupart des étudiants d'ailleurs criaient à l'injustice. Ils sont nouvellement arrivés et déjà, les propos d'une enseignante pourraient biaiser leur image de la société québécoise et des Québécois de souche".

L'Université McGill s'oppose à la charte des valeurs québécoises

Dans un message diffusé mardi sur son site Internet (sans lien avec la démarche de la professeure de science politique), l'Université McGill souligne que le respect des choix religieux et de la pluralité des cultures sont des principes essentiels pour la communauté de l'institution.

"L'Université doit demeurer un espace de liberté et d'échange d'idées. La proposition d'interdire à nos professeurs et employés qui le souhaitent ou qui s'y sentent tenus de porter des signes religieux, même s'ils sont facilement visibles, est contraire à nos principes et n'ajoute en rien à la stricte neutralité religieuse et politique de McGill comme institution elle-même. Tous les membres de la communauté universitaire avec lesquels j'ai eu l'occasion de discuter de la question s'inquiètent vivement de cette proposition, et souhaitent qu'elle soit retirée", indique Suzanne Fortier, principale et vice-chancelière de l'Université McGill. »

D’entrée de jeu, je dirai que j’entretiens des réserves à propos de l’article de M. Bruno Maltais et de la réponse de M. Pierre Champoux à la plainte de la professeure Lu.

En premier lieu, je suis perplexe quant aux raisons pour lesquelles le journaliste a accepté de ne pas identifier l’étudiante qu’il cite dans son article. Selon ce qu’écrit M. Maltais, c’était parce qu’elle craignait « d'être jugée » par ses camarades de classe qui auraient pu croire « qu'elle adhère à des principes présentés comme condamnables par sa professeure et ceux s'étant exprimés sur le sujet ».

Les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada autorisent un journaliste à ne pas identifier une source si cela lui « permet de recevoir des informations importantes et de les divulguer au public ».

La norme intitulée « Protection des sources - Garantie de confidentialité » dit ceci :

« Si nous ne protégeons pas convenablement nos sources confidentielles, nous perdrons la confiance de nos informateurs et cela compromettra notre capacité de dévoiler les abus de pouvoir.

Nous offrons une protection à nos sources en nous basant sur plusieurs facteurs, dont l’importance de l’information, son impact possible sur la vie des Canadiens et son influence potentielle sur des enjeux d’intérêt général.

Nous prenons aussi en considération le degré des difficultés personnelles ou professionnelles de la source et les dangers possibles auxquels elle s’expose, si elle est reconnue.

Nous devons faire les efforts nécessaires pour établir la crédibilité de l’informateur et trouver des moyens de corroborer l’information. (…) »

À mon avis, l’information fournie par l’étudiante au journaliste et son impact potentiel n’étaient pas suffisamment importants pour qu’on accepte de ne pas l’identifier. Pas plus que les « difficultés personnelles ou professionnelles » ou les « dangers possibles » auxquels elle s’exposait si elle était identifiée.

La « crainte d’être jugée » par des camarades de classe est plutôt futile lorsqu’on compare ce « danger » à ceux auxquels s’exposent les sources auxquelles on garantit habituellement l’anonymat.

Sans compter que M. Maltais n’a pas vraiment trouvé de « moyens de corroborer l’information » que l’étudiante lui a livrée.

Par ailleurs, s’il explique pourquoi l’étudiante tenait à ne pas être identifiée, le journaliste ne fournit aucune explication pour le deuxième étudiant qu’il cite, et qu’il n’identifie pas non plus.

Sur le fond du sujet, il m’apparaît qu’il était effectivement justifié et intéressant de démontrer « à quel point il peut être complexe, pour utiliser les termes de M. Champoux, d'aborder un sujet aussi sensible (que la charte des valeurs québécoises) dans une salle de cours ».

Toutefois, à mon avis, l’article ne va pas très loin sur le chemin qui mène à cet objectif.

D’abord parce que M. Maltais n’a pas assisté à la conférence de la professeure Lu et que son texte est construit sur les déclarations de seulement deux étudiants d’un cours universitaire dont l’auditoire comptait autour de 250 personnes. L’unique impression, donc, que deux de ces personnes se sont faites de la présentation de la professeure Lu à partir de leurs seules compréhension et interprétation de ses propos.

Pourquoi ne pas avoir tenté de parler à d’autres étudiants du cours?

M. Maltais m’a expliqué qu’en interviewant Mme Lu sur les critiques formulées par ses deux étudiants, et en la citant dans l’article, il estimait avoir obtenu les deux visions divergentes d’une même réalité. Selon lui, ça suffisait pour illustrer à quel point il est délicat d’aborder, même dans un cours universitaire, une question aussi sensible que le projet de charte des valeurs québécoises.

Je ne crois pas que cette façon de faire rende justice à Mme Lu puisqu’on la place dans la situation de se défendre contre des critiques dont on ignore si elles sont fondées.

Autrement dit, le lecteur doit faire un choix entre sa parole et celle des deux étudiants qui, je le souligne, l’accusent d’avoir qualifié les partisans du projet de charte de « nationalistes ethniques », d’avoir fait « passer les Québécois pour des racistes » et « faussement expliqué la nature du débat comme étant linguistique, faisant même une comparaison très floue avec la dynamique linguistique du Rwanda en 1994 ».

La manière retenue par M. Maltais m’apparaît surtout un peu courte pour démontrer la complexité qu’il voulait décrire par son article. Car la seule chose qu’il permet de constater, c’est que, sur un sujet du genre, tout le monde ne peut pas être d’accord et que d’aucuns sont plus sensibles que d’autres à certains arguments et énoncés.

D’où l’intérêt, d’ailleurs, de l’aborder d’un point de vue d’universitaire dans le cadre d’un cours de science politique où tous les points de vues, variables, raisonnements et considérations seront débattus et mis en perspective ouvertement, avec respect et sans restriction.

Or c’est justement ce que j’ai entendu lorsque j’ai écouté l’enregistrement du cours/conférence que la professeure Lu a donné le 12 septembre 2013 et dont se sont plaints les deux étudiants cités dans l’article de M. Maltais. Et c’est aussi ce que je n’ai pas retrouvé dans cet article.

Ce qui m’amène à un autre élément de la plainte, soit la véracité des assertions des deux étudiants cités par M. Maltais.

Le directeur de l’Information d’ICI Radio-Canada.ca, M. Pierre Champoux, dit croire sur parole Mme Lu lorsqu’elle affirme n’avoir jamais traité de « nationalistes ethniques » les partisans du projet gouvernemental de charte des valeurs.

Et effectivement, j’ai pu vérifier que Mme Lu n’a jamais prononcé ces mots durant sa conférence, ni laissé entendre quoi que ce soit qui s’en approche.

Elle n’a pas non plus « expliqué la nature du débat comme étant linguistique » pour utiliser les termes du second étudiant interviewé par le journaliste, ni fait « passer les Québécois pour des racistes » selon les mots de la première.

Pas plus qu’elle n’a comparé le génocide au Rwanda au débat actuel au Québec autour du projet de charte.

Au contraire. L’enregistrement de la conférence indique que la professeure a souvent fait valoir :

  • que bien qu’elle soit personnellement opposée au projet de charte, tous avaient le droit de ne pas partager ses opinions et points de vue, qu’elle n’en prendrait pas ombrage, qu’il fallait au contraire en débattre, le cours étant un endroit de discussion;
  • qu’on ne pouvait pas mettre tous les partisans de la charte dans le même panier, qu’il était « simpliste » de dire qu’ils seraient tous racistes;
  • qu’une partie des francophones, particulièrement ceux qui vivent hors de l’agglomération montréalaise, pouvaient être plus méfiants à l’endroit de comportements culturels et religieux différents avec lesquels ils ne sont jamais en contact;
  • que du fait de leur statut minoritaire au Canada et en Amérique du Nord, des injustices auxquelles ils ont dû faire face par le passé et de leur lutte constante pour leur survie linguistique et culturelle, les Québécois francophones sont plus méfiants à l’égard des différences religieuses et culturelles;
  • qu’un argument pertinent des partisans du projet de charte est que la religion oblige la soumission à un pouvoir suprême (higher power) que l’État ne peut reconnaître s’il ne veut pas miner les bases de sa souveraineté et de sa légitimité;
  • que la tactique visant à assimiler au multiculturalisme ceux qui s’opposent au projet de charte, et le multiculturalisme aux anglophones, incite les francophones à s’opposer à tout ce que les anglophones pensent ou font, transformant ainsi le débat sur la charte en conflit identitaire; ce phénomène a été analysé par l’historien et politologue français, et grand spécialiste de l’Afrique, Gérard Prunier, dans le contexte de l’appui longtemps indéfectible de la France au pouvoir Hutu francophone au Rwanda contre les Tutsies minoritaires et anglophones, ce qui explique, selon lui, que le gouvernement français n’ait pas agi plus tôt pour empêcher le génocide de 1994.

Sur ce dernier aspect de la discussion durant son cours, la professeure Lu prend la peine de faire la mise au point suivante :

« L’analogie est-elle claire? Je ne dis pas que la comparaison se tient à tous les plans. Pour ce qui est de la gravité des gestes, de toute évidence, massacrer un peuple ou commettre un génocide n’a rien de comparable au fait de restreindre les croyances religieuses ou le port de symboles religieux. Il reste qu’il y a tout de même une logique semblable à cette politique identitaire. »

M. Champoux, dans sa réponse à Mme Lu, indique que ce qui importe, compte tenu de l’objectif de l’article de M. Maltais, ce ne sont pas les faits, « appuyés par l'enregistrement du cours de ce 12 septembre », mais « la perception ».

« Or, écrit-il, aux fins de cette réflexion, la perception qu'ont eue ces étudiants est aussi réelle, pour eux, que les faits avérés, pour vous. »

M. Champoux a raison. Le problème, à mon avis, vient de ce que M. Maltais n’a pas présenté ces opinions ou perceptions comme telles. En tous cas, pas toutes, ni clairement.

Je m’attarderai pour en faire la démonstration à certains extraits de l’article qui posent problème. Dans ces extraits, M. Maltais donne la parole aux deux étudiants qu’il cite.

Premier extrait :

« "En plus de susciter un débat nullement objectif et de diffuser ses propres opinions politiques, [la professeure] a accusé les citoyens qui appuient ce projet de nationalistes ethniques", déplore une étudiante de McGill qui ne souhaite pas être identifiée, par crainte d'être jugée par ses camarades de classe qui, dans le contexte, pourraient croire qu'elle adhère à des principes présentés comme condamnables par sa professeure et ceux s'étant exprimés sur le sujet. »

Ici le choix des mots par le journaliste est important. L’utilisation du verbe « déplorer » après les propos de l’étudiante implique que ceux-ci sont fondés. En fait, s’il avait voulu parler de
« perception », M. Maltais aurait plutôt dû utiliser les mots « prétend », « soutient », voire « affirme » pour présenter les propos de l’étudiante.

Je rappelle que jamais Mme Lu n’a traité les partisans du projet de charte de « nationalistes ethniques », ni de quoi que ce soit d’approchant. M. Maltais a bien demandé à Mme Lu ce qu’elle pensait de ceux qui le faisaient, mais il ne lui a jamais demandé si oui ou non elle-même l’avait fait durant son cours.

L’autre élément de ce paragraphe qui pose problème à mes yeux est celui dans lequel le journaliste prend pour acquis que la professeure a présenté des principes « comme condamnables ». Encore une fois, cette formulation implique qu’il s’agit là d’un fait, alors que M. Maltais n’en sait rien puisqu’il ne se fie qu’à la parole de l’étudiante qui s’est confiée à lui.

Deuxième extrait :

« "En voulant nous expliquer l'origine de ce projet du Parti québécois, elle a fait une analogie assez outrageuse [sic] en comparant le débat entre francophones, anglophones et allophones à celui du génocide rwandais", explique l'étudiante, qui souligne que plusieurs de ses camarades sont des étudiants étrangers et ne sont donc pas au fait des débats sur l'identité québécoise et les accommodements raisonnables qui ont eu lieu au cours des dernières années. »

Ici, même remarque que pour la citation précédente : le mot « explique » prend pour acquis que ce que rapporte l’étudiante est exact, et non qu’il s’agit de son interprétation des faits.

Les autres citations des étudiants m’apparaissent plus correctement présentées de sorte qu’on y comprend mieux qu’il s’agit de leur interprétation de ce qui a été dit en classe (y compris les références à la situation au Rwanda) et non des propos réels de la professeure Lu.

Le journaliste a d’ailleurs recueilli et présenté les explications de la professeure à ce sujet. Voici comment :

« Catherine Lu explique avoir fait allusion au clivage ethnique du Rwanda dans le cadre d'une analyse politique d'un chercheur français, et qu'il n'était évidemment pas question de comparer ce que les Tutsis ont vécu à la situation des minorités québécoises. »

C’est bref et plutôt laconique. Mais tout autant, il est vrai, que les propos des étudiants, l’une parlant d’une « analogie assez outrageuse [sic] comparant le débat entre francophones, anglophones et allophones à celui du génocide rwandais »; l’autre de « comparaison très floue avec la dynamique linguistique du Rwanda en 1994 ».

Il reste que Mme Lu parlait plutôt de l’attitude de la France dans le drame rwandais à partir de l’ouvrage du politologue et historien français Gérard Prunier, et qu’elle ne comparait nullement, comme le soutient l’étudiante, le débat sur la charte au génocide lui-même. Et, comme je l’expliquais plus haut, la dynamique de l’article n’est pas équitable pour Mme Lu qui doit se défendre de propos qu’on ne présente pas aux lecteurs.

On ne peut toutefois faire abstraction du fait que Mme Lu se soit elle-même posée en actrice dans le débat sur le projet de charte en prenant position publiquement contre et en militant auprès de ses collègues pour qu’ils manifestent ouvertement leur opposition.

Cette situation, plus le fait qu’elle a affiché clairement sa position en classe, allant même pour provoquer le débat jusqu’à se présenter dans son cours arborant un foulard « islamique », ont certainement contribué à indisposer certains étudiants favorables à la charte, entraînant des réactions comme celles recueillies par le journaliste.

Cela dit, pour toutes les raisons que j’ai énumérées, j’estime que l’article est incomplet et qu’il contient des inexactitudes.

Je cite ici, en tout ou en partie, une valeur et un principe sur lesquels sont construites les NPJ de Radio-Canada et qui sont en cause dans l’analyse de la plainte de Mme Lu :

« Exactitude

Nous recherchons la vérité sur toute question d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire. (…) »

« Agir de façon responsable

Nous sommes conscients des conséquences de notre travail journalistique et de notre devoir d’honnêteté auprès des auditoires. Nous n’hésitons pas à corriger une erreur, si nécessaire, ni à effectuer un suivi lorsqu’une situation évolue de façon importante. (…) »

Je souhaite donc qu’une mise au point soit faite et publiée à la suite de l’article de M. Maltais. Conformément aux conclusions de cette révision, cette mise au point devrait corriger les inexactitudes que j’y ai relevées. Elle devrait aussi renvoyer le lecteur à cette révision par le lien approprié.

En terminant, je m’en voudrais de ne pas mentionner le contexte dans lequel M. Maltais a rédigé son article. M. Maltais est affecté à la couverture des réseaux sociaux et c’est de son propre chef qu’il a proposé et écrit l’article qui fait l’objet de cette plainte. Le journaliste l’a fait à temps perdu, à travers les tâches habituelles qu’il doit remplir dans le cadre de son affectation normale.

L’initiative de M. Maltais est tout à fait louable. Mais je me permets de suggérer que, compte tenu du temps qu’un journaliste dans ce genre de situation peut consacrer à un article et des conditions dans lesquelles il s’y active, il y ait un meilleur encadrement de ce travail « hors affectation » et une révision plus adéquate avant diffusion.

Conclusion

L’article intitulé Un voile et des propos qui font réagir à McGill, publié sur ICI Radio-Canada.ca le 17 septembre 2013, a enfreint la valeur d’exactitude et la norme sur la garantie de confidentialité relative à la protection des sources, des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc