Charte de la laïcité : rien n’oblige à présenter tous les points de vue en même temps (ICI Radio-Canada.ca)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un article publié le 10 janvier 2014 sur ICI Radio-Canada.ca.

LA PLAINTE

Le plaignant est M. André Gagnon, président de LGBT pour la laïcité, un organisme qui défend la position des membres de la communauté lesbienne, gaie, bisexuelle et transgenre (LGBT) qui sont favorables au projet de charte de la laïcité du gouvernement du Québec.

M. Gagnon en a contre un article diffusé vendredi le 10 janvier 2014 sur ICI Radio-Canada.ca, puis modifié à sa demande lundi le 13 janvier suivant.

L’article porte sur la prise de position contre la charte d’une trentaine de personnes regroupées au sein de l'association LGBT pour un Québec inclusif et qui a déposé un mémoire devant la commission parlementaire qui étudie le projet de charte.

Le plaignant considérait d’abord que le titre de l’article original, publié le 10 janvier, laissait entendre que toute la communauté LGBT était représentée par cette association qu’il qualifie « d’inconnue (et) sortie de nulle part ».

Il s’en est plaint le 13 janvier par courriel au directeur de l’Information d’ICI Radio-Canada.ca, M. Pierre Champoux.

M. Gagnon lui dit d’abord qu’il représente « le principal organisme de (la) communauté (LGBT) à être intervenu sur la question depuis le début du débat ».

« Notre organisme, écrit-il, LGBT pour la laïcité, est favorable au projet de loi ce qui représente un point de vue très largement partagé dans cette communauté et nous avons déposé un mémoire et devons aussi être entendus. D’autre part, des personnalités bien en vue de notre communauté comme le Dr Réjean Thomas et Mme Michelle Blanc sont associées depuis le début au Rassemblement pour la laïcité et au mouvement des Janettes favorables au projet de loi. Mme Blanc dépose elle aussi un mémoire et sera entendue demain (14 janvier).

Je vous demande en conséquence de corriger cette information erronée et biaisée qui sème l’indignation dans notre communauté et la confusion parmi la
population. »

M. Champoux lui a répondu dans l’heure qu’il allait faire « modifier le titre pour qu'il reflète mieux l'angle de l'article ».

Ce qui fut fait. M. Champoux a aussi fait ajouter une phrase à la fin du texte pour préciser que d’autres points de vue avaient été exprimés par la communauté LGBT, entre autres par l'organisme représenté par le plaignant.

Toutefois, ces modifications n’ont pas satisfait M. Gagnon qui a de nouveau écrit à M. Champoux :

« Ce n’est toujours pas équitable, car l’impression que vous avez créée et qui est TOTALEMENT fausse, c’est que LA communauté LGBT soutient ce genre de point de vue qui est par ailleurs très marginal comme en témoigne les commentaires des lecteurs sur tous les sites où cette nouvelle circule et où on a la plupart du temps la décence de ne pas prétendre qu’il s’agit des représentations de LA communauté LGBT.

Par ailleurs, vous vous attardez sur ce mémoire qui est marginal, mais vous ne dites rien des autres mémoires qui sont, eux, très favorables à la charte. »

(…)

« Je pense que ce n’est pas équitable. Cet article est maintenant en ligne depuis trois jours. Très peu de gens verront votre modification.

La désinformation de votre article restera. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Dans ses échanges avec le plaignant, M. Pierre Champoux a formulé les commentaires suivants :

« Quiconque lit l'article comprend rapidement que plusieurs organismes et personnalités défendant les droits de la communauté LGBT ont l'intention de prendre la parole lors des audiences (de la commission parlementaire). (…) Le simple fait de ne pas évoquer votre association (ou quelque autre organisme du genre) ne constitue pas une erreur ou même un biais, dans ce contexte. »

(…)

« Il ne s'agit que d'un seul article dans le cadre d'une couverture infiniment plus large et complexe.

Nous avons modifié le titre et ajouté une phrase qui précise que d'autres points de vue seront aussi évoqués par des membres de la communauté. »

LA RÉVISION

Toujours insatisfait, M. André Gagnon m’a ensuite écrit, toujours le 13 janvier, pour me demander de réviser sa plainte.

« M. Pierre Champoux, explique-t-il, vient de corriger le titre de l’article et rajouter à la fin qu’il y a d’autres mémoires, mais je considère que ceci est une couverture inéquitable quand l’article est en ligne depuis trois jours et qu’aucune information n’est fournie sur notre mémoire ou celui de Mme Blanc entre autres. »

Pour la bonne compréhension du dossier, je reproduis ici le texte original publié le 10 janvier en indiquant les modifications et ajouts qui y ont été apportés le 13 janvier à la suite de la plainte de M. Gagnon :

TITRE :

La communauté LGBT se fera entendre sur la charte

TITRE MODIFIÉ :

Des membres de la communauté LGBT se feront entendre sur la charte

TEXTE :

Des membres de la communauté lesbienne, gaie, bisexuelle et transgenre du Québec (LGBTQ) ont l'intention de se faire entendre lors de la consultation sur le projet de loi 60 concernant la charte des valeurs, qui débute la semaine prochaine.

Une trentaine de personnes, dont le cinéaste Xavier Dolan, la présidente de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), Alexa Conradi, et la militante
Manon Massé, candidate de Québec solidaire lors des dernières élections provinciales, estiment que cette communauté a été oubliée dans le débat entourant la laïcité.

« Nous voulons que le débat entourant la laïcité de l'État cesse d'être un débat sur l'ethnicité, la question identitaire et la symbolique, puisque ce type de débat risque parfois un glissement vers l'émotivité, voire l'irrationnel. Nous croyons que le débat sur l'intégration des nouveaux-elles immigrants-es ainsi que sur la laïcité doit tenir compte des réalités des membres de nos communautés », disent-ils dans le mémoire de l'Association LGBT pour un Québec inclusif.

Le document souligne l'inquiétude de la communauté sur les objectifs du gouvernement.

« Il est légitime pour nous de craindre qu'un gouvernement qui attaque aussi facilement une minorité au nom de la majorité puisse éventuellement décider d'attaquer les droits de nos communautés, qui sont vues comme des minorités au sein de la société québécoise, dans le but de favoriser la majorité, d'autant plus que ce projet de loi a été fait sans aucune étude préalable », affirme l'association.

AJOUT AU TEXTE :

D'autres points de vue ont par ailleurs été exprimés par la communauté LGBT, notamment par l'organisme LGBT pour la laïcité, qui est favorable au projet de loi du Parti québécois.

Je peux comprendre la frustration de M. Gagnon de ce que le titre de l’article original ait pu laisser entendre que l’association LGBT pour un Québec inclusif, dont il est question dans l’article, représente l’ensemble de la communauté LGBT.

Je note toutefois que le titre lui-même, pris isolément, ne dit qu’une chose : que « la communauté LGBT se fera entendre sur la charte ». Ce qui est tout à fait exact, puisque LGBT pour la laïcité, présidé par M. Gagnon, Mme Michelle Blanc à titre individuel, et la nouvelle association LGBT pour un Québec inclusif se feront toutes entendre en commission parlementaire.

Évidemment, compte tenu de l’article qu’il coiffe, c’est effectivement équivoque et M. Gagnon a été prompt, avec raison, à s’en plaindre.

La direction d’ICI Radio-Canada.ca, par le biais de M. Champoux, a été tout aussi prompte à se rendre aux arguments du plaignant, à changer le titre et à ajouter à la fin de l’article une phrase pour expliquer que d’autres points de vue, dont celui de l’organisme représenté par M. Gagnon, ont cours dans la communauté LGBT.

Avec son nouveau titre et cet ajout, je ne vois pas en quoi l’article dont on discute ici est inéquitable, comme le prétend M. Gagnon. Un titre prêtant à interprétation a été corrigé aussitôt que le plaignant l’a porté à l’attention de la direction de l’Information. S’il l’avait fait trois jours plus tôt, la correction aurait été apportée trois jours plus tôt.

L’équité est une des cinq valeurs sur lesquelles sont construites les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada. Voici comment elle y est définie :

« Équité

Au cours de la collecte d’information et dans nos reportages, nous traitons les personnes et les organismes avec ouverture et respect.

Nous sommes conscients de leurs droits. Nous les traitons sans parti pris. »

Je ne vois aucun parti pris dans le fait qu’un titre ambigu soit resté en ligne pendant trois jours, ni un manque d’ouverture ou de respect envers le plaignant ou son organisme. Une imprécision, une inexactitude, à la rigueur, mais qu’on s’est empressé, en toute bonne foi, de corriger.

J’ajoute que ce n’est pas non plus parce qu’on fait état dans l’article de la position d’un nouvel organisme issu de la communauté LGBT qu’il faut obligatoirement présenter en même temps la position de tous les organismes et membres en vue de cette communauté.

La valeur d’exactitude des NPJ précise que les contenus d’information de Radio-Canada doivent présenter « une diversité d’opinions » et offrir sur toutes ses plateformes « un large éventail de sujets et de points de vue ».

On y lit aussi :

« Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l’ampleur du courant qu’ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable. »

L’objectif de l’article contesté par M. Gagnon était justement de rendre compte, conformément à l’extrait des NPJ cité ci-haut, d’une nouvelle voix dans le concert des opinions, celle de l'association LGBT pour un Québec inclusif, qui compte elle aussi son lot de personnalités, tout comme le groupe que préside M. Gagnon.

J’ai par ailleurs pu vérifier que Radio-Canada, sur l’une ou l’autre de ses plateformes, avait déjà fait état de la position défendue par LGBT pour la laïcité, présidé par M. Gagnon. Cette position pro charte est portée, comme le souligne lui-même le plaignant, par le Rassemblement pour la laïcité dont font partie son groupe et celui de Mme Janette Bertrand. Les actions du Rassemblement et du mouvement qui s’est constitué autour de Mme Bertrand, de même que l’appui qu’ils ont reçu de Mme Blanc et du Dr Thomas, ont tous été relevés par Radio-Canada.

Pour ce qui est en particulier d’ICI Radio-Canada.ca, on y a entre autres publié le 24 septembre 2013, un article intitulé Un nouvel appui pour la charte des valeurs. On y expliquait la création du Rassemblement pour la laïcité qui regroupait alors une quinzaine d'organismes, dont LGBT pour la laïcité, et plus de 60 personnalités. Y étaient inclues les grandes lignes de la position défendue par ses adhérents. Ce texte est toujours en ligne.

Le 15 octobre 2013, sous le titre Vingt Janettes pour la charte des valeurs, la plateforme web de Radio-Canada rapportait la naissance de ce qu’on a appelé par la suite le mouvement des Janettes. On y présentait le point de vue de Mme Janette Bertrand qui venait de publier dans les journaux une lettre cosignée par une vingtaine de femmes bien connues dans les milieux culturel et féministe. Cet article est toujours en ligne.

L’article intitulé Pour ou contre la charte des valeurs?, publié le 17 septembre 2013, mis à jour jusqu’au 7 novembre, dans lequel se trouve la liste détaillée des organismes ou regroupements d’organismes qui se sont affichés ouvertement pour ou contre le projet de charte, avec les liens menant aux articles où il avait été question d’eux; c’est le cas pour le Rassemblement pour la laïcité, et pour le mouvement des Janettes. Ce texte est toujours en ligne.

Conclusion

Même s’il a porté un titre équivoque durant trois jours, le texte intitulé Des membres de la communauté LGBT se feront entendre sur la charte, publié sur ICI Radio-Canada.ca le 10 janvier 2014 et modifié le 13 janvier, n’enfreint pas les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc