Bulletins météo : Une excuse invoquée à répétition est un faux-fuyant (TJ)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos des bulletins météorologiques présentés à ICI Radio-Canada Télé et à ICI RDI.

LA PLAINTE

Mme Line Branchaud, une auditrice ontarienne, s’était d’abord plainte au service à l’auditoire de Radio-Canada. Comme elle n’a pas reçu de réponse, elle s’est ensuite adressée au Bureau de l’ombudsman.

Mme Branchaud en a contre le fait que les présentateurs météo négligent l’Ontario dans les bulletins qu’ils présentent à ICI RDI et à ICI Radio-Canada Télé.

Voici comment elle formule ses griefs :

« Lorsque les présentateurs de la météo (…) arrivent dans la section de l’Ontario, on dirait qu’ils passent tout droit, ce qui ne me laisse pas le temps de tout lire sur le tableau et ne donne presque pas d’information météorologique, à comparer avec les autres provinces et surtout le Québec.

En tant que contribuable de Radio-Canada et RDI, je m’attends de la part des présentateurs météorologiques à plus de détails sur la province de l’Ontario et j’attends toujours des explications de leur part. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

À ma demande, Mme Micheline Dahlander, chef, Diversité et Relations citoyennes, a répondu à la plaignante au nom de la direction du service de l’Information.

Voici l’essentiel de sa réponse :

« Vous avez l’impression que les météorologues "passent tout droit" lorsqu’arrive le moment de donner les prévisions de la météo de l’Ontario sur les ondes d’ICI RDI.

(…)

Nous avons regardé plusieurs bulletins météo diffusés au RDI. Nous constatons qu’habituellement, trois villes de l’Ontario sont représentées sur la carte géographique : Toronto, Sudbury et Ottawa. Comme le présentateur météo arrive à la toute fin du bulletin de nouvelles, il peut arriver qu’il ne lui reste pas suffisamment de temps pour décrire les prévisions complètes pour chacune de ces trois villes. Mais sur la carte, on peut y lire le nombre de degrés prévu pour le lendemain à Toronto, Sudbury et Ottawa.

Il serait évidemment trop long de livrer les prévisions météo pour toutes les villes du pays dans les bulletins de nouvelles nationaux diffusés sur les ondes d’ICI RDI.

C’est pourquoi nous avons choisi de couvrir les villes canadiennes les plus importantes en tenant compte du poids démographique des communautés francophones qui s’y trouvent. Mais la majorité de notre auditoire vit au Québec. Nous devons aussi en tenir compte.

Par ailleurs, sur le site internet de Radio-Canada, vous avez aussi accès aux prévisions météorologiques de nombreuses villes de l’Ontario : http://www.radio-canada.ca/meteo/canada/. Dans le menu déroulant en bas de page vous pouvez sélectionner jusqu’à 58 villes ontariennes allant de Windsor à Alliston. Vous y trouverez la météo du jour et les prévisions des six jours suivants. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Mme Branchaud n’a pas accepté les explications de Mme Dahlander.

Elle en a d’abord contre l’affirmation de Mme Dahlander que sa plainte repose sur une « impression ».

« Je tiens à vous dire, réplique-t-elle, que ce n’est pas seulement une impression, mais que c’est le cas.

(…)

Il est peut-être vrai que la majorité de votre auditoire est au Québec, mais (…) je crois que nous avons droit à un meilleur service public que ce que j’ai en ce moment.

Quant à aller sur votre site internet, Mme Dahlander, c’est l’enfer. Et je tiens à vous informer que ce n’est pas tout le monde qui veut s’informer par le biais de l’internet. Plusieurs préfèrent la télévision, et j’en fais partie. »

Mme Branchaud conclut en invitant Mme Dahlander à aller visionner la météo qu’elle venait juste de voir au Téléjournal Midi à ICI Radio-Canada Télé, et en m’invitant à considérer ce bulletin, pour ma révision du dossier, comme un parfait exemple de ce dont elle se plaint :

« Ce n’est pas la première fois, écrit-elle. (…) Les présentateurs et présentatrices de la météo passent trop de temps à détailler ou cacasser sur la météo des régions du Québec, ce qui ne donne pas de temps pour la météo de l’Ontario. »

LA RÉVISION

Je précise d’abord que j’ai déjà dû me prononcer sur le contenu des bulletins météo. En août 2013, j’ai statué sur une plainte pratiquement identique à celle de Mme Branchaud.

Le plaignant, M. Paul-François Sylvestre, estimait que les bulletins météo devraient présenter les données d’un plus grand nombre de villes ontariennes. Il s’agissait alors de la deuxième plainte de M. Sylvestre à ce propos, ma prédécesseure au poste d’ombudsman, Mme Julie Miville-Dechêne, s’étant elle aussi prononcée sur le sujet, à sa demande, en novembre 2010.

Pour cette analyse, je rappellerai, en empruntant de larges extraits, la révision que j’avais faite de la plainte de M. Sylvestre et dont l’argumentaire est encore tout aussi valable pour celle de Mme Branchaud.

Voici ces passages :

« D’entrée de jeu, j’aborderai ce dossier en citant ma prédécesseure, Mme Julie Miville-Dechêne, qui a eu l’occasion de se prononcer sur la question soulevée par M. Sylvestre (…) le 16 novembre 2010 (...).

Voici ce qu’elle écrivait à l’époque :

"La météo est un sujet sensible pour beaucoup de téléspectateurs. Depuis que je suis en poste, plusieurs francophones de l’extérieur du Québec m’ont écrit pour déplorer que tant de temps soit consacré à la météo du Québec par rapport aux prévisions du reste du Canada. Radio-Canada a la difficile tâche de trouver un équilibre entre son mandat national – c’est-à-dire le mandat de servir les francophones de tout le pays – et la réalité démographique de cette population francophone concentrée au Québec.

J’ai constaté, depuis trois ans, qu’en réaction aux plaintes des efforts étaient faits pour présenter davantage de prévisions météorologiques à l’extérieur du Québec. Le poids démographique des communautés francophones demeure toutefois un critère important, ce qui me paraît difficilement contestable."

Dans le chapitre d’introduction de ses Normes et pratiques journalistiques (NPJ), Radio-Canada définit ainsi sa mission en matière d’information :

"Notre mission

Nous sommes le service public national de nouvelles et d’information des Canadiens. Nous sommes enracinés dans toutes les régions du pays et notre regard se porte sur l’ensemble du Canada, de même que sur le monde. Nous nous assurons d’offrir une perspective canadienne sur l’actualité internationale.

Nos informations sont accessibles en tout temps, et les Canadiens y accèdent comme il leur convient, au moyen d’une gamme de médias en constante évolution. "

Les NPJ précisent aussi que l’information diffusée à Radio-Canada doit tenir compte de la diversité canadienne :

"Refléter la diversité

Nous tenons à refléter fidèlement l’éventail des expériences et des points de vue des Canadiens. Nos informations doivent être pertinentes aux yeux des citoyens, quelles que soient leurs origines, perspectives et croyances, tout en étant conformes à nos valeurs.

Nous nous engageons à refléter les diversités régionales et culturelles du pays et à favoriser le respect et la compréhension entre les régions."

Les NPJ commandent aussi de fournir, à travers tous les médias de Radio-Canada, des contenus d’information qui "offrent un large éventail de sujets et de points de vue".

Toutefois, (…) ces valeurs et principes généraux ne se traduisent pas dans les NPJ par des exigences plus précises en ce qui concerne la nature et la quantité de contenu régional que doivent véhiculer les bulletins de nouvelles et les autres émissions d’information, la météo comme le reste.

D’abord pour éviter l’arbitraire et ne pas brimer la liberté éditoriale des responsables de l’Information qui doivent utiliser leur jugement et leur expérience en jaugeant l’intérêt des sujets qu’ils choisissent de traiter.

Ensuite, parce que tous les contenus ne s’adressent pas au même public. Les bulletins de nouvelles nationaux, par exemple, ne peuvent pas être composés de la même façon que le bulletin régional de Québec ou d’Edmonton.

Enfin, parce que, comme le soulignait Mme Miville-Dechêne, Radio-Canada devra toujours composer avec la réalité démographique canadienne qui concentre au Québec plus de 86 pour cent des francophones du Canada et, donc, de son public potentiel.

Selon les données du recensement de 2011, les Canadiens parlant le français à la maison sont six fois plus nombreux au Québec (6 801 890) que dans les autres provinces (1 090 305).

Il reste que plus de la moitié de ceux qui parlent le français à la maison à l’extérieur du Québec résident en Ontario (595 925). C’est près de deux fois et demie plus qu’au Nouveau-Brunswick (245 405).

(…)

Il y a trois ans, Mme Miville-Dechêne notait déjà que "des efforts étaient faits pour présenter davantage de prévisions météorologiques à l’extérieur du Québec" à la Télévision de Radio-Canada comme au RDI.

(…)

Cependant, la responsabilité de refléter et de servir correctement la diversité de la francophonie canadienne n’incombe pas seulement au RDI, mais à toutes les plateformes dont dispose Radio-Canada.

À cet égard, ses choix stratégiques et les avancées des technologies de communication lui permettent maintenant de diffuser des contenus adaptés à chacun de ses publics, qu’ils s’intéressent d’abord à l’information concernant leur région, ou à des sujets plus pointus ou spécialisés (…).

Radio-Canada a donc de plus en plus les moyens de servir ses auditoires, quels qu’ils soient. Et elle les utilise (...).

(…)

Mais il ne faut pas perdre de vue que, comme toutes les autres plateformes généralistes de Radio-Canada, le RDI demeurera un média qui s’adresse à un public national, c’est-à-dire à toutes les régions du pays en même temps. Ses artisans et sa direction devront donc poursuivre leur recherche constante d’un équilibre, comme l’écrivait ma prédécesseure, entre leur mandat national et la réalité démographique, et résister à la tentation de pousser complètement les informations à caractère régional, dont la météo, vers les autres plateformes. »

Revenons donc maintenant à la plainte de Mme Branchaud.

Tous les extraits des révisions cités plus haut s’appliquent également à l’analyse des griefs de Mme Branchaud. J’ajouterai tout de même quelques considérations sur la sensibilité qu’on doit démontrer dans la présentation des bulletins météo destinés à un auditoire national.

Je m’attarderai plus particulièrement au segment météo que la plaignante invoque à l’appui de sa plainte dans sa demande de révision. Il s’agit de celui présenté dans le cadre du Téléjournal Midi du 9 juin 2014 à ICI Radio-Canada Télé.

La météo présentée à la fin de cette édition du Téléjournal Midi durait 2 min 12 s. Durant les 68 premières secondes, la présentatrice, Mme Julie Jasmine Boudreau, a proposé, à l’aide de cartes animées, les systèmes météorologiques, les températures, la nébulosité et les précipitations prévus pour l’Est du Canada et des États-Unis. Le tout sous la forme d’un échange convivial et détendu, émaillé de menus propos avec l’animatrice du bulletin de nouvelles.

Les 64 secondes suivantes furent consacrées à la présentation des conditions météo sur trois jours de 27 villes ou régions du pays, dont 14 du Québec, une dans chacune des provinces Maritimes, trois en Ontario, une au Manitoba, une en Saskatchewan, deux en Alberta et deux en Colombie-Britannique.

Cette partie du segment météo s’appuie sur la présentation à l’écran de neuf tableaux, chacun montrant les conditions prévues de trois villes ou régions. Les cinq tableaux pour le Québec (le cinquième contient aussi les prévisions pour Saint-Jean, à Terre-Neuve et Labrador) arrivent en premier. Dans le Téléjournal Midi du 9 juin, ils sont demeurés à l’écran de cinq à neuf secondes chacun, pour un total de 35 secondes.

Le tableau suivant, portant sur trois villes des provinces Maritimes, est apparu durant 6 secondes; celui comprenant les trois villes ontariennes, moins de 2 secondes; alors qu’on s’est arrêté 4 et 5 secondes respectivement sur les tableaux des Prairies et de la côte ouest.

On peut toujours arguer que la météo de ce Téléjournal particulier était une exception, que ce n’est pas chaque fois que la présentation des conditions en Ontario ne reçoit que 2 secondes sur 64, contre 35 pour le Québec.

Il faut bien se rendre compte, toutefois, que la durée du segment météo est déterminée et fixe, que sa présentation se fait en direct, en mode conversation, avec tout ce que ça peut comporter d’imprévu et d’incertain dans son déroulement.

Lorsqu’on observe ces présentations sur une longue période, on constate, comme le fait remarquer Mme Dahlander dans sa réponse à la plaignante, que ce sont toujours les éléments de la fin qui souffrent du manque de temps, en raison, notamment, des petits retards accumulés tout au long du segment.

Quand la présentatrice se fait dire à l’oreille par la régie qu’il ne lui reste plus que 20 ou 15 secondes, et qu’elle en est encore à réciter les prévisions du Québec, il est clair qu’elle n’a d’autre choix que d’expédier la suite.

Le bulletin du 9 juin 2014 en est un exemple parfait : deux secondes consacrées au tableau ontarien, et une petite phrase, dite plus courtement encore : « C’est franchement joli en Ontario. »

Il m’apparaît clair que, dans ce cas-ci, le segment météo ne reflétait pas correctement « les diversités régionales » comme l’exigent les NPJ de Radio-Canada. Tout aussi clair que, en raison de la nature et de la structure mêmes des segments météo, ce manquement se produit régulièrement, comme j’ai pu moi-même le constater depuis des années.

Suffirait-il pour y remédier de commencer par les prévisions sur trois jours dans les 27 villes et régions du pays? De réduire le nombre de régions et villes décrites? De limiter le contenu
« autre » de ce segment? D’en accroître la durée? De l’enregistrer avant diffusion? Il ne me revient pas, heureusement, de trouver de solution, il est vrai que j’ai beau rôle.

Mais il faut y voir. La difficulté de tout faire entrer dans les temps n’est pas une excuse qu’on peut invoquer à répétition pour ne pas respecter l’esprit des NPJ. Une excuse invoquée à répétition devient un faux-fuyant, un prétexte pour ne rien faire.

Pour le moment, et pour le cas présent, je m’empêche de conclure à l’infraction aux NPJ afin de laisser le temps aux responsables concernés de réparer ce « vice de forme ».

Conclusion

Le segment météo de l’édition du 9 juin 2014 du Téléjournal Midi, diffusé à ICI Radio-Canada Télé, ni l’ensemble des bulletins météo présentés à la télévision de Radio-Canada, n’enfreignent les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada. Je constate toutefois qu’ils écorchent régulièrement l’esprit de celles-ci et que la direction de l’Information devrait veiller à corriger la situation.

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Version PDF de la révision.

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