Analyse : tout n’est pas à prendre au pied de la lettre (TJ)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’une analyse de Sébastien Bovet, diffusée au Téléjournal à ICI Radio-Canada Télé, le 10 mars 2014.

LA PLAINTE

Un auditeur, M. Constant Marcove, se plaint d’une analyse diffusée au Téléjournal de 22 heures à ICI Radio-Canada Télé, le 10 mars 2014. M. Marcove considère que le langage employé par l’analyste Sébastien Bovet laissait transparaître de la partialité.

Voici l’essentiel de sa plainte :

« Selon M. Bovet, le Parti libéral et la CAQ ont aiguisé leurs couteaux et sont restés éveillés une bonne partie de la nuit pour pouvoir mettre de l'avant aujourd'hui leurs réponses à la venue de PKP.

(…)

Ce n'est pas la première fois que M. Bovet fait des affirmations extrêmement biaisées telles que celles-ci. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Mme Micheline Dahlander, du service de traitement des plaintes, a répondu à M. Marcove au nom de la direction de l’Information.

Voici l’essentiel de sa réponse :

« Nous avons réécouté attentivement ce Téléjournal. La présentatrice, Céline Galipeau, a demandé au chef de Bureau à Québec de parler de l’effet Péladeau en lui demandant : "Aujourd’hui, l’effet escompté s’est un peu dissipé pour le PQ?" Sébastien Bovet lui répond : "L’euphorie d’hier a fait place à la justification aujourd’hui parce que toute la nuit le Parti libéral et la Coalition avenir Québec ont aiguisé leurs arguments, ont aiguisé leurs couteaux aussi, pour attaquer la candidature de Pierre Karl Péladeau. L’angle qu’ils ont trouvé est de questionner sa propriété de Québecor inc. Mme Marois a été placée sur la défensive donc elle a dû justifier le fait que Péladeau conserve ses actions…"

Laissez-nous vous préciser le sens de l’expression proverbiale utilisée par Sébastien Bovet, vous verrez qu’il n’y a rien de biaisé, d’exagéré ou de violent dans ses propos. D’abord, aiguiser ses couteaux est une expression figurée qui signifie se préparer au combat. Et rester éveillé durant la nuit pour mieux préparer une contre-attaque à la candidature de Pierre Karl Péladeau est plutôt le reflet de la réalité. Au cours de son intervention en ondes, le journaliste n’a jamais manifesté de parti pris ou de favoritisme envers une formation politique. Au contraire, il a offert une analyse solide, rigoureuse et impartiale. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Les explications de Mme Dahlander n’ont pas convaincu le plaignant, qui m’a demandé de réviser sa plainte.

Voici des extraits de sa demande :

« "Aiguiser leurs arguments" oui c'est une expression très valable, mais "aiguiser leurs couteaux" lorsque celle-ci sous-entend qu'il va y avoir du sang c'est très très mal placé. Il y a déjà trop de violence dans notre société et il est complétement irresponsable d'en rajouter gratuitement!

De plus vous affirmez qu'il (Sébastien Bovet) a offert une analyse solide, rigoureuse et impartiale et que pour pouvoir répondre à la venue de PKP, il est normal qu'on soit resté éveillé toute la nuit.

Les nouvelles doivent rapporter les faits et non ce que vous pensez que les partis ont fait durant la nuit. »

LA RÉVISION

Le plaignant ne croit pas, comme l’explique Mme Dahlander, que l’analyste Sébastien Bovet ait employé l’expression « aiguiser ses couteaux » au sens figuré. Il en fait plutôt une lecture au premier degré et considère que cet emploi évoquait inutilement la violence et laissait entendre qu’il y allait « y avoir du sang ».

Il m’est difficile d’imaginer que M. Bovet ait voulu dire, en utilisant l’expression « aiguiser ses couteaux », que les libéraux et les caquistes avaient vraiment passé la nuit à affûter des armes blanches pour en découdre physiquement avec les péquistes.

Le français, comme toutes les langues, comporte son lot d’expressions toutes faites qui font image et qui sont passées dans l’usage. Elles ne sont évidemment pas à prendre au pied de la lettre.

Il ne viendrait à l’idée de personne de se plaindre à la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux parce que quelqu’un vous dit qu’il « a d’autres chats à fouetter ».

L’expression « aiguiser ses couteaux » est définie dans le Dictionnaire de l’Académie française depuis le 19e siècle. Elle signifie « se préparer au combat et à la dispute ».

Rares sont ceux qui croient que le Parti libéral du Québec et la Coalition avenir Québec allaient rester les bras croisés devant le coup d’éclat qu’était l’annonce de l’adhésion de M. Pierre Karl Péladeau au Parti québécois. Il était normal, et attendu, que dans le contexte d’une campagne électorale, ils se préparent « au combat et à la dispute ».

L’arrivée au Parti québécois de M. Péladeau faisait déjà l’objet d’une rumeur persistante la veille de son annonce officielle. Que ses adversaires aient passé la nuit à élaborer leurs stratégies, à peaufiner leurs arguments et à préparer leurs attaques n’avait donc rien d’improbable non plus quand on connaît un tant soit peu la politique.

L’ont-ils fait réellement? Ou le journaliste Sébastien Bovet a-t-il « inféré » qu’ils l’avaient fait lorsqu’il a dit que libéraux et caquistes avaient passé « toute la nuit » à préparer leur réaction et leur riposte à l’arrivée de M. Péladeau dans les rangs de leurs adversaires péquistes?

Je l’ai demandé à M. Bovet. Celui-ci m’a répondu qu’il n’avait pas personnellement vérifié que ça avait bien été le cas et qu’il avait, là aussi, voulu faire image. Mais, à mon avis, il ne fait aucun doute dans mon esprit que les adversaires du Parti québécois ont consacré tout leur temps et toutes leurs énergies à préparer une riposte à l’arrivée de M. Péladeau dans l’arène politique. Qu’ils l’aient fait toute la nuit, une partie de la nuit, ou jusque tard en soirée demeure accessoire.

« Les nouvelles doivent rapporter les faits », rappelle à juste titre le plaignant. Mais ici, on se trouve plutôt dans le champ de l’analyse. À Radio-Canada, cette « discipline » tient de l’équilibrisme puisque les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) interdisent aux journalistes d’émettre des opinions personnelles. Il faut tout de même laisser aux analystes maison la liberté d’utiliser la marge de manœuvre que leur permet la langue française.

Conclusion

L’analyse présentée par le chef de Bureau de Radio-Canada à l’Assemblée nationale du Québec, M. Sébastien Bovet, lors du Téléjournal de 22 heures, le 10 mars 2014, sur les ondes d’ICI Radio-Canada Télé, n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

________________________________________