Un arraisonnement n’est pas un assaut et un navire n’est pas une flottille (Radio-Canada.ca)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un article publié le 22 mars 2013 sur Radio-Canada.ca concernant le rapprochement entre Israël et la Turquie.

LA PLAINTE

Le plaignant, M. David Ouellette, est directeur associé, affaires publiques, Québec, du Centre consultatif des relations juives et israéliennes, un organisme de soutien à la communauté juive et à Israël.

M. Ouellette affirme qu’un article, publié le 22 mars 2013 sur Radio-Canada.ca, intitulé Rapprochement Israël-Turquie après une intervention d’Obama, à propos du rapprochement entre Israël et la Turquie, contient des inexactitudes. Cet article expliquait que les efforts du président américain Barack Obama avaient permis aux deux pays « de mettre fin à un contentieux qui durait depuis l’arraisonnement meurtrier de la flottille pour Gaza, en mai 2010 ».

Je rappelle qu’à l’époque les militaires israéliens avaient intercepté cette flotte qui entendait forcer le blocus imposé par Israël à la bande de Gaza. Un des navires, le Mavi Marmara, avait été pris d’assaut et neuf militants turcs avaient été tués.

Par la suite, l’ONU avait institué une commission d’enquête sur l’incident. Cette commission a établi que les militaires avaient utilisé une force excessive dans l’assaut contre le Mavi Marmara. Elle avait aussi conclu que le blocus imposé par Israël était légal et légitime.

Voici des extraits pertinents de la plainte de M. Ouellette :

« Dans son article intitulé Rapprochement Israël-Turquie après une intervention d’Obama (…), Radio-Canada fait référence au rapport du comité d’enquête onusien sur l’incident du Mavi Marmara en ces termes :

« Dans un rapport publié le 1er septembre 2011, une commission d’enquête mandatée par les Nations unies avait d’ailleurs conclu qu’Israël avait utilisé une force excessive lors de l’assaut contre cette flottille, sans toutefois condamner le blocus de l’enclave palestinienne (notre emphase) de 1,6 million d’habitants. »

Or, ce rapport ne s’était pas simplement abstenu de condamner le blocus de Gaza, mais l’avait jugé entièrement légitime et légal :

(…)

En outre, le rapport n’a pas conclu à l’utilisation de force excessive dans « l’assaut contre cette flottille », mais dans l’abordage d’un seul navire, le Mavi Marmara, à bord duquel le commando israélien s’était heurté à une « résistance organisée et violente » selon l’ONU. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

C’est M. Pierre Champoux, directeur, Information continue multiplateforme, qui a répondu au plaignant.

Il indique d’abord que si l’auteur de l’article rappelle que l’ONU n’a pas condamné le blocus de Gaza par Israël, c’était justement pour faire contrepoids « au rappel des circonstances tragiques de l’assaut israélien contre le Mavi Marmara ».

Et il ajoute :

« Qui plus est, dès les premiers mots du dernier paragraphe de l’article, nous avons inclus un hyperlien guidant le lecteur vers notre papier du 1er septembre 2011 où, dès le 2e paragraphe, il est clairement écrit « que le blocus par Israël de l’enclave palestinienne est considéré comme légal » par la commission d’enquête mandatée par l’ONU. »

Quant au fait que c’est le Mavi Marmara et non toute la flottille qui a fait l’objet d’un assaut par les militaires israéliens, M. Champoux souligne simplement que l’emploi du mot « assaut » visait à éviter la répétition de la formulation « arraisonnement du Mavi Marmara », utilisée à quelques reprises ailleurs dans le texte. Et il ajoute que cette formulation « n’est pas inexacte en ce sens que le Mavi Marmara faisait bel et bien partie de la flottille qui a été la cible de l’assaut. Le lecteur aura bien compris la nuance ».

LA DEMANDE DE RÉVISION

La réponse de M. Champoux n’a pas convaincu M. Ouellette qui m’a demandé de réviser le dossier.

Sur le premier élément de sa plainte, soit sur le fait d’avoir écrit que la commission d’enquête de l’ONU n’avait pas « condamné » le blocus de Gaza par Israël plutôt que d’avoir indiqué qu’elle l’avait jugé « légal et légitime », le plaignant écrit ceci :

« J’y vois plutôt une libre interprétation qui dilue, voire obscurcit la conclusion réelle du rapport sur le blocus, à savoir la légalité et la légitimité de celui-ci. S’abstenir de condamner n’est pas la même chose que légitimer et déclarer légal. »

Sur le second aspect de sa plainte, qui porte sur le fait d’avoir parlé d’assaut « contre la flottille » pour Gaza plutôt que d’assaut contre « le Mavi Marmara », M. Ouellette soutient qu’il s’agit là d’une « synecdoque qui déforme les faits en soutenant qu’Israël a pris d’assaut l’ensemble de la flottille ».

LA RÉVISION

Les termes qui donnent prise aux deux éléments de la plainte de M. Ouellette se retrouvent dans la même phrase de l’article. Voici cette phrase :

« Dans un rapport publié le 1er septembre 2011, une commission d’enquête mandatée par les Nations unies avait d’ailleurs conclu qu’Israël avait utilisé une force excessive lors de l’assaut contre cette flottille, sans toutefois condamner le blocus de l’enclave palestinienne de 1,6 million d’habitants. »

Aux fins de la discussion, je reproduis ci-après la valeur d’exactitude des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada qui, selon le plaignant, n’a pas été respectée par l’auteur de l’article dont il se plaint :

« Exactitude

Nous recherchons la vérité sur toute question d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d’une manière claire et accessible. »

Est-il faux d’écrire que la commission d’enquête de l’ONU n’a pas « condamné le blocus » de Gaza? Bien sûr que non. Aurait-il été préférable, par souci de livrer une information plus précise et plus complète, d’écrire plutôt que la commission d’enquête avait jugé le blocus légal et légitime? Bien sûr que oui. Est-ce que la formulation retenue par l’auteur du texte enfreignait pour autant les NPJ? Non. Particulièrement dans le contexte de la phrase, et de l’article. Je rappelle que celui-ci portait sur un réchauffement des relations entre Israël et la Turquie; je rappelle aussi que ces relations avaient été rompues, non pas à cause du blocus de Gaza, mais après l’assaut d’Israël contre le Mavi Marmara, qui s’était soldé par la mort de neuf passagers turcs.

La mention du fait que la commission d’enquête de l’ONU n’a pas « condamné » le blocus de Gaza par Israël est donc secondaire dans le contexte. Et je retiens aussi l’explication de M. Champoux qui soutient que cette mention («… sans toutefois condamner le blocus… ») a été ajoutée pour relativiser les critiques de la commission contre l’assaut par Israël du Mavi Marmara.

L’autre aspect de la plainte de M. Ouellette porte sur la partie de la phrase qui fait référence à l’assaut des forces israéliennes. Je rappelle que la « flottille pour Gaza » comptait six navires transportant 700 personnes. De ces navires, le Mavi Marmara était le plus gros et comptait à son bord 550 passagers. Israël a « arraisonné » l’ensemble de la flottille, mais il n’y a eu d’assaut que du Mavi Marmara.

Le mot « arraisonnement », que les dictionnaires définissent comme l’action d’intercepter ou d’aborder un navire en vue de l’inspecter, n’implique pas qu’il y ait utilisation de la force ou de la violence. Le mot « assaut », au contraire, est défini comme l’action d’assaillir et comporte nécessairement une connotation de force et de violence.

En lisant l’article en cause ici, on se rend compte que l’auteur semble avoir utilisé indifféremment les deux termes. Voici ces utilisations, que j’ai relevées :

  • « arraisonnement meurtrier de la flottille pour Gaza »;
  • « arraisonnement du navire Mavi Marmara »;
  • « arraisonnement en eaux internationales du navire Mavi Marmara »;
  • « l’assaut contre cette flottille ».

On remarque donc que l’auteur utilise la plupart du temps « arraisonnement », même lorsqu’il est question de l’interception du Mavi Marmara, pourtant la seule occasion où il aurait pu utiliser correctement le mot « assaut ».

Et il utilise « assaut » de manière inappropriée pour décrire l’arraisonnement de la flottille plutôt que du Mavi Marmara. Je remarque qu’il a aussi parlé d’un « arraisonnement meurtrier » pour qualifier l’interception de la flottille.

Cette confusion dans l’emploi des termes a mené l’auteur de l’article à affirmer erronément qu’il y avait eu « assaut » contre la flottille, et « arraisonnement », seulement, du Mavi Marmara dont neuf passagers ont pourtant péri dans l’opération. Je m’en voudrais de ne pas relever (avec un brin de malice, je dois l’admettre) que M. Ouellette ne s’est pas plaint de ce mauvais emploi du mot « arraisonnement » pour décrire l’« assaut » du Mavi Marmara.

Conclusion

Par le mauvais emploi du mot « assaut », l’article intitulé Rapprochement Israël-Turquie après une intervention d’Obama, publié le 22 mars 2013 sur Radio-Canada.ca, a enfreint la valeur d’exactitude des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.


Version PDF : Révision Article 22 mars 13

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