Les Palestiniens de Gaza : tous victimes des raids israéliens? (Radiojournal)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un reportage de Mme Ginette Lamarche, diffusé dans des radiojournaux de Radio-Canada, le 10 décembre 2012.

LA PLAINTE

Le plaignant, M. David Ouellette, est directeur associé, affaires publiques (Québec) du Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CERJI). Cet organisme défend entre autres les droits de la communauté juive et tente d’accroître le soutien des Canadiens aux points de vue israéliens.

La plainte de M. Ouellette concerne un reportage de la correspondante de Radio-Canada au Moyen-Orient, Mme Ginette Lamarche. Ce reportage, diffusé dans les radiojournaux du 10 décembre 2012, portait sur les conséquences pour les Gazaouis du récent conflit entre Israël et le Hamas au pouvoir dans la bande de Gaza. Le plaignant considère que le reportage contient des erreurs de faits et qu’il manque d’équilibre.

Voici, en substance, la plainte de M. Ouellette :

« Le 10 décembre 2012, Radio-Canada annonçait dans un reportage signé Ginette Lamarche…que « plusieurs pays dont le Qatar proposent une aide d’urgence aux Palestiniens de la bande de Gaza, victimes le mois dernier de raids israéliens en représailles à des tirs de roquettes ».

Or, ni le Qatar, ni aucun autre pays n’ont consenti une aide d’urgence aux Palestiniens de Gaza. En fait, selon l’agence de presse arabe MENA FN et l’Agence France-Presse, un comité ministériel arabe a endossé, hier, une demande du président de l’Autorité palestinienne à la Ligue des pays arabes pour qu’elle mette en œuvre un « filet de sécurité », soit des versements mensuels de 100 millions de dollars à son gouvernement qui ne contrôle pas la bande de Gaza et n’offre aucun service à ses habitants qui vivent sous la férule du Hamas.

On notera aussi le langage biaisé du reportage. En présentant les Gazaouis comme les « victimes » des « représailles » israéliennes, Radio-Canada présente erronément les opérations militaires israéliennes de défense contre des centaines de tirs de missiles palestiniens comme des actes de vengeance ciblant délibérément les civils palestiniens.

En outre, une représentante d’une ONG œuvrant à Gaza explique à Madame Lamarche que le dernier conflit a rapproché le Hamas et Israël, qu’Israël aurait parlé avec lui pour la première fois et que les Israéliens ne pourront plus faire comme si le Hamas n’existait pas. Or, le professionnalisme journalistique aurait exigé de Mme Lamarche qu’elle précise qu’Israël ne parle pas au Hamas, mais au médiateur égyptien… »

RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

C’est M. André Dallaire, directeur, Traitement des plaintes et Affaires générales, qui a répondu au plaignant au nom de la direction de l’Information.

Le reportage, selon M. Dallaire, ne dit pas que le Qatar a « consenti » une aide d’urgence aux Palestiniens de Gaza, comme le soutient le plaignant, ni que cette aide « a été acceptée (ou) officiellement formulée ». Le reportage, souligne-t-il, dit simplement que le Qatar « propose » cette aide d’urgence.

Et il ajoute :

« Il se trouve que le 9 décembre, une délégation du Qatar logeait au même hôtel que Mme Lamarche à Gaza, et qu’elle a appris que cette délégation avait pour mission de voir avec les autorités du Hamas quels étaient les besoins immédiats. (…) Ce n’est pas parce que rien n’a filtré officiellement de la visite de la délégation qatarie en décembre que l’information qui coiffe le reportage est une invention. »

Par ailleurs, M. Dallaire réfute que le reportage de Mme Lamarche ait présenté les opérations militaires israéliennes à Gaza comme « des actes de vengeance ciblant délibérément les civils palestiniens », ainsi que l’affirme M. Ouellette. Selon lui, il s’agit d’une interprétation erronée des termes utilisés dans le reportage.

Enfin, M. Dallaire croit qu’il n’était pas essentiel que la journaliste précise qu’Israël et le Hamas avaient négocié « par médiateur interposé », contrairement au plaignant qui aurait souhaité qu’elle corrige la porte-parole d’Oxfam, qui disait dans le reportage que c’était la première fois qu’Israël « parlait » avec le Hamas.

LA RÉVISION

La réponse de M. Dallaire n’a pas satisfait le porte-parole du CERJI qui m’a demandé de réviser le dossier.

Je précise d’abord que la majeure partie de la plainte de M. Ouellette porte sur la première phrase du texte lue en ondes par l’animatrice du radiojournal pour présenter le reportage de
Mme Lamarche. Voici cette phrase :

« Plusieurs pays dont le Qatar proposent une aide d’urgence aux Palestiniens de la bande de Gaza, victimes le mois dernier de raids israéliens en représailles à des tirs de roquettes. »

M. Ouellette soutient que « ni le Qatar ni aucun autre pays n’ont consenti une aide d’urgence aux Palestiniens de Gaza ».

M. Dallaire rétorque que la journaliste tient ces informations d’un membre d’une délégation qatarie rencontré à Gaza la veille de son reportage et que ces informations étaient privilégiées.

D’après mes vérifications, même si la journaliste n’avait pas eu accès à cette source, ses propos n’en auraient pas été moins véridiques. Car plusieurs pays, dont le Qatar, ont effectivement consenti une aide d’urgence aux Palestiniens de Gaza. Ainsi, un communiqué de l’agence de presse officielle qatarie rapportait le 17 novembre 2012 que le Qatar allait verser 10 millions de dollars à l’Égypte pour le traitement des Palestiniens de Gaza blessés par les raids aériens israéliens. L’annonce en a été faite par l’Émir du Qatar, Hamad ben Khalifa Al-Thani, alors en visite officielle au Caire pour discuter de la crise à Gaza avec le président égyptien Mohamed Morsi.

Selon différentes dépêches d’agences de presse, d’autres pays ont aussi accordé une aide d’urgence aux Palestiniens de Gaza :

  • le 18 novembre, le Maroc a annoncé le déploiement d’un hôpital de campagne;
  • le 20 novembre, l’Algérie a annoncé l’envoi à Gaza d’une aide humanitaire d’urgence, essentiellement des médicaments et des produits alimentaires;
  • le 23 novembre, la Chine aurait accepté de verser 1 million de dollars en aide aux Palestiniens (il n’est pas clair que ce soit à ceux de Gaza) après une rencontre à Beijing entre un envoyé de l’Autorité palestinienne et le ministre chinois des affaires étrangères;
  • le 27 novembre, la Belgique a annoncé une contribution d’environ 24 000 $ (18 000 euros) à travers le fonds d’urgence de la Croix-Rouge internationale et du Croissant-Rouge pour aider « les populations victimes des opérations militaires dans la bande de Gaza ».

J’ajoute que le lendemain du reportage de Mme Lamarche, Alan Duncan, le ministre britannique du Développement international, en visite à Gaza, annonçait l’octroi conclu la veille d’une aide d’urgence d’environ 2 millions de dollars (1,25 million de livres) pour soigner et héberger les quelque « 85 000 » Palestiniens affectés par le conflit à Gaza.

Le plaignant considère aussi que la présentation du reportage, citée plus haut, « présente erronément les opérations militaires israéliennes de défense… comme des actes de vengeance ciblant délibérément les civils palestiniens », puisqu’il fait de tous les Palestiniens de Gaza des « victimes » des « représailles » israéliennes.

En fait, le texte en question dit deux choses :

  • que les Palestiniens de la bande de Gaza ont été victimes de raids israéliens;
  • et que ces raids israéliens ont été lancés en représailles à des tirs de roquettes.

Selon les chiffres mêmes de l’armée israélienne rapportés par différents médias, celle-ci a lancé en huit jours 1 500 frappes aériennes sur la bande de Gaza, tuant 177 Palestiniens, dont au moins 57 civils, et en blessant 900 autres, militants et civils. L’armée ajoute qu’elle a détruit 19 centres de commandement du Hamas; 980 installations souterraines de tir de roquettes; 140 tunnels de contrebande; 66 tunnels de combat; 42 bases militaires et 26 installations de fabrication d’armes et de stockage.

Quant au Hamas, il évalue que l’opération militaire israélienne a tué 166 Palestiniens et en a blessé 1 235 autres, en majorité des civils. Le Hamas ajoute que les raids ont aussi provoqué pour 1,25 milliard de dollars de dommages sur le territoire de la bande de Gaza, détruisant 200 maisons et en endommageant 8 000 autres, rasant 42 bâtiments non résidentiels, trois mosquées et un centre médical, et endommageant des centaines de bâtiments officiels.

Évidemment, tous les Palestiniens de la bande de Gaza n’ont pas été tués ou blessés, ni n’ont tous subi de pertes matérielles personnelles à cause des raids aériens israéliens. Mais ne serait-ce qu’en raison de la destruction des immeubles publics, il me semble qu’ils en ont bien, collectivement, subi les conséquences. On peut aussi raisonnablement croire que 1 500 bombardements aériens en huit jours de guerre bouleversent la vie quotidienne des citoyens (déplacements, école, travail, services publics) et qu’ils provoquent chez eux de la peur, ou au moins de l’inquiétude.

J’en conclus donc qu’il n’est pas faux de dire que les Palestiniens de Gaza ont été « victimes », à des degrés divers, bien entendu, des raids israéliens et, par conséquent, des « représailles » d’Israël aux tirs de roquettes du Hamas. De la même façon, d’ailleurs, pourrait-on dire que l’ensemble des habitants de Sdérot dans le sud d’Israël, sa population pour utiliser un terme plus générique, étaient « victimes » des tirs de roquettes des milices palestiniennes de Gaza.

Cela dit, lorsque la présentatrice dit des Palestiniens de la bande de Gaza qu’ils ont été « victimes… de raids israéliens en représailles à des tirs de roquettes », le plaignant, lui, entend plutôt que les opérations militaires israéliennes étaient des « actes de vengeance ciblant délibérément les civils palestiniens ».

Pourtant, le texte de présentation ne véhicule aucune notion de « vengeance » ni n’infère ou ne sous-entend que les raids israéliens ciblaient « délibérément les civils palestiniens ». Je rappelle que le mot « représailles » est défini, dans son sens premier, par le dictionnaire Le Petit Robert, comme une « mesure de violence, illicite en soi, que prend un État pour répondre à un acte également illicite (violation du droit des gens) accompli par un autre État ». Et que ce n’est que dans son sens second et par extension (« riposte individuelle à un mauvais procédé ») qu’on peut lui accoler une notion de vengeance, mais alors seulement lorsqu’on parle du geste posé par un individu.

Enfin, dans le dernier élément de sa plainte, M. Ouellette reproche à la journaliste de ne pas avoir corrigé les propos de la représentante d’Oxfam à Gaza, Elena Qleibo, qu’elle a utilisés dans son reportage. Voici ce que Mme Qleibo y dit (notez que Mme Qleibo est anglophone) :

« C’est la première fois qu’Israël parle avec Hamas. Jusqu’à quand ils vont prétendre que le Hamas n’existe pas? Il n’y a pas de choix. Ils sont ici. »

M. Ouellette signale qu’Israël « ne parle pas au Hamas, mais au médiateur égyptien », une précision que la journaliste aurait dû, selon lui, apporter. M. Dallaire rétorque que les parties se parlent bien, mais « par médiateur interposé » et il jugeait qu’il n’était pas essentiel de le préciser. « On ne peut pas tout dire en 70 secondes », soit la durée d’un reportage radio, rappelle-t-il au plaignant.

Je peux comprendre que, du point de vue israélien, il importe de montrer qu’on ne reconnaît en aucune façon quelque légitimité que ce soit au Hamas et, donc, qu’on n’a aucun contact avec lui. Cependant, on ne peut nier l’évidence : les deux parties ont négocié les termes d’un cessez-le-feu qui comprend des allégements au blocus imposé par Israël à la bande de Gaza. Il est vrai qu’elles l’ont fait par l’intermédiaire de l’Égypte, mais que ce soit directement ou par le biais d’un médiateur ou d’un interprète, on ne peut pas prétendre discuter, échanger ou négocier sans se parler.

Conclusion

Le reportage de Mme Ginette Lamarche, diffusé dans les radiojournaux de Radio-Canada le 10 décembre 2012, qui portait sur les conséquences pour les Gazaouis du récent conflit entre Israël et le Hamas, respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.


Version PDF : Révision Radiojournal G Lamarche 10 déc 12

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