Épithètes : la mince ligne rouge (Le téléjournal)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un reportage diffusé le 11 mai 2013 au Téléjournal de fin de soirée.

LA PLAINTE

Un auditeur, M. Robert Barberis-Gervais, se plaint d’un reportage diffusé le 11 mai 2013 au Téléjournal de fin de soirée, sur les ondes du RDI et de la Télévision de Radio-Canada. Il estime que Mme Martine Biron, correspondante parlementaire à l’Assemblée nationale du Québec, y a rapporté de manière subjective un discours de la première ministre du Québec, Mme Pauline Marois.

Je rappelle que, ce samedi-là, Mme Biron avait couvert à Québec la réunion du Conseil national du Parti québécois. qui rassemblait quelque 450 de ses militants.

Le plaignant en a contre les termes utilisés par la reporter, dans l’introduction de son reportage, pour décrire l’adresse de Mme Marois à ses troupes. Ses reproches portent sur l’échange suivant entre l’animatrice du Téléjournal, Mme Pascale Nadeau, et Mme Biron :

PASCALE NADEAU : « La chef du Parti québécois, en baisse dans les sondages, a tapé sur le clou de la corruption aujourd'hui. Après une semaine difficile, Pauline Marois s'en est pris farouchement à l'éthique des libéraux de Philippe Couillard au Conseil national péquiste qui se tient à Québec. Pour la première ministre, Martine, donc, la meilleure défense semble être l'attaque… »

MARTINE BIRON : « Oui, et ceux qui pensaient, Pascale, que le ton serait plus civilisé avec l'arrivée du Parti québécois au pouvoir seront déçus. Pauline Marois s'en est pris de façon virulente, avec hargne même, aux libéraux en les associant à la corruption. »

Ce sont les propos que j’ai soulignés dans le texte que M. Barberis-Gervais reproche à la journaliste. Voici les arguments qu’il invoque :

« Je porte plainte contre les deux remarques qui orientent la nouvelle et le reportage d'une façon péjorative et négative de façon totalement inappropriée, de façon subjective sans fondement rationnel. Répandre l'idée au début d'un reportage que le ton du discours de Pauline Marois ne serait pas civilisé et serait rempli de hargne est totalement inacceptable.

Ce n'est pas de l'information, c'est de l'éditorial. Il me semble que Radio-Canada, en principe, fait une distinction entre l'information et l'éditorial.

L'information doit s'orienter vers l'objectivité. L'éditorial consiste à donner des opinions. (…) Pauline Marois a attaqué les libéraux de Philippe Couillard dans un discours lors du Conseil national du Parti québécois. Laisser entendre que le ton n'était pas civilisé et que le discours était hargneux, ce n'est pas de l'information. C'est un jugement de valeur porté sur le discours politique de la première ministre du Québec. Ce jugement de valeur n'est pas à sa place. Il oriente la nouvelle de façon inacceptable et non éthique. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

La réponse de la direction de l’Information est venue de M. André Dallaire, directeur du Traitement des plaintes et Affaires générales.

Voici l’essentiel de sa réponse :

« Si nous relisons les piques lancées par Mme Marois dans son discours, si on en réécoute le ton surtout, on constate qu’il s’agit bien d’attaques fougueuses, virulentes contre un adversaire politique. Mme Marois est-elle hargneuse, c’est-à-dire acerbe, agressive, dans ses propos? Réécoutons encore une fois les déclarations, elles parlent d’elles-mêmes si l’on peut dire. C’est un chef politique qui parle, qui s’exprime devant des partisans dans une assemblée politique, un contexte où les attaques frontales contre l’adversaire sont de mise, où l’absence de telles attaques lui serait même reprochée par des partisans. Ainsi va la politique. Si la journaliste avait rapporté que Mme Marois avait mollement, voire poliment sermonné ses adversaires, aurait-elle été fidèle à la réalité? À l’évidence, non. (…)

Dans ce cas-ci, nous jugeons que les propos ont été rapportés avec exactitude et mis en contexte de façon objective, c’est-à-dire fidèle au sujet du discours, à l’abrasion des propos et à l’intention qu’avait celle qui les a tenus. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

La réponse de M. Dallaire n’a pas satisfait M. Barberis-Gervais. C’est dans les termes suivants qu’il m’a demandé de réviser le dossier :

« Pourquoi ne serait-il pas "civilisé" de critiquer le chef de l’opposition et son parti et pourquoi qualifier de "hargneux" un discours politique normal prononcé devant une assemblée partisane? C’est donner une orientation négative à un reportage et c’est donner un sens qu’il n’a pas à un événement politique. La justification qu’en fait
M. André Dallaire au nom de Radio-Canada ne m’a pas convaincu. (…)

Martine Biron a dit :

"Oui, et ceux qui pensaient, Pascale, que le ton serait plus civilisé avec l’arrivée du Parti québécois au pouvoir seront déçus. Pauline Marois s’en est pris de façon virulente, avec hargne même, aux libéraux en les associant à la corruption."

Voici ce que Martine Biron aurait dû dire :

"Oui, et ceux qui pensaient, Pascale, que le ton serait moins agressif avec l’arrivée au pouvoir du Parti québécois seront déçus. Pauline Marois s’en est pris de façon virulente aux libéraux en les associant à la corruption."
Si Martine Biron s’était exprimée ainsi, je n’aurais pas porté plainte.
(…) Nous sommes assez grands pour former notre propre jugement sur les événements politiques. »

LA RÉVISION

La révision à laquelle je dois me livrer ici traitera de linguistique plus que d’éthique, et de la saine méfiance que le journaliste doit entretenir envers les mots qu’il utilise.

Je cite donc, d’entrée de jeu, les valeurs et normes tirées des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada, sur lesquelles je devrai me reposer pour examiner la plainte de
M. Barberis-Gervais. Ce sont la valeur d’exactitude, la norme qui concerne la précision de la langue, et celle qui encadre l’expression d’opinions par les journalistes de Radio-Canada :

« Exactitude
Nous recherchons la vérité sur toute question d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire. (…) »

« Langue - Qualité et précision
Radio-Canada est une référence linguistique pour le public. Le bon usage et la précision des termes sont essentiels à l’exercice d’un journalisme de qualité. La langue utilisée doit être simple, claire et concrète.
(…)
La relation des faits, même concise, doit contenir les nuances nécessaires pour assurer un compte rendu fidèle et facile à comprendre.
(…)
L’usage de certains mots lourds de sens peut nuire à la crédibilité et mérite une attention particulière. La langue évolue constamment. Nous sommes attentifs à l’évolution du sens des mots. Nous consultons les ressources linguistiques et les autorités rédactionnelles pour nous assurer de bien circonscrire la portée d’expressions pouvant être interprétées de plusieurs façons et pouvant heurter une partie de l’auditoire. »

« Opinion - Journalistes des Nouvelles et Actualités de Radio-Canada
Nous sommes guidés par le principe d’impartialité.
Nous offrons à notre public les perspectives, les faits et les analyses dont il a besoin pour comprendre un enjeu ou un sujet d’intérêt public.
Les journalistes de Radio-Canada n’expriment pas leurs opinions personnelles. Cela a pour but de protéger l’impartialité du diffuseur public et de permettre aux journalistes d’explorer un sujet avec ouverture et sans parti pris. (...) »

À la lumière de ces règles, on doit donc se demander si les termes que le plaignant reproche à la journaliste d’avoir utilisés étaient :

  • Adéquats pour faire comprendre les faits « et les expliquer clairement »;
  • Suffisamment précis et nuancés pour « assurer un compte rendu fidèle et facile à comprendre »;
  • L’expression d’une opinion personnelle.

Revoyons d’abord le contexte de l’emploi par la journaliste du terme « civilisé ». À la remarque de l’animatrice qui dit que la meilleure défense, pour Mme Marois, semble être l'attaque, Mme Biron rétorque :

« Oui, et ceux qui pensaient, Pascale, que le ton serait plus civilisé avec l'arrivée du Parti québécois au pouvoir seront déçus. »

Le plaignant soutient que cette phrase répand « l'idée (…) que le ton du discours de Pauline Marois [n’était] pas civilisé ». Quant à moi, j’en comprends plutôt que le ton en question n’était pas « plus civilisé » qu’il ne l’était lorsque le Parti libéral était au gouvernement. Pour mémoire, le Parti québécois s’était fait l’avocat, lors de la campagne électorale de 2012, d’un ton plus respectueux dans les échanges entre adversaires politiques.

Par ailleurs, le dictionnaire Le Petit Robert définit ainsi l’adjectif « civilisé » : « Qui a des manières relativement raffinées ». D’autres ouvrages lui donnent le sens de « courtois », « délicat », « galant », etc.

Donc, la journaliste affirmait dans sa phrase que les auditeurs qui s’attendaient à ce que sous le Parti québécois les échanges politiques soient plus raffinés, plus courtois, plus civils que sous les libéraux, seraient déçus.

On se trouve donc ici en mode de comparaison. Mais à quel point le ton utilisé auparavant par les libéraux était-il ou non « civilisé »? Rien dans l’échange entre l’animatrice et la journaliste ne permet de le savoir.

Il me semble, à tout le moins, que cette comparaison est imprécise et ne contient pas les éléments ni les « nuances nécessaires » pour que l’auditoire y comprenne quelque chose de concret. Bref, l’affirmation n’est pas inexacte, mais c’est un raccourci qui ne donne pas à l’auditeur tous les éléments pour en comprendre le sens.

Dans le deuxième membre de sa phrase, qui se voudrait la démonstration que les péquistes ne sont pas « plus civilisés » que les libéraux, Mme Biron dit que « Pauline Marois s'en est pris de façon virulente, avec hargne même, aux libéraux en les associant à la corruption ».
Recourons, encore une fois, aux dictionnaires pour y chercher le sens qu’on y donne aux mots
« virulent » et « hargne ».

Pour Le Petit Robert, ce qui est « virulent » est plein d’âpreté (dur, pénible, rude ou violent) et de violence. Pour d’autres, ce qui est virulent est très agressif, acrimonieux.

Quant au mot « hargne », Le Petit Robert le définit comme une « mauvaise humeur se traduisant par des propos acerbes (qui cherchent à blesser; qui critiquent avec méchanceté), un comportement agressif, parfois méchant ou haineux. D’autres dictionnaires en font une attitude haineuse qui se manifeste par des propos offensants.

Dans le reportage qui suivait son échange de présentation avec l’animatrice, la journaliste Martine Biron a inclus quelques extraits des propos de la première ministre Marois. Les voici :

« Jamais, jamais, je n'accepterai, qu'en matière d'intégrité, on nous compare au Parti libéral, jamais, je n'accepterai ça. »
« La principale force d'inertie au Québec, le plus grand obstacle à l'intégrité, ça reste encore et toujours le Parti libéral du Québec. »
« Pour gouverner il [ne] faut pas être sectaire… » (Parlant de Québec solidaire.)
« Notre gouvernement est en train de faire un sacré ménage… »

À la limite, certains auditeurs pourraient bien trouver offensants, voire agressifs ces propos de Mme Marois. Ou trouver, comme M. Dallaire de la direction de l’Information, qu’il s’agit « d’attaques fougueuses. » Mais virulentes et hargneuses?

De mon point de vue, il m’apparaît évident que ces extraits ne sont pas violents, ni haineux, ni méchants. Ma propre expérience de la couverture politique suffit à m’en convaincre. J’ai toutefois consulté certains journalistes qui avaient assisté au Conseil national du Parti québécois, et vérifié les comptes rendus qu’ont faits les autres médias de cette réunion et du discours que Mme Marois y a livré. Certains reporters ont rapporté que Mme Marois avait « multiplié les attaques », avait « attaqué», ou « s’en était prise durement à ses adversaires ». D’autres n’ont pas du tout associé les propos de Mme Marois à des attaques, et ne les ont pas qualifiés.

J’ai discuté du choix de ses termes avec la journaliste Martine Biron. Celle-ci se dit convaincu de la force des propos de Mme Marois. En essence, soutient-elle, la première ministre disait que les libéraux étaient incapables d’intégrité et « d’honnêteté » ou encore qu’ils ne souhaitaient pas s’attaquer au problème posé par la corruption.

C’est une interprétation. Car la phrase prononcée par Mme Marois peut aussi vouloir dire que les libéraux, pour toutes sortes de raisons, par manque de conviction, de courage politique ou de capacité par exemple, sont incapables de rétablir l’intégrité dans la gestion des contrats publics.

Le reporter politique évolue souvent en terrain miné. C’est pourquoi il doit accorder une attention toute particulière au choix des mots qu’il utilise. Dans le cas qui nous occupe, il est à mon avis révélateur que Martine Biron n’ait pas repris, dans son reportage, les termes qu’elle avait utilisés dans son échange avec l’animatrice.

En effet, ce genre de présentation, sous la forme d’un bref échange entre un animateur et un reporter, est pratiquement toujours préparé à la dernière minute, et pas souvent dans des circonstances idéales pour un reporter de terrain. Il sert, bien sûr, à informer, mais, surtout, à aguicher l’auditeur, à lui vendre le reportage qui suit. Voilà pourquoi ce type d’entrée en matière est, malheureusement, un terrain fertile pour l’hyperbole, l’emphase, l’amplification et autres enjolivements.

Le plaignant a raison de souligner qu’une formulation à peine différente aurait permis à
Mme Biron d’éviter de verser dans l’enflure. Un mot de trop, mal ou trop vite choisi, peut très facilement conduire à enfreindre les NPJ. Mme Biron, en journaliste de grande expérience, ne le sait que trop bien.

L’exercice du métier de reporter, politique en particulier, requiert des talents d’équilibriste. Car il en faut pour relater et faire comprendre les événements sans trébucher dans la mince ligne rouge qui les sépare de la perception qu’on en a ou de l’opinion qu’on s’en fait.

À cet égard, les épithètes, attributs ou autres adjectifs ne sont pas souvent les amis du journaliste. Et lorsqu’un reporter estime qu’il doit les utiliser, la prudence voudrait qu’il évite les qualificatifs porteurs d’un jugement de valeur. Ici, ils ont fait dire à la journaliste plus qu’elle n’aurait dû, la preuve en étant que les termes qu’elle a retenus, le mot « hargne » en particulier, ont soulevé un débat.

Cependant, je ne crois pas que la journaliste ait choisi ces termes dans le but d’exprimer une opinion personnelle. En ce sens, je n’y vois qu’un mauvais choix de mot, un accroc à la valeur d’exactitude causé par une imprécision de langage, et non une atteinte à la valeur d’impartialité.

Conclusion

La présentation d’un reportage sur le Conseil national du Parti québécois, le 11 mai 2013 au Téléjournal de fin de soirée, a dérogé aux normes d’exactitude, et de précision et de qualité de la langue des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Version PDF : Révision M. Robert Barberis-Gervais

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