Entrevue : questionner et argumenter n’est pas prendre position (Après tout c’est vendredi)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’une entrevue diffusée le 18 octobre 2013 à l’émission Après tout c’est vendredi sur les ondes d'Ici Radio-Canada Télé.

LA PLAINTE

Le plaignant, M. Robert Barberis-Gervais, croit que la journaliste Anne-Marie-Dussault n’a pas été équitable envers le ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne du gouvernement du Québec, Bernard Drainville, qu’elle interviewait dans le cadre de son émission Après tout c’est vendredi, le 18 octobre 2013, sur les ondes d'Ici Radio-Canada Télé.

M. Barberis-Gervais considère aussi que l’intervieweuse a fait preuve de partialité en posant ses questions au ministre, parce qu’elle lui opposait systématiquement des points de vue différents des siens.

Voici quelques extraits de sa plainte que je reproduis pour qu’on puisse comprendre son raisonnement :

« Elle (Anne-Marie Dussault) a multiplié les questions qui indiquaient son parti pris négatif à l'égard de la Charte des valeurs québécoises. Elle a donc manqué d'équité. Elle a aussi manqué d'impartialité en défendant tout au long de l'entrevue un point de vue particulier fort négatif sur des questions qui font l'objet d'un débat public.

(…)

Voici l'énumération des propos qui démontrent un parti pris négatif contre la Charte des valeurs québécoises et contre le ministre responsable de cette charte et cela sans aucune contrepartie positive donc sans équilibre.

"On ne vous a pas entendu dénoncer très très fort les excès de langage. Pourquoi?" (Question 1)

"Allez-vous convenir qu’il y a un fossé qui s’est creusé qui pourrait s’appeler l’intolérance, qu’il y a eu des manifestations d’intolérance?" (Question 2)

"Est-ce qu’il n’y a pas eu des dérapages? (…) on cible une religion; on cible la religion musulmane. Est-ce que cela ce n’est pas un dérapage?" (Question 3)

"Ce sont les femmes musulmanes qui sont ciblées. Y a de l’intolérance là-dedans!" (Question 4)

(…)

"Selon la Commission des droits de la personne (…) vous allez frapper un mur, vous ne respectez ni la loi, ni l’esprit, ni la lettre de la charte (des droits)." (Question 7)

"La Commission vous dit que les valeurs, ça n’a rien à voir avec les droits. Est-ce que vous ne nourrissez pas la confusion dans le public? Vous voulez une charte de la laïcité et vous parlez des valeurs." (Question 9)

(…)

La simple énumération de ces questions démontre une hostilité systématique contre la Charte des valeurs québécoises. Le parti pris de l'animatrice qui prend le contrepied de ce que dit le ministre nuit énormément à la communication. L'information est noyée dans l'océan de cette hostilité et de ce parti pris négatif. Ce qui va contre les valeurs de l'équité et de l'impartialité. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. Luc Simard, directeur, Traitement des plaintes, a répondu au plaignant au nom de la direction de l’Information. Voici l’essentiel de cette réponse :

« Nous avons écouté attentivement l’entrevue, voici quelques constatations et commentaires :

  • Les questions posées étaient toutes basées sur des faits et non sur des opinions. (…)
  • Le fait qu’un intervieweur présente à un invité les arguments de ses opposants n’indique d’aucune façon son opinion personnelle. Il s’agit simplement d’une technique d’entrevue qui permet à l’invité de bien s’expliquer et de répondre aux objections. Dans une autre situation, l’intervieweur peut très bien présenter des arguments contraires et Mme Dussault le fait régulièrement.
  • Lorsque l’intervieweur a devant lui le responsable d’un dossier qui fait l’objet de controverse, il est important qu’il pose les questions qui occupent le débat public, parce que ce sont celles que se posent beaucoup de citoyens.
  • Le rythme de l’entrevue était rapide, le ton un peu pressant certes, mais jamais impoli ou irrespectueux. (…)

(…)

  • (…) nous croyons que le devoir d’impartialité n’enlève pas aux journalistes la responsabilité d’appeler un chat un chat. Nous sommes convaincus que ces mots (ceux utilisés par la journaliste) sont parfaitement justifiés si on considère certaines déclarations entendues dans l’espace public; les innombrables messages intolérants et même haineux lus, vus et entendus sur internet et sur les médias sociaux; les témoignages d’incidents à caractère raciste, notamment ceux qui ont été rapportés par le Regroupement des Centres de femmes du Québec. Il faut aussi savoir que, ces derniers temps, les modérateurs de nos sites internet ont dû écarter des propos impubliables dans des proportions nettement supérieures à ce qu’ils ont connu auparavant. Le niveau de virulence a également augmenté de façon significative. Tous ces faits ne peuvent être passés sous silence par les journalistes : ils doivent être qualifiés sans angélisme. Nous croyons que la négation de la réalité n’a jamais permis de régler les problèmes sociaux de façon constructive.
  • Le centrage du débat sur la religion musulmane et les femmes voilées : en effet, le ministre Drainville a dit en dévoilant son projet de charte, et il continue à dire, que toutes les religions étaient concernées et qu’aucune ne devait être visée en particulier. Il nous paraît que quiconque suit la discussion dans l’ensemble des médias ne peut que constater que le débat est centré sur le voile musulman. Si le ministre le nie, il est naturel que l’intervieweuse lui demande s’il n’est pas en train de nier la réalité. Encore une fois, inviter le ministre à lire la réalité n’équivaut pas à approuver ou nier le bien-fondé de son projet.

(…)

  • La déclaration de la Commission des droits de la personne : tout l’aspect juridique de ce dossier est fondamental et le gouvernement en est très conscient. Le ministre lui-même reconnaît la grande compétence du constitutionnaliste Jacques Frémont qui préside la Commission et qui a d’ailleurs été nommé à ce poste par le gouvernement Marois, il y a moins de six mois. La position de M. Frémont avait été rendue publique la veille de l’entrevue. La question était évidemment incontournable et Mme Dussault s’est contentée de répéter les arguments de la Commission pour demander au ministre d’y réagir. Tous les éléments de la question étaient purement factuels.

(…)

  • Sur la division de la population québécoise : une simple constatation basée sur l’observation du débat et sur les sondages.

(…)

Nous tenons à vous assurer que les animateurs de Radio-Canada, incluant Mme Dussault, prennent très au sérieux leur rôle et leur devoir d’impartialité. Ils sont très conscients que le débat est polarisé, que leur travail est scruté à la loupe et que les plaintes nous arrivent de tous les camps, comme c’est toujours le cas quand la société est divisée de façon aussi passionnée. Mme Dussault est une intervieweuse très expérimentée et a acquis depuis longtemps la capacité de se distancier de ses opinions personnelles. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

M. Barberis-Gervais n’a pas jugé satisfaisante la réponse de M. Simard et m’a demandé de réviser le dossier. Voici des extraits de sa demande :

« La réponse de M. Luc Simard ne m'a pas du tout convaincu.

(…)

Il prétend que je reproche à Anne-Marie Dussault d'avoir exprimé son opinion personnelle. Tel n'est pas le cas. Mes reproches sont d'une autre nature (…).

(…)

(…) Anne-Marie Dussault n'a peut-être pas exprimé son opinion personnelle mais une chose est certaine, c'est qu'elle a personnalisé le débat en tenant, par ses questions, le ministre personnellement responsable de tous les problèmes soulevés par la Charte des valeurs québécoises.

De la relecture des questions d'Anne-Marie Dussault, il découle qu'on peut reprocher personnellement au ministre : de ne pas avoir dénoncé très fort les excès de langage; de ne pas convenir qu'il y a de l'intolérance; de ne pas admettre qu'il y a eu des dérapages; d'être responsable du fait que ce sont les femmes musulmanes qui sont visées et que c'est de l'intolérance (…). »

Bref, le plaignant persiste et signe :

« En conséquence, conclut-il, il me semble évident que Anne-Marie Dussault accuse le ministre d'être responsable de tout ce qu'on peut reprocher à la Charte des valeurs et le traite comme quelqu'un de personnellement coupable de tous les maux. »

LA RÉVISION

Ce n’est pas la première fois que je suis confronté à une plainte du genre à propos des intervieweurs en général et de Mme Anne-Marie Dussault en particulier. Et, comme le souligne M. Simard dans sa réponse au plaignant, les plaintes comme celles-là viennent d’auditeurs de tous les courants d’opinion.

Il m’arrive donc régulièrement de réviser des plaintes portant des accusations de partialité et de manque d’équité à l’endroit d’un intervieweur. La plupart du temps, c’est lorsqu’un débat politique ou de société particulièrement intense secoue la population, tel qu’il s’en produit en campagne référendaire ou électorale, ou comme ce fut le cas durant le conflit étudiant de 2012, et comme ça l’est encore actuellement dans le cadre du débat entourant le projet de Charte des valeurs du gouvernement du Québec.

Chaque fois, les plaignants estiment qu’un journaliste ou un intervieweur a malmené son invité, et qu’il l’a fait parce qu’il est partial.

Je donnerai ici des exemples tirés de deux de mes révisions.

La plus récente s’intitulait Charte des valeurs : ne tirez pas sur l’intervieweur. Elle concernait une entrevue de l’animateur Jacques Beauchamp de l’émission Pas de midi sans info sur Ici Radio-Canada Première, le mois dernier. M. Beauchamp recevait alors deux femmes associées au mouvement féministe, mais qui divergent d’opinion sur l’interdiction du port de signes religieux par les employés de l’État. Le plaignant estimait que l’animateur avait été injuste et odieux envers l’invitée qui défendait l’interdiction parce qu’il lui avait posé plusieurs questions et l’avait parfois interrompue.

Voici un extrait de cette révision :

« Je comprends que, comme toutes les questions sensibles qui animent le débat public, celle qui porte sur le projet de Charte des valeurs québécoises soulève les passions. J’ai régulièrement l’occasion de constater et d’expliquer que dans ce genre de contexte les auditeurs et lecteurs qui fréquentent les différentes plateformes de Radio-Canada perçoivent les contenus d’information qui leur sont livrés à travers le filtre de leurs propres opinions, et que cette perception est d’autant plus antagonique que celles-ci sont tranchées. Il s’ensuit que chaque entrevue, émission, choix éditorial, analyse ou commentaire peut être perçu comme une attaque, voire une agression. »

À l’automne 2012, j’ai statué sur la plainte d’une auditrice qui reprochait à Mme Anne-Marie Dussault d’avoir, par son ton, son attitude, ses questions et ses objections, été partiale dans une entrevue qu’elle menait avec la députée libérale de Nelligan à l’Assemblée nationale, Mme Yolande James.

Voici ce que je constatais dans cette révision intitulée Une entrevue n’est pas une séance de promotion :

« Je souligne que c’est bien le rôle d’un intervieweur de poser des questions difficiles et d’opposer aux gens qu’il interroge sur des dossiers controversés les opinions et les points de vue contraires à ceux de l’interviewé.

En information, une entrevue sert à confronter les idées et l’interprétation des faits défendus par l’interviewé, pas à en faire l’apologie ou la promotion. Bref, il est normal que l’intervieweur se fasse « avocat du diable » pour opposer à la personne interviewée les points de vue divergents qui circulent sur le sujet de l’entrevue.

C’est précisément ce qu’a fait Mme Dussault, et elle l’a fait sans manquer de respect envers son invitée ou envers le public. J’ajoute que l’animatrice n’a pas déformé le sens des propos de Mme James, et qu’elle n’a pas non plus émis d’opinions personnelles.

J’ai déjà souvent eu l’occasion d’expliquer que les auditeurs, particulièrement lorsqu’ils se sentent plus concernés par le sujet abordé, perçoivent les reportages ou les entrevues qu’on leur présente à travers le filtre de leurs propres valeurs, émotions et opinions. J’ajoute que dans le processus il arrive souvent qu’ils prêtent aux journalistes des intentions qu’ils n’ont pas. »

Mon analyse de la plainte de M. Barberis-Gervais sera de la même eau que celles que je viens de citer.

Le plaignant voit dans les questions de Mme Dussault les preuves de sa partialité; j’y vois, encore une fois, « la preuve qu’elle joue parfaitement son rôle d’intervieweur ».

Pour résumer, voici comment je perçois le raisonnement de M. Barberis-Gervais : Mme Dussault pose des questions difficiles à M. Drainville sur le projet de Charte des valeurs québécoises; ceux qui soulèvent ce genre de questions s’opposent à M. Drainville et à son projet de charte; donc Mme Dussault est contre M. Drainville et la charte.

Pour les raisons exposées dans les deux révisions que j’ai citées plus haut, je ne peux me rendre à la conclusion du plaignant. Pour dire les choses simplement, poser une question, si difficile soit-elle, n’est pas prendre parti.

J’ajoute que je comprends mal les autres arguments du plaignant. Il soutient dans sa plainte que Mme Dussault « a manqué d'impartialité en défendant tout au long de l'entrevue un point de vue particulier fort négatif ». Pourtant, dans sa demande de révision, il affirme qu’il ne reproche pas à Mme Dussault « d'avoir exprimé son opinion personnelle ».

Si elle n’a pas exprimé son opinion personnelle, c’est qu’elle a exprimé l’opinion de d’autres personnes et, par conséquent, bien rempli son rôle en opposant aux réponses de M. Drainville les points de vue et arguments qui font partie du débat public.

Le plaignant considère aussi que l’entrevue était déséquilibrée puisque « aucune contrepartie positive » n’était offerte aux points de vue véhiculés par les questions de Mme Dussault. C’est faire peu de cas du ministre qui n’a pas été muet durant cette entrevue, bien au contraire, et qui a vigoureusement défendu ses positions.

M. Barberis-Gervais ajoute, dans sa demande de révision, que l’animatrice « a personnalisé le débat en tenant, par ses questions, le ministre personnellement responsable de tous les problèmes soulevés par la Charte des valeurs québécoises ».

Encore une fois, j’ai de la difficulté à cerner ce reproche. Le rôle de Mme Dussault est de poser des questions sur la base des faits, qui sont du domaine public, et des craintes et arguments soulevés par les opposants au projet du gouvernement ou par ceux qui souhaiteraient qu’il soit modifié. Ce qu’elle a fait. Je ne vois pas que ce soit là tenir « le ministre personnellement responsable de tous les problèmes soulevés par la charte ».

Par ailleurs, M. Drainville doit effectivement assumer les conséquences de son projet : en tant que « père » et ministre responsable du projet de charte, il a le devoir et la responsabilité de le défendre publiquement et de répondre aux objections qu’on lui fait valoir. C’est ce que son chef, son gouvernement et ses commettants attendent de lui. M. Drainville n’est pas un quidam, mais un élu imputable qui doit rendre des comptes à la population.

Conclusion

L’interview du ministre Bernard Drainville par la journaliste Anne-Marie-Dussault, diffusée le 18 octobre 2013 à l’émission Après tout c’est vendredi, sur les ondes d'Ici Radio-Canada Télé, respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

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