Élections municipales : les médias peuvent inviter qui ils veulent dans les débats qu’ils organisent (TJ Grand Montréal)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un débat entre les candidats à la mairie de Montréal, tenu dans le cadre du Téléjournal Grand Montréal.

LA PLAINTE

Le plaignant, M. Raymond Masson, en a contre le fait qu’un article publié sur Ici Radio-Canada.ca le 9 octobre 2013, intitulé « Élections à Montréal : un débat sans surprise », pour rendre compte d’un débat entre certains candidats à la mairie de Montréal, n’ait pas fait mention des autres aspirants qui n’y avaient pas été invités.

Plus particulièrement, M. Masson s’élevait contre le fait que le candidat Michel Brûlé n’ait pas été mentionné dans cet article :

« Je trouve inacceptable qu'il n'ait été fait aucune mention de la plupart des candidats à la mairie de Montréal, et en particulier de M. Michel Brûlé, dans l'article publié sur le site internet de ICI Radio-Canada le 9 octobre 2013 et intitulé : "Élections à Montréal : un débat sans surprise" (... ).

Je crois savoir qu'il y a une douzaine de candidats pour le poste de maire de Montréal mais je n'en suis pas certain car si Radio-Canada a parlé de qui que ce soit à part ses quatre candidats chouchous, il faut croire que je ne suis pas tombé sur cet article ce jour-là.

Vous travaillez au service de l'Information alors vous êtes à même de savoir à quel point notre démocratie est factice. Il me semble qu'on se doit quand même de sauvegarder certaines apparences d'impartialité lorsqu'on dirige un média géré par l'État. »

Dans un échange ultérieur avec mon bureau, M. Masson a précisé que sa plainte portait aussi sur le fait que le candidat Michel Brûlé n’avait pas été invité au débat organisé et diffusé par le Téléjournal Grand Montréal, le 9 octobre 2013.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION

M. Pierre Champoux, directeur de l’Information d’Ici Radio-Canada.ca, a répondu au plaignant au nom du service de l’Information.

M. Champoux rappelle d’abord que l’article publié sur le site web de Radio-Canada, dont se plaint M. Masson, se voulait « un résumé des échanges entendus » pendant le débat. « En ce sens, écrit-il, il fait admirablement bien son travail. »

Quant au fait qu’on n’ait pas invité M. Brûlé à participer à ce débat, voici ce qu’il en dit :

« Il est illusoire de penser qu'on puisse débattre à douze, vous en conviendrez. Je vous rappelle d'ailleurs que, jusqu'à l'émergence de Mme Joly, elle-même n'était pas invitée au débat de mercredi soir. Les résultats des récents sondages ont cependant amené les organisateurs à revoir leur décision et à lui soumettre une invitation.

S'il est vrai que les quatre principaux candidats sont plus souvent cités dans nos pages et sur nos ondes, il n'est pas exact de dire que M. Brûlé sombre dans l'oubli. Il a d'ailleurs été récemment invité à l'émission C'est pas trop tôt, animé par Marie-France Bazzo, au même titre que les Coderre, Joly, Côté et Bergeron.

Rien, nulle part, ne force quelque média que ce soit d'accorder une attention égale à chaque candidat. Il serait illusoire, par exemple, de garantir une couverture équivalente pour les 18 partis fédéraux. Le même raisonnement s'applique au provincial comme au municipal. Nous n'écartons personne d'emblée mais, nos moyens n'étant pas extensibles à l'infini, nous devons nous concentrer sur les candidats qui récoltent un minimum d'appui dans la population. À eux quatre, les Coderre, Côté, Joly et Bergeron obtiennent 95 % des intentions de vote selon le dernier sondage Léger Marketing. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Cette réponse n’a pas satisfait M. Masson qui m’a demandé de revoir le dossier.

Voici en quels termes :

« Ma plainte portait sur le peu d'espace que ICI avait accordé à la plupart des candidats à la mairie de Montréal lors du débat organisé au Redpath Hall de l'Université McGill. En fait, il n'y avait aucun espace d'accordé aux candidats qui ne faisaient pas partie de l'équipe chouchou de ICI. »

Pour les besoins de cette révision, je n’ai retenu ici que l’essentiel de sa demande, le reste de ses considérations nous entraînant à chaque paragraphe un peu plus loin du sujet en rubrique.

LA RÉVISION

La présence aux débats organisés par les médias de candidats tiers, peu connus ou dont les appuis ne sont pas établis, est soulevée à chaque élection, au niveau municipal comme au provincial ou au fédéral. Chaque fois, il y a des citoyens, partisans ou non des candidats exclus, pour s’en offusquer et s’en plaindre formellement.

La dernière fois que j’ai écrit sur le sujet remonte au 3 août de l’année dernière dans le cadre de l’élection québécoise de 2012. Et comme je le rappelais à l’époque, la réponse que « l’ombudsman de Radio-Canada peut fournir est toujours la même d’une fois à l’autre ».

Je rappelle donc que tous mes prédécesseurs ombudsmans, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), et les tribunaux ont statué sur cette question depuis une vingtaine d’années sans jamais diverger d’opinion.

C’est pourquoi je me contenterai ici de souligner que, en vertu de la liberté de presse garantie par les chartes des droits et libertés, les médias d’information peuvent construire leurs contenus éditoriaux comme ils l’entendent. Un débat entre candidats à une élection, organisé par un média, est une émission d’information comme une autre. Radio-Canada, comme les autres diffuseurs, sont tout à fait libres d’en faire ce qu’ils veulent, avec qui ils veulent.

Dans le cas de Radio-Canada, cette liberté doit cependant s’accommoder de l’ensemble des principes, valeurs, balises et règles de pratique codifiés dans ses Normes et pratiques journalistiques (NPJ).

Parmi ceux-ci, la valeur d’équilibre, qui dit ceci :

« Équilibre

Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d’opinions. Nos contenus d’information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l’ampleur du courant qu’ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable. »

Ce qui signifie que même si Radio-Canada n’invite pas un candidat à une élection dans un débat qu’elle organise, elle doit quand même « refléter avec respect » son point de vue particulier, mais en considérant « l’ampleur du courant qu’il représente ». Elle doit aussi le faire dans « un délai raisonnable », ce qui, dans le cadre d’une élection, pourrait correspondre à la durée de la campagne électorale.

Cet aspect des NPJ doit être mis en parallèle avec la directive suivante du CRTC qui réglemente les radiodiffuseurs :

« Du droit du public d’avoir une connaissance adéquate pour remplir ses obligations d’électeur éclairé découle pour le radiodiffuseur l’obligation d’assurer un traitement équitable ― soit juste ― des questions, des candidats et des partis. Il y a lieu de noter que le mot "équitable" ne signifie pas nécessairement "égalité". Mais, généralement, tous les candidats et partis ont droit à une certaine couverture qui leur donnera l’occasion d’exposer leurs idées au public. » (Directives à l’intention des radiodiffuseurs, CRTC.)

En résumé, rien n’obligeait le Téléjournal Grand Montréal à inviter quelque candidat que ce soit lors du débat qu’il organisait le 9 octobre 2013.

J’ajouterai que de donner autant de visibilité sur les ondes publiques à tous les candidats reviendrait à faire la promotion de ceux qui n’ont pas ou d’appui populaire aux dépens de ceux qui en ont le plus.

C’est pourquoi les médias, dans leur choix de couverture, tiennent habituellement compte de l’importance de la représentation des partis, au nombre de leurs élus, au suffrage obtenu ou à l’évolution des sondages sur les intentions de vote ou la notoriété des candidats.

En terminant, ceux qui souhaitent en savoir plus sur cette question peuvent prendre connaissance de ma mise au point sur le sujet, publiée le 3 août 2012 dans le cadre de l’élection québécoise. Elle est toujours en ligne sur mon site web.


Conclusion

L’exclusion du candidat à la mairie de Montréal Michel Brûlé d’un débat organisé par le Téléjournal Grand Montréal, le 9 octobre 2013, n’a enfreint aucune des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc