Diversité régionale : la responsabilité de l’antenne, pas d’une seule émission. (TJ Midi)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos des éditions des 3 et 4 juin 2013 du Téléjournal Midi.

LA PLAINTE

Le plaignant, M. Paul-François Sylvestre, déplore que les éditions des 3 et 4 juin 2013 du Téléjournal Midi, un bulletin de nouvelles diffusé dans tout le Canada, ne contenaient que des informations et reportages d’intérêt montréalais ou québécois.

Voici sa plainte :

« Lorsqu'un téléjournal a une diffusion pancanadienne, est-il normal que toutes les nouvelles régionales ou provinciales proviennent d'une seule province? Certainement pas, me direz-vous. C'était pourtant le cas avec le Téléjournal Midi des 3 et 4 juin (entre autres). Je veux bien qu'on parle de la Commission Serge Ménard, de la construction du nouveau CHUM, des garderies privées et des aînés au Québec, mais il me semble qu'il y a aussi des nouvelles de l'Ontario, de l'Acadie et de l'Ouest qui méritent d'avoir leur écho au Téléjournal Midi. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. André Dallaire, directeur, Traitement des plaintes et Affaires générales, a répondu à M. Sylvestre au nom de la direction de l’Information.

M. Dallaire explique d’abord à M. Sylvestre que lorsque le Téléjournal Midi est diffusé « l’actualité est encore assez calme à l’ouest de l’Ontario en raison du décalage horaire ».

Il ajoute que « les récents déboires du maire de Toronto, les fortes intempéries qui ont frappé les provinces atlantiques, les dépenses des sénateurs à Ottawa sont autant de sujets qui ont été soulignés au Téléjournal Midi récemment ».

Mais il admet que « l’actualité qui y est traitée, le plus souvent en direct, est territorialement québécoise et montréalaise ».

M. Dallaire poursuit :

« Notre tâche délicate est de chercher constamment le meilleur point d'équilibre possible dans nos choix de sujets, celui qui nous permettra de remplir le mieux possible notre mandat de reflet régional, et qui fera aussi que l'ensemble de nos réseaux sera écouté par le plus grand nombre, partout au pays, incluant au Québec.

(…)

Pour que la télévision et la radio soient écoutées, on doit tenir compte de leur auditoire réel et de l'ensemble des besoins de cet auditoire. Vous n’êtes pas sans savoir que la très grande majorité des francophones habite le Québec. À l’intérieur du Québec, la moitié de la population est concentrée dans la grande région de Montréal.

(…)

Nous ne prétendons pas que nous nous acquittons à la perfection de notre mandat de refléter les enjeux régionaux à la grandeur du Canada. Nous l’avons d’ailleurs reconnu de bon gré aux récentes audiences du CRTC sur le renouvellement de nos licences.

(…)

Quand on évalue les services de Radio-Canada, il importe aussi de considérer le grand ensemble. En information, les stations régionales, les émissions nationales, RDI, la radio et l’Internet sont autant de pièces complémentaires et essentielles à cet ensemble.

Dans toutes les grandes régions francophones du pays, Radio-Canada a établi des centres de production solides. Des centaines d’employés y produisent chaque semaine de nombreuses émissions régionales, originales et de grande qualité. À l’extérieur du Québec, Radio-Canada demeure l’entreprise de presse francophone de loin la plus importante. Grâce à son personnel qualifié, toutes les régions sont présentes chaque jour, à l'antenne et sur l’Internet. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

M. Sylvestre n’a pas accepté les arguments de M. Dallaire. Et c’est en ces termes qu’il m’a demandé de réviser le dossier :

« Beaucoup de bla-bla et de tapes dans le dos pour se donner bonne conscience. Et aussi une reconnaissance que l'actualité traitée en direct par le Téléjournal Midi "est territorialement québécoise et montréalaise". Cela est inadmissible pour une émission NATIONALE. Je veux bien croire que, à midi, c'est encore calme à l'ouest de Thunder Bay, mais il se passe des choses en Acadie et en Ontario. »

LA RÉVISION

Voici comment les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada définissent sa mission et son mandat en matière de services aux régions :

« Notre mission

Nous sommes le service public national de nouvelles et d’information des Canadiens. Nous sommes enracinés dans toutes les régions du pays et notre regard se porte sur l’ensemble du Canada, de même que sur le monde. Nous nous assurons d’offrir une perspective canadienne sur l’actualité internationale.

Nos informations sont accessibles en tout temps, et les Canadiens y accèdent comme il leur convient, au moyen d’une gamme de médias en constante évolution. »

« Refléter la diversité

Nous tenons à refléter fidèlement l’éventail des expériences et des points de vue des Canadiens. Nos informations doivent être pertinentes aux yeux des citoyens, quelles que soient leurs origines, perspectives et croyances, tout en étant conformes à nos valeurs.

Nous nous engageons à refléter les diversités régionales et culturelles du pays et à favoriser le respect et la compréhension entre les régions. »

« Équilibre

Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d’opinions. Nos contenus d’information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l’ampleur du courant qu’ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable. »

Radio-Canada doit donc offrir aux Canadiens un « service public national de nouvelles et d’information » dont le « regard se porte sur l’ensemble du Canada » à partir de son enracinement « dans toutes les régions du pays ».

Elle doit également « refléter fidèlement l’éventail des expériences et des points de vue des Canadiens » en présentant des informations « pertinentes » à leurs yeux et « refléter les diversités régionales et culturelles du pays ». Ses contenus d’information doivent aussi présenter une « diversité d’opinions » et « un large éventail de sujets ».

Je concède aisément que le service de l’Information doit composer avec la réalité démographique qui concentre 86 pour cent de son auditoire potentiel au Québec.

Je suis aussi fort conscient que les responsables de l’Information et les journalistes jouissent de la liberté éditoriale, une condition essentielle à l’exercice de la liberté de presse, et qu’ils doivent composer leurs émissions et bulletins en fonction des objectifs et de l’auditoire visé par chacun d’entre eux.

Ce sont d’ailleurs des arguments que j’ai retenus dans une révision toute récente (13 août 2013) faite à la demande du plaignant, M. Paul-François Sylvestre, qui s’élevait cette fois contre le fait que les bulletins météorologiques présentés au Réseau de l’information (RDI) ne comportaient pas suffisamment de localités ontariennes.

Avec l’aide du Service des archives de Radio-Canada, j’ai analysé le contenu des dix éditions du Téléjournal Midi diffusées en semaine du 27 mai au 7 juin 2013. Il en ressort que sur les 175 segments présentés durant cette période, seulement 14 concernaient l’actualité hors Québec.

À noter, un sujet est souvent traité en plusieurs segments durant l’émission. En premier lieu parce que si on juge qu’une nouvelle est particulièrement importante, on peut lui consacrer plus d’un segment. Par exemple, pour compléter un reportage, l’animatrice pourra réaliser une entrevue avec un spécialiste du sujet présenté ou un acteur de l’événement.

Ensuite, parce que le Téléjournal Midi dure une heure, mais qu’il est divisé en deux parties. Dans la première, de 11 h 30 à 12 h, on aborde plus en profondeur les grands sujets d’actualité du jour, tandis que la deuxième, de 12 h à 12 h 30, revêt la forme d’un bulletin de nouvelles plus traditionnel. Il s’ensuit que des sujets abordés durant la première partie sont repris dans la deuxième.

Par ailleurs, il ne serait pas juste de mettre simplement en rapport les 14 segments traitant de l’actualité hors Québec et l’ensemble des 175 segments. Car les 161 segments qui ne portent pas sur l’actualité hors Québec ne traitent pas tous de l’actualité québécoise et montréalaise, loin de là. Voici sur quoi portaient ces 175 segments :

  • 14 sur l’actualité hors Québec;
  • 78 sur l’actualité québécoise et montréalaise;
  • 24 sur l’actualité nationale pancanadienne, incluant la politique fédérale;
  • 25 sur l’actualité internationale;
  • 24 sur l’actualité sportive;
  • 10 sur l’actualité économique (rubrique régulière de Gérald Fillion).

J’en conclus donc que, durant ces deux semaines, le Téléjournal Midi a consacré :

  • 8 pour cent de ses contenus à l’actualité hors Québec;
  • 44,6 pour cent à l’actualité québécoise et montréalaise;
  • 13,7 pour cent à l’actualité nationale pancanadienne, incluant la politique fédérale;
  • 14,3 pour cent à l’actualité internationale;
  • 13,7 pour cent à l’actualité sportive;
  • et 5,7 pour cent à l’économie. ​

Ces chiffres ne sont pas le reflet parfait de la réalité. Il peut en effet arriver, par exemple, que des sujets inclus dans la rubrique économique ou dans les nouvelles du sport soient aussi liées à l’actualité québécoise, hors Québec ou internationale.

Pour être tout à fait précis, il faudrait aussi tenir compte du temps consacré à chacun des segments du Téléjournal Midi, et étendre l’analyse sur une plus longue période.

Mais pour avoir pu consulter par le passé des analyses de contenus similaires portant sur les différents bulletins de nouvelles de la Télévision de Radio-Canada, je considère que les chiffres cités plus haut sont réalistes.

On peut donc dire que, sur un plan strictement mathématique, les dix éditions du Téléjournal Midi diffusées en semaine du 27 mai au 7 juin 2013 ont présenté de 5 à 6 fois plus de contenus portant sur l’actualité québécoise et montréalaise que sur l’actualité hors Québec. Cette proportion (1 pour 6) est essentiellement la même qu’entre les populations francophones du Québec (6 801 890) et des autres provinces (1 090 305).

Toutefois, cette arithmétique ne fait pas preuve de tout. Les seuls chiffres ne suffisent pas à établir que le Téléjournal Midi reflète ou non « les diversités régionales et culturelles du pays ».

J’ajoute que, à la limite, la question n’est pas vraiment pertinente. Car le respect de cette obligation ne repose pas sur le seul Téléjournal Midi.

Les NPJ imposent cet objectif à Radio-Canada, pas à un bulletin, à une émission, à une plateforme ou à un service en particulier.

Tous les bulletins de nouvelles, toutes les émissions d’actualités et d’affaires publiques, et tous les contenus d’information, nationaux et régionaux, diffusés à la Télévision, au RDI, à la Radio, sur le web ou sur les plateformes mobiles, doivent donc être tenus en compte pour jauger si Radio-Canada s’acquitte bien de son mandat en matière de diversité régionale.

Je souligne en passant que le RDI consacre chaque année 33 pour cent de ses « heures originales » (excluant les rediffusions) à des émissions d’information régionales et à des sujets touchant l’Ouest canadien, l’Ontario, le Québec excluant Montréal, et le Canada atlantique. Ces chiffres ont été avancés par la haute direction de CBC/Radio-Canada devant le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), et acceptés par celui-ci lors des audiences pour le renouvellement des licences du diffuseur national à l’automne 2012.

Je rappelle également que l’information à Radio-Canada n’est pas du seul ressort de son Service de l’Information, peu s’en faut. C’est aussi le fait d’une autre direction autonome, celle des Services régionaux, qui chapeaute 17 stations ou centres de production radio, télévision et web à travers tout le pays.

Ces services produisent chaque jour un grand nombre d’émissions d’actualités et de bulletins de nouvelles régionales à la télévision et à la radio. Ils alimentent aussi 19 sites web régionaux constamment mis à jour. Plus d’un millier de personnes travaillent au sein des Services régionaux, dont 226 journalistes en ondes.

Par conséquent, je suis d’accord avec M. Dallaire lorsqu’il écrit au plaignant :

« Quand on évalue les services de Radio-Canada, il importe aussi de considérer le grand ensemble. En information, les stations régionales, les émissions nationales, RDI, la Radio et l’Internet sont autant de pièces complémentaires et essentielles à cet ensemble. »

Cela étant, M. Dallaire, admet que le Service de l’Information ne s’acquitte pas « à la perfection de (son) mandat de refléter les enjeux régionaux à la grandeur du Canada », ce que, écrit-il, Radio-Canada a reconnu devant le CRTC.

Je ne suis pas un grand adepte de la « perfection ». « Le mieux, disait Montesquieu il y a déjà quelques siècles, est le mortel ennemi du bien. »

Comme je l’ai reconnu plus haut, Radio-Canada doit tenir compte de son auditoire réel qui est concentré au Québec. Cet aspect de la réalité démographique canadienne rend plus difficile l’atteinte de cette « perfection » évoquée par M. Dallaire.

Le problème, c’est qu’un journal sans lecteurs, un diffuseur sans auditeurs n’a aucun impact, ne sert à rien et n’a pas raison d’être, surtout lorsqu’il s’agit d’un service public. Je ne connais aucun média qui ne cherche pas à être lu ou écouté par le plus grand nombre. Radio-Canada devra toujours composer avec cette situation.

Conclusion

Les éditions des 3 et 4 juin 2013 du Téléjournal Midi, diffusées à la Télévision de Radio-Canada, respectaient les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Version PDF de la révision.

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