Direct : normal de se tromper, important de corriger (DĂ©sautels)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un reportage en direct de M. Jean-François Lépine à l’émission Désautels de la Radio de Radio-Canada.

LA PLAINTE

Le plaignant est M. David Ouellette, directeur associé, affaires publiques (Québec), du Centre consultatif des relations juives et israéliennes, un organisme qui, entre autres, défend les droits de la communauté juive et tente d’accroître le soutien à Israël.

M. Ouellette est insatisfait d’un reportage en direct du journaliste Jean-François Lépine à l’émission Désautels, de la Radio de Radio-Canada, le 22 novembre 2012. En conversation avec l’animateur, M. Lépine y traçait un portrait sommaire des origines et des objectifs du Hamas, mouvement islamique au pouvoir dans le territoire palestinien de la bande de Gaza. Le plaignant considère que les propos du journaliste étaient « truffés d’erreurs, de fabulations et d’omissions ».

M. Ouellette signale d’abord que le journaliste s’est trompé sur la date de l’assassinat du fondateur du Hamas, Ahmed Yassine.

Il soutient ensuite que M. Lépine use systématiquement d’euphémismes pour décrire les objectifs de ce mouvement islamiste palestinien, omettant de dire que son véritable but est « la destruction d’Israël et des Juifs eux-mêmes, où qu’ils se trouvent ».

Le plaignant prétend aussi que le journaliste fait écho « à des théories du complot indignes d’un journaliste sérieux » lorsqu’il mentionne que, selon certains, « les services secrets israéliens ont collaboré à la naissance du Hamas » en le finançant indirectement pour nuire à l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) qui était alors le mouvement palestinien « dominant ».

« Or, écrit M. Ouellette, Israël n’a jamais financé directement ou indirectement le Hamas. … Au début des années 1970, les islamistes palestiniens ont fondé la Mujama al-Islamiya (Association islamique), association entièrement pacifique et en apparence apolitique qui prodiguait des services sociaux à la population gazaouie. La Mujama … était reconnue par l’administration israélienne comme un organisme de bienfaisance mais ne recevait aucun fonds du gouvernement israélien. Ce n’est qu’en 1987, soit au début de la première Intifada, que la Mujama al-Islamiya devint le Ḥarakat al-Muqawamah al-Islamiya (Mouvement de la résistance islamique, mieux connu sous l’acronyme arabe HAMAS). »

Le plaignant soutient que M. Lépine a commis une autre erreur « en identifiant le Fatah comme le descendant de l’OLP » puisque, rappelle-t-il, le Fatah a été fondé en 1959 par Yasser Arafat tandis que l’OLP l’a été en 1964. Et il ajoute :

« De même, M. Lépine a tort d’affirmer que le Fatah a reconnu Israël. C’est l’OLP qui a signé les lettres de reconnaissance mutuelle et non le Fatah, qui comme d’autres factions au sein de l’OLP … ne reconnaît pas Israël et dont la charte continue d’appeler à la destruction d’Israël. »

Enfin, M. Ouellette estime que M. Lépine a eu tort de décrire Gaza comme une « prison à ciel ouvert », faisant ainsi « sienne une expression tirée de la rhétorique militante pro-palestinienne ».

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

C’est M. André Dallaire, directeur, Traitement des plaintes et Affaires générales, qui a répondu à M. Ouellette au nom de la direction de l’Information.

M. Dallaire, et M. Lépine avec lui, admet qu’il y a eu confusion sur la décennie et donc erreur sur la date de la mort du fondateur du Hamas, Ahmed Yassine.

M. Dallaire réfute par contre que le journaliste ait omis de dire que le véritable objectif du Hamas est la destruction d’Israël. Et pour le prouver, il cite un extrait des propos de M. Lépine :

« M. Lépine déclare : « C’est vraiment un mouvement qui, par la violence entre autres, veut provoquer la naissance d’un État palestinien sur le territoire d’Israël en fait. » Nous peinons, dit-il, à voir dans ce propos un euphémisme. »

Quant aux théories évoquées par M. Lépine à l’effet qu’Israël ait indirectement soutenu la naissance du Hamas, M. Dallaire écrit ceci :

« Le journaliste parlait de théories évoquées dans diverses publications. Il n’en fait pas un fait avéré et il ne les fait pas siennes. Méritaient-elles d’être évoquées dans un portrait qui abordait la genèse du mouvement? Nous pensons que oui. »

M. Dallaire ajoute que M. Lépine, même s’il a été en poste à Jérusalem pendant trois ans et qu’il a effectué de nombreux reportages dans cette région du Moyen-Orient, « n’est pas un spécialiste du Proche-Orient et (qu’) on ne lui demandait pas de faire l’exégèse du conflit entre Palestiniens et Israéliens ».

Et il soutient que « s’il a décrit le Fatah comme le descendant de l’OLP », c’est parce qu’il a pris « un raccourci discursif », et que l’affirmation n’était pas fausse pour autant.

Enfin, sur le fait d’avoir qualifié Gaza de « prison à ciel ouvert », M. Dallaire dit simplement que l’affaire a été entendue par « des dizaines d’instances internationales » et que « les limites à la liberté de circulation des habitants de Gaza sont bien réelles ».

« En somme, conclut-il, Jean-François Lépine prend bien soin de dire que le Hamas est une organisation extrêmement violente qui ne reconnaît pas Israël, qui est considérée comme terroriste par plusieurs pays occidentaux dont le Canada, qu’elle souhaite implanter par la violence un État palestinien sur le territoire d’Israël, que le Hamas contrôle la population de Gaza d’une main de fer et qu’il n’y a pas de démocratie à Gaza. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

La réponse de M. Dallaire n’a pas satisfait M. Ouellette qui m’a demandé de réviser le dossier.

Voici quelques extraits de sa réplique :

« Vouloir « provoquer la naissance d’un État palestinien sur le territoire d’Israël » ne commence même pas à esquisser le projet du Hamas qui est la destruction militaire de l’État d’Israël et l’anéantissement de sa population, objectifs inscrits au cœur de la charte fondatrice du Hamas et répétés sans relâche dans les discours de ses dirigeants.

(…)

L’usage de l’expression « prison à ciel ouvert » est une métaphore fondée sur une fausse analogie qui a un but explicitement politique, la délégitimation le blocus israélien (de Gaza)…

Enfin, vous jugez approprié que M. Lépine ait évoqué des théories voulant que « les services secrets israéliens ont collaboré à la naissance du Hamas ». (…) il est vrai que l’administration israélienne a reconnu le prédécesseur du Hamas, la Mujama al-Islamiya, comme organisation caritative. Il est vrai aussi que des Israéliens ont critiqué leur gouvernement pour ne pas avoir prévu que les activités caritatives et piétistes des islamistes palestiniens accoucheraient d’une organisation terroriste. Mais Israël n’a jamais financé indirectement cette organisation et encore moins le Hamas qui en est émergé (…) Les origines du Hamas étant bien connues, il n’y a aucune raison d’évoquer des théories du complot malicieuses qui visent à dépeindre Israël comme un État machiavélique contre lequel se serait retournée sa création. »

LA RÉVISION

M. Lépine, que j’ai rencontré pour les besoins de cette révision, admet volontiers qu’il s’est trompé sur la date de l’assassinat par Israël du chef du Hamas, Ahmed Yassine. Il a parlé du « début des années 90 », il aurait plutôt dû dire « des années 2000 ». C’est une erreur bête, comme il peut s’en produire dans le feu des reportages en direct. M. Lépine, ni l’animateur avec lequel il échangeait, ne se sont rendu compte de l’erreur. Cela dit, cette erreur ne prête guère à conséquence.

Quant au reproche du plaignant, qui l’accuse d’utiliser des euphémismes pour éviter de dire que le principal objectif du Hamas est « la destruction d’Israël et des Juifs eux-mêmes », M. Lépine estime que ses propos décrivaient au contraire très bien la nature réelle du mouvement islamiste palestinien.

Je précise que l’entrevue entre l’animateur de l’émission, M. Jacques Beauchamp, et M. Lépine, s’est déroulée au lendemain de la trêve intervenue entre Israël et le Hamas, au pouvoir dans la bande de Gaza, qui s’affrontaient militairement depuis une semaine. L’animateur a présenté aux auditeurs son entretien avec Jean-François Lépine comme « une petite leçon Hamas 101 » pour les aider à mieux cerner ce mouvement islamiste.

L’entrevue a duré sept minutes. Voici les propos exacts que M. Lépine a utilisés pour qualifier le Hamas durant l’entrevue :

« On parle d’un mouvement qui est né dans la mouvance des Frères musulmans, mais chez les Palestiniens … un mouvement de résistance islamique … »

« … un mouvement d’opposition très féroce à l’endroit de l’occupation israélienne (de Gaza) … »

«… le Hamas s’est développé en deux branches, une branche politique et une branche militaire, on le sait, les Brigades Al-Qassam … »

« Et puis il faut le dire, il faut le rappeler, c’est un mouvement qui est encore considéré par beaucoup de pays, comme le Canada, les États-Unis, l’Europe, comme un mouvement terroriste, même la branche politique. »

« L’objectif de tout temps du Hamas c’est de créer un État palestinien sur le territoire ancestral des Palestiniens. Ça c’est leur l’objectif premier. Là où ils diffèrent de stratégie par rapport à l’Autorité palestinienne, c’est qu’ils n’ont jamais reconnu l’existence de l’État d’Israël, ce que la branche du Fatah, ce que Yasser Arafat avait fait, ils n’ont jamais officiellement renoncé à la violence, et, encore moins, ils ont une branche extrêmement violente. … Donc, l’idée c’est vraiment un mouvement qui, par la violence entre autres, veut provoquer la naissance d’un État palestinien, sur le territoire d’Israël en fait, et sur les territoires occupés par Israël. »

« … c’est un mouvement qui est considéré comme un mouvement violent et terroriste, mais aussi, c’est un mouvement, une branche du mouvement palestinien qui s’est isolée du reste du monde, des pays arabes en particulier. D’où le rapprochement qui s’est fait avec l’Iran graduellement. »

« … c’est un gouvernement qui s’est imposé à la suite d’une guerre civile en 2007 … et qui maintient une main de fer sur la bande de Gaza. Il n’y a pas vraiment de démocratie à Gaza. »

M. Ouellette qualifie ces propos d’euphémismes qui obscurcissent « les motivations antijuives et l’objectif destructeur du Hamas ». Et il cite à l’appui de sa position des extraits de la charte fondatrice du Hamas qui « présente les juifs comme les ennemis du genre humain » et des conspirateurs déterminés depuis l’aube des temps à contrôler le monde, et appelle à leur destruction.

M. Ouellette a raison sur ce point, la charte du Hamas étale clairement un antisionisme et un antisémitisme primaires, accusant même les juifs d’avoir créé des organisations de façades comme « les francs-maçons, les clubs Lions, le Rotary, pour les opérations d’infiltration et d’espionnage »; elle impute aussi aux juifs la responsabilité de la révolution française, de la révolution russe et de la Première Guerre et la Deuxième Guerre mondiales. Mais les juifs ne sont pas les seuls visés par cette charte : les chrétiens, les communistes, les impérialistes, les impies, les nations arabes ouvertes au compromis, etc.

Quand on lit cette charte, il devient évident que le premier objectif du Hamas est l’instauration d’un islam radical sur tout le territoire de la Palestine « historique », comprendre par là le territoire sous mandat britannique jusqu’en 1947, ce qui inclut, bien sûr, l’actuel État d’Israël.

Mais jusqu’à quel point cette charte, rédigée en 1988, est-elle encore le fondement des actions du Hamas? Là-dessus, les avis sont partagés.

Plusieurs observateurs estiment que les positions du Hamas ont été au fil des ans modérées par la realpolitk comme en font foi, selon eux, les programmes défendus par le mouvement durant les élections de 2006 et qui contenaient, par exemple, des ouvertures à la « liberté d’expression », au « pluralisme politique », « à la séparation des pouvoirs », mais aucune référence à la destruction d’Israël.

Après la victoire du Hamas à ces élections, ses chefs ont aussi ouvert la porte à un « trêve de longue durée » avec Israël, une autre position qui semble incohérente avec l’idéologie officielle du mouvement telle que définie par sa charte.

Voici comment l’actuel chef du Hamas, Khaled Mechaal, exilé en Égypte, définit le mouvement qu’il dirige :

« Le Hamas peut être caractérisé comme un mouvement total. C’est un mouvement islamique, un mouvement nationaliste, un mouvement militant, un mouvement politique, en plus de ses dimensions culturelles et sociales, ses fonctions de prestataire de services et de construction d’institutions. Donc on ne peut pas dire que le Hamas est seulement un mouvement religieux, ou seulement politique, ou seulement militaire, ou seulement religieux et social. Ce n’est pas, par exemple, juste le bras armé d’un parti politique. C’est tout cela à la fois. C’est une fusion de toutes ces dimensions (cf. RABBANI Mouin, « Interview Part I – Khalid Mishal: The Making of a Palestinian Islamic Leader », in Journal of Palestine Studies, vol. 37, n°3, printemps 2008). »

Dans une fiche technique consacrée au groupe, la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), qui développe entre autres une expertise pointue en politique du Moyen-Orient, définit ainsi le Hamas :

« Principal mouvement politique nationaliste et islamiste (sunnite) et groupe armé palestinien voué à la « libération » de la Palestine historique d’Israël et à la création d’un État islamique. »

Et voici comment, de son côté, le National Counterterrorism Center (NCTC), l’agence américaine de contre-espionnage, décrit les objectifs du Hamas (ma traduction) :

« La charte du groupe appelle à la création d’un État palestinien islamique à la place d’Israël et rejette tous les accords conclus avec l’OLP. Récemment, le Hamas a publiquement indiqué qu’il accepterait une cessation à long terme des hostilités si Israël acceptait de son côté la création d’un État palestinien sur la base des frontières de 1967 avec Jérusalem comme capitale ».

Enfin, je souligne, comme le rappelle lui-même le plaignant dans sa plainte, que même si l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) a reconnu l’État d’Israël, certaines des organisations nationalistes palestiniennes qu’elle fédère ne l’ont toujours pas fait et appellent encore « officiellement », comme le Hamas, à la destruction d’Israël. C’est le cas du Fatah, le parti dominant au sein de l’OLP et de l’Autorité palestinienne au pouvoir en Cisjordanie, pourtant tout à fait vendu aux négociations avec Israël. Faudrait-il pour autant, en présentant ce parti, en limiter l’objectif à la destruction d’Israël?

Il me semble que l’histoire a suffisamment démontré, dans le jeu complexe et tortueux de la politique israélo-palestinienne, que les joueurs pouvaient poursuivre plusieurs objectifs en même temps, parfois même contradictoires, voire parler des deux côtés de la bouche, et changer de positions et de stratégies en cours de route.

Que nous dit M. Lépine dans son échange avec l’animateur de Désautels à propos de la nature et des objectifs du Hamas?

  • Que c’est un mouvement de résistance islamiste palestinien dans la mouvance des Frères musulmans;
  • Qu’il est très féroce à l’endroit de l’occupation israélienne;
  • Qu’il a deux branches, politique et militaire, toutes deux considérées comme terroristes par l’Occident;
  • Qu’il n’a pas renoncé à la violence, qu’il est même extrêmement violent, qu’il n’a jamais reconnu l’existence d’Israël;
  • Qu’il veut créer, entre autres par la violence, un État palestinien sur le territoire ancestral des Palestiniens, y compris sur le territoire d’Israël et les territoires palestiniens que l’État juif occupe ou contrôle;
  • Que c’est un mouvement qui a pris le pouvoir à Gaza après une guerre civile, qu’il est antidémocratique, et qu’il est isolé du reste du monde y compris des pays arabes, n’ayant comme allié que l’Iran.

Je constate donc que la présentation que fait M. Lépine du Hamas n’est pas très différente de celles qu’en font généralement les spécialistes de la question palestinienne. Et j’avoue avoir beaucoup de difficulté à voir dans les descriptions du Hamas utilisées par M. Lépine les euphémismes qui obscurcissent « les motivations antijuives et l’objectif destructeur du Hamas », pour employer les termes de M. Ouellette.

Un autre aspect de la plainte de M. Ouellette concerne la théorie évoquée par le journaliste voulant que « les services secrets israéliens ont collaboré à la naissance du Hamas ».

M. Ouellette considère qu’il s’agit là d’une théorie malicieuse « principalement véhiculée par des sites à saveur conspirationnistes, anti-israéliens et antisémites » qui vise à « dépeindre Israël comme un État machiavélique contre lequel se serait retournée sa création ».

Je constate d’abord que le plaignant prête des intentions au journaliste en l’accusant de vouloir « dépeindre Israël comme un État machiavélique ». De mon côté, je n’ai rien discerné de tel dans les propos de M. Lépine, que voici :

« D’ailleurs, il y a toutes sortes de théories sur la naissance du Hamas comme mouvement. On dit que les services secrets israéliens ont collaboré à la naissance du Hamas en finançant indirectement, par des sources indirectes, sa naissance pour nuire à l’OLP à l’époque qui était le mouvement dominant (…) »

M. Lépine présente donc cette théorie comme une parmi tant d’autres. Les termes mêmes qu’il choisit pour la présenter ─ « toutes sortes de théories », « on dit » ─, le fait qu’il ne l’évoque qu’en passant, pendant quelques secondes à peine, ne contribuent guère à lui donner beaucoup d’importance ni de crédit.

M. Ouellette affirme qu’« Israël n’a jamais financé directement ou indirectement le Hamas ». Il explique que l’administration israélienne, au début des années 70, a plutôt reconnu comme organisme de bienfaisance l’ancêtre du Hamas, la Moujamma al-Islamiya, une association islamiste fondée par Ahmed Yassine qui prodiguait, écrit-il « des services sociaux à la population gazaouie ». Cet organisme, ajoute-t-il, ne recevait pas de fonds du gouvernement israélien. Ce n’est qu’en 1987 qu’Ahmed Yassine transforma son organisation en mouvement de résistance, donnant ainsi naissance au Hamas.

Le fait est qu’Israël, en autorisant l’enregistrement de la Moujamma al-Islamiya comme association à but non lucratif, lui a permis par la même occasion de recevoir des fonds de l’étranger. À peu près en même temps, les Israéliens l’ont aussi autorisée à créer une université islamiste à Gaza. C’est également un fait reconnu que la grande tolérance d’Israël, qui, rappelons-le, a occupé Gaza jusqu’en 2005, a permis au mouvement islamiste de s’enraciner sur le territoire en multipliant les mosquées et les écoles islamiques.

En fait, contrairement à ce que soutient M. Ouellette, la complaisance, voire l’appui d’Israël au développement de l’islamisme radical à Gaza, notamment par le biais de la Moujamma de Yassine, a été documentée par plusieurs journalistes et chercheurs. Notamment par M. Charles Enderlin, dans l’ouvrage intitulé Le grand aveuglement, Israël et l’irrésistible ascension de l’islam radical, publié en 2009 par l’éditeur Albin Michel.

Un autre journaliste et écrivain connu et réputé, Américain celui-là, Robert Dreyfuss, va beaucoup plus loin en affirmant qu’il y a nombre de preuves à l’effet que les services secrets israéliens, particulièrement le Shin Bet et les autorités militaires israéliennes qui occupaient la bande de Gaza, ont encouragé la croissance des Frères musulmans et la fondation du Hamas sur ce territoire. M. Dreyfuss, un journaliste d’enquête, prétend en faire la démonstration dans son livre intitulé Devil’s Game: How the United States Helped Unleash Fundamentalist Islam, publié en 2005 chez l’éditeur Henry Holt and Co.

Jacques Baud, un analyste stratégique suisse, spécialiste du renseignement et du terrorisme, écrit de son côté dans son ouvrage intitulé Encyclopédie des terrorismes et violences organisées, citant un ancien gouverneur militaire israélien de Gaza, que la Moujamma « est discrètement subventionnée par Israël ».

Dans la fiche technique sur le Hamas, que j’ai citée plus haut, le chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM, Pierre-Alain Clément, écrit ceci, citant plusieurs sources :

« L’idéologie des Frères s’est particulièrement développée dans la bande de Gaza, notamment durant la période où la bande de Gaza était sous administration égyptienne (1948-1967), avant de passer sous administration militaire israélienne (1967-2005), tandis qu’Israël voyait d’un bon œil l’émergence d’une force politique capable de distraire l’OLP de Yasser Arafat.

Plusieurs sources concordantes, tels des journaux, des journaux d’investigation et des chercheurs, montrent que le Hamas a reçu des financements de la part des services d’espionnage (Mossad) et de contre-espionnage (Shin Beth) israéliens, là encore pour diviser les forces palestiniennes, pour donner un tour religieux au conflit et ainsi présenter le conflit sous la forme d’une lutte entre « civilisation judaïque » et « civilisation musulmane » à un Occident forcé, dans ce cadre, de prendre parti pour l’État hébreu. Ehud Olmert a même laissé entendre que Benyamin Netanyahou avait « établi » et « donné vie au Hamas » et lui avait donné « l’occasion de s’épanouir », en libérant son chef de l’époque, le cheikh Yassine… »

Ces textes et ouvrages, me semble-t-il, suffisent à eux seuls à sortir la théorie dont parlait M. Lépine du cercle des « conspirationnistes, anti-israéliens et antisémites » dans lequel le plaignant aurait voulu la confiner.

J’ajoute que, d’après les recherches que j’ai pu faire, cette théorie m’apparaît documentée et compte plusieurs adeptes crédibles. Je signale entre autres partisan l’historien israélien de renom Zeev Sternhell. Je souligne également que même l’ambassadeur américain en poste en Israël en 2001, M. Daniel Kurtzner, semblait déjà à l’époque y accorder une certaine crédibilité. Le quotidien israélien Haaretz, rapportant le 21 décembre 2001 les propos de l’ambassadeur lors d’un séminaire à Jérusalem, le citait ainsi : « Israël considérait qu’il était préférable de voir les gens se tourner vers la religion que vers une cause nationaliste. »

Autre reproche de M. Ouellette : le journaliste, écrit-il, a tort d’identifier le Fatah « comme le descendant de l’OLP » puisque ce parti a été fondé en 1959 par Yasser Arafat, soit cinq ans avant l’OLP.

Voici les propos exacts de M. Lépine à ce sujet :

« …pour nuire à l’OLP, à l’époque, qui était le mouvement dominant et qui est encore un peu, le descendant de l’OLP, le Fatah, sont encore un peu au sein du monde palestinien, la force reconnue en tous cas par la communauté internationale. »

J’ai réécouté plusieurs fois les propos de M. Lépine et je les ai trouvés plutôt nébuleux. En fait, j’ai deviné, plus que je n’ai compris, que M. Lépine voulait dire que l’OLP et le Fatah étaient les groupes dominants chez les Palestiniens et qu’ils étaient reconnus comme leurs représentants par la communauté internationale.

M. Lépine convient qu’il s’est mal exprimé en utilisant les termes « descendant de l’OLP » pour qualifier le Fatah. Il voulait plutôt signifier qu’au sein de la mouvance palestinienne actuelle le Fatah était le dépositaire et principal défenseur des idées mises de l’avant par l’OLP, notamment la négociation avec Israël.

Encore une fois, le direct n’a pas servi M. Lépine. Ce n’était pas la première fois, ni la dernière, qu’un journaliste s’égarait dans les méandres d’une explication complexe.

Le plaignant considère aussi que le journaliste a, à tort, indiqué que le Fatah avait reconnu Israël.

Voici ce que M. Lépine a dit à ce propos :

« (Le Hamas n’a) jamais reconnu l’existence de l’État d’Israël, ce que la branche du Fatah, ce que Yasser Arafat avait fait… »

Ici les propos du journaliste peuvent prêter à confusion. M. Lépine dit-il que le Fatah ET Yasser Arafat avaient reconnu l’existence de l’État d’Israël? Ou corrige-t-il plutôt son premier énoncé (« ce que la branche du Fatah ») avec le deuxième (« ce que Yasser Arafat avait fait »)? Car, pour ceux qui n’ont pas encore compris à quel point l’analyse du conflit israélo-palestinien est malaisée et délicate, Yasser Arafat, chef du Fatah qui ne reconnaît pas Israël, était aussi chef de l’OLP, le regroupement de tous les mouvements palestiniens, qui, elle, a reconnu Israël.

Le dernier élément de la plainte de M. Ouellette porte sur le fait que le journaliste a qualifié la bande de Gaza de « prison à ciel ouvert ».

Il considère que cette expression est « tirée de la rhétorique militante pro-palestinienne », et qu’il s’agit d’une métaphore « qui a un but explicitement politique, la délégitimation » du blocus de la bande de Gaza par Israël.

Je reproduis, à nouveau, les propos complets du journaliste :

« Gaza, il faut se l’imaginer, c’est comme une prison à ciel ouvert. Sortir de Gaza c’est extrêmement difficile, donc il y a radicalisation de cette population-là qu’il ne faut pas négliger … »

Je constate donc que l’analogie utilisée par M. Lépine visait à expliquer pourquoi la population de Gaza se radicalisait. Je remarque aussi que M. Lépine a dit que Gaza est « comme » une prison à ciel ouvert, ce qui, à mon avis, atténue la métaphore utilisée.

Dans sa demande de révision, M. Ouellette souligne qu’un comité d’enquête de l’ONU a statué que le blocus était légal et légitime (je me permets de préciser que ce comité parlait du blocus « naval » de Gaza). M. Ouellette signale aussi que le blocus n’a pas été institué par Israël pour « emprisonner ses habitants », mais pour « enrayer l’armement des diverses organisations terroristes présentes sur ce territoire ». Soit. Mais le blocus et ses conséquences sur la liberté de mouvement de ses citoyens sont bien réels.

Israël ─ avec l’Égypte, il ne faut pas l’oublier ─ exerce effectivement un blocus de Gaza, contrôlant totalement, et limitant grandement, l’entrée et la sortie des biens et des personnes du territoire. Israël a aussi érigé une barrière le long de sa frontière avec Gaza et décrété une zone tampon de 300 mètres de largeur du côté palestinien de cette barrière, zone dont il interdit l’accès aux Gazaouis manu militari.

Enfin, je rappelle que le Canada, comme la plupart des pays occidentaux, ne reconnaît pas le contrôle permanent exercé par Israël sur Gaza, pas plus que sur l’ensemble des territoires occupés en 1967 par Israël. La quatrième convention de Genève s’applique dans ces territoires et y définit les obligations d’Israël en tant que puissance occupante.

J’en conclus donc que la métaphore utilisée par le journaliste ne relève pas de la seule « rhétorique militante pro-palestinienne » ainsi que le soutient le plaignant. J’ajoute que dans le contexte où il l’a utilisée, elle n’était pas non plus exagérée.

En terminant, je voudrais rappeler que j’ai déjà eu à me prononcer sur l’utilisation de certains termes en rapport avec le respect de la valeur d’exactitude des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada dans une révision précédente (12 décembre 2011 blocus Gaza).

J’y expliquais que les NPJ de Radio-Canada « ne sont pas des textes de loi, mais des lignes directrices que doit respecter le personnel journalistique dans son travail quotidien ».

« Il incombe à chacun, écrivais-je, de les appliquer « de bonne foi et avec discernement, en fonction de la situation » (Introduction – Responsabilité éditoriale et renvoi aux autorités supérieures). Il en va de même des cinq valeurs définies dans le chapitre d’introduction et qui servent de fondations aux NPJ », y compris de la valeur d’exactitude :

« Exactitude

Nous recherchons la vérité sur toute question d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire. … » »

J’ajoutais ceci :

« Le journalisme n’est pas une science exacte. Chaque mot, chaque choix de terme est susceptible de mécontenter certains auditeurs, d’en satisfaire d’autres. Le journaliste lui-même n’est pas à l’abri d’une erreur, même s’il a « de bonne foi et avec discernement » cherché « la vérité », déployé « les efforts nécessaires pour recueillir les faits … et les expliquer clairement » … »

Et j’en concluais « qu’une formulation qui prête à interprétation n’est pas nécessairement inexacte, qu’une erreur de bonne foi commise à la suite d’un travail éditorial honnête et responsable n’est pas toujours une infraction aux NPJ ».

Les NPJ prévoient aussi que les erreurs, par souci de transparence et d’honnêteté, doivent être admises et corrigées. C’est malheureusement une pratique qui n’est pas systématique au service de l’Information et qui, à mon avis, devrait l’être. J’admets qu’il est un peu difficile de corriger, plusieurs jours, voire quelques semaines après le fait, une erreur mineure commise lors d’une entrevue radio. Car les journalistes ne se rendent souvent compte des erreurs qu’ils ont commises que lorsqu’un plaignant la leur signale. Et s’ils sont disposés à faire amende honorable immédiatement après une erreur, ou le lendemain de sa diffusion, par exemple. Ils le sont beaucoup moins, tout comme les responsables des émissions, longtemps après quand plus personne ne se rappelle du reportage fautif ou que le sujet qu’il abordait a quitté l’actualité.

Je signale par contre que la plupart des émissions ont une page dans Internet sur Radio-Canada.ca et qu’il est possible d’y publier des commentaires, erratum et autres mises au point à la suite des reportages concernés.

Il existe aussi une page « mise au point » sur Radio-Canada.ca pour diffuser ce genre de correctifs. Malheureusement, je déplore qu’elle ne soit pas plus utilisée, mieux identifiée, plus accessible à l’internaute et mieux promue auprès des usagers.

Je rappelle que la transparence et la reconnaissance des erreurs font partie du principe de responsabilité, un des quatre sur lesquelles reposent l’ensemble des NPJ, et qu’elles sont essentielles pour maintenir la crédibilité du service de l’Information de Radio-Canada auprès des Canadiens.

Dans le cas présent, je souhaite qu’on trouve un moyen de relever les erreurs ou imprécisions commises par le journaliste Jean-François Lépine lors de son reportage du 22 novembre 2012 pendant l’émission Désautels. Je ne saurais toutefois considérer, compte tenu de leur nature et du contexte particulier de l’entrevue en direct, que ces erreurs constituent des infractions aux NPJ.

Conclusion

Le reportage en direct du journaliste Jean-François Lépine lors de l’édition du 22 novembre 2012 de l’émission Désautels, à la Première Chaîne Radio, n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF : Révision Hamas 101

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