Compteurs intelligents : un magazine scientifique n'est pas une émission d'affaires publiques (Découverte)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un reportage de l’émission Découverte, diffusé le 2 juin 2013 à la Télévision de Radio-Canada.

LA PLAINTE

Le plaignant est M. André Fauteux. Il se présente comme l’éditeur du magazine La Maison du 21e siècle. M. Fauteux se plaint d’un reportage diffusé le 2 juin 2013, à la Télévision de Radio-Canada, dans le cadre de l’émission de vulgarisation scientifique Découverte. Il estime que ce reportage à propos des effets potentiels des ondes électromagnétiques sur la santé humaine, et plus particulièrement des nouveaux compteurs intelligents que veut installer Hydro-Québec dans les résidences québécoises, était déséquilibré et partial.

M. Fauteux considère que l’équipe de Découverte n’a présenté qu’« un côté de la médaille », se limitant à proposer aux auditeurs les avis des experts qui prétendent à l’innocuité des ondes électromagnétiques, émises entre autres par les téléphones mobiles et les compteurs intelligents.

M. Fauteux a repris dans sa plainte tous des éléments du reportage, opposant aux énoncés de chacun des experts interrogés, des arguments s’appuyant sur des études et recherches qui n’y étaient pas mentionnés.

C’est exprès que je ne cite pas le texte de la plainte de M. Fauteux à laquelle l’auteur du reportage, M. Claude D’Astous, et la rédactrice en chef de l’émission Découverte, Mme Hélène Leroux, ont répliqué point par point avec moult détails. J’ai plutôt choisi de reproduire intégralement, en annexe de cette révision, la plainte de M. Fauteux, la réponse du journaliste et de la rédactrice en chef, la réplique de M. Fauteux par laquelle il m’a demandé cette révision et, finalement, la réaction du journaliste Claude D’Astous aux affirmations contenues dans cette réplique.

RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

La réponse officielle de la direction de l’Information à M. Fauteux est venue de M. André Dallaire, directeur, Traitement des plaintes et Affaires générales.

M. Dallaire exprime son désaccord avec le plaignant qui soutenait que le reportage « n’offrait qu’un seul point de vue » sur les conséquences des ondes électromagnétiques pour la santé humaine.

Il estime au contraire qu’un « effort de vulgarisation louable a été fait pour bien expliquer de quoi il était question, comment ces ondes étaient mesurées, les observations de divers chercheurs et les inquiétudes soulevées, voire les résultats qui, à l’occasion, signalaient un doute réel sur l’innocuité de ces ondes pour la santé ».

Et il ajoute :

« Le journaliste Claude D’Astous vous a longuement répondu, nous ne referons pas l’exercice ici. Cela dit, face à un sujet controversé comme celui-là, il est important d’examiner notre contribution à l’éclairage d’un tel sujet de façon plus globale. En janvier 2012, le Téléjournal faisait largement écho aux craintes de nombreux citoyens à l'égard de l’électrosmog, en abordant là encore le sujet des compteurs intelligents d’Hydro-Québec.

(…)

Au fil des ans, depuis l’an 2000, Radio-Canada a réalisé et diffusé, à la radio comme à la télévision, plusieurs dizaines de reportages portant sur les ondes électromagnétiques et leurs effets. Nous avons largement exposé les opinions favorables et défavorables. Nous continuerons à le faire quand nous le jugerons à propos. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

La réponse de M. Dallaire ni celle de M. D’Astous et de Mme Leroux, n’ont rassuré le plaignant. Celui-ci m’a demandé de réviser le dossier, estimant que le reportage contrevenait aux Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada à plusieurs égards, à savoir le devoir « de servir l'intérêt public, de refléter les diversités d'expériences et de points de vue et de faire preuve d’équilibre ainsi que d’impartialité ».

Le reportage, ajoute-t-il, « ne rend pas justice aux très sérieuses inquiétudes de milliers de médecins et de centaines d'experts en électrosmog quant aux risques potentiellement énormes pour la santé publique de la surexposition croissante aux radiofréquences (RF) ».

M. Fauteux poursuit en argumentant à nouveau avec le journaliste Claude d’Astous et Mme Hélène Leroux sur la base de la longue réponse qu’ils lui ont envoyée.

LA RÉVISION

Je ne souhaite pas, dans cette révision, devenir partie à une discussion inépuisable. Mais, comme je l’indiquais plus haut, ceux que cette discussion intéresse pourront peser eux-mêmes les arguments de chacun puisque j’ai reproduit en annexe les échanges entre le plaignant, le journaliste Claude d’Astous et sa rédactrice en chef, Hélène Leroux.

Je me limiterai donc à ce qui est essentiel en regard de l’application des NPJ de Radio-Canada.

D’abord, mes propres vérifications confirment ce que soutient l’équipe de Découverte, soit que, depuis plus de 30 ans, la très grande majorité des études scientifiques validées sur les radiofréquences concluent que celles-ci n’ont aucun effet sur la santé humaine. Je signale au passage qu’il y a eu plusieurs dizaines de milliers de ces études.

Par ailleurs, le plaignant remet en question la neutralité de certains experts qui ont mené ces recherches, les accusant de travailler main dans la main avec l’industrie. Il en conclut que les positions prises sur la base de ces recherches par des organismes comme l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et la plupart des autorités sanitaires nationales à travers le monde, sont teintées.

C’est une conclusion à laquelle je ne peux souscrire : des centaines de scientifiques ont travaillé à ces recherches depuis des décennies et celles-ci ont été vérifiées par leurs pairs. À l’évidence, ils ne sont pas tous en conflit d’intérêts ou à la solde de l’industrie.

D’ailleurs, on pourrait de la même manière accuser les médecins, experts et chercheurs qui défendent le point de vue appuyé par M. Fauteux, et que celui-ci cite dans sa plainte, d’être eux aussi en conflit d’intérêts en raison des liens qui les unissent aux groupes d’activistes qui croient à l’effet nocif des radiofréquences.

Les craintes de ces chercheurs, explique M. Fauteux, sont fondées sur les observations cliniques de milliers de médecins qui disent constater l’hypersensibilité de leurs patients aux radiofréquences. Toutefois, il admet lui-même que ces études sont « rares et non concluantes ».

En fait, le plaignant reproche à l’équipe de Découverte de ne pas avoir fait état des inquiétudes « sérieuses » de tous ceux qui craignent les conséquences de la multiplication des émissions de radiofréquences.

À l’écoute du reportage, on constate pourtant que ses auteurs ont mentionné les rares études qui pouvaient conclure à certains effets des ondes électromagnétiques sur la santé humaine, et le fait que certaines personnes pouvaient ressentir des effets qu’ils attribuaient à ces ondes.

Mais il est clair que le reportage n’accorde pas autant de place à ces éléments qu’aux études et recherches validées qui constatent l’innocuité de celles-ci.

Et pour cause : Découverte est une émission de vulgarisation scientifique, pas une émission d’affaires publiques qui débat d’une question en tenant compte de tous les points de vue, qu’ils soient clairement établis ou non. On ne saurait donc lui reprocher de ne pas s’étendre longuement sur des doutes et des craintes qui n’ont pas de fondements scientifiques.

Ce qui ne signifie pas que Radio-Canada, comme diffuseur public, ne doive pas rendre compte de ces doutes et de ces craintes, ni des arguments de ceux qui soutiennent, en dépit des constats scientifiques actuels, que les radiofréquences ont réellement des effets sur la santé humaine. La société publique doit aussi faire état du point de vue de ceux qui, en vertu du principe de précaution, réclament un moratoire sur l’installation par Hydro-Québec de compteurs d’électricité intelligents dans les résidences québécoises.

Cette obligation découle de la valeur d’équilibre, une des cinq qui sont à la base des NPJ de Radio-Canada et qu’on retrouve dans leur chapitre d’introduction :

« Équilibre

Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d’opinions. Nos contenus d’information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l’ampleur du courant qu’ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable. »

Il faut en comprendre que l’équilibre se mesure sur l’ensemble des contenus et plateformes pendant une certaine période. Et c’est pourquoi, compte tenu aussi de son mandat scientifique particulier, l’émission Découverte n’était pas tenue de faire écho à tous les points de vue sur les conséquences de l’utilisation grandissante des radiofréquences.

Dans sa réponse au plaignant, M. André Dallaire, de la direction de l’Information, affirme que « depuis l’an 2000, Radio-Canada a réalisé et diffusé, à la radio comme à la télévision, plusieurs dizaines de reportages portant sur les ondes électromagnétiques et leurs effets », exposant ainsi « largement (…) les opinions favorables et défavorables ». Et il ajoute qu’en « janvier 2012, le Téléjournal faisait largement écho aux craintes de nombreux citoyens à l'égard de l’électrosmog, en abordant là encore le sujet des compteurs intelligents d’Hydro-Québec ».

Mes propres vérifications confirment ces affirmations de M. Dallaire.

Conclusion

Le reportage sur les radiofréquences, diffusé le 2 juin 2013 dans l’émission de vulgarisation scientifique Découverte, à la Télévision de Radio-Canada, respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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