Chasse Ă  la baleine : faut-il vider le sujet pour ĂŞtre impartial? (Les grands reportages)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision de votre plainte à propos d’un documentaire diffusé sur les ondes du RDI, le 14 janvier 2013, dans le cadre de l’émission Les grands reportages.

LA PLAINTE

La plaignante est Mme Filomena Smith. Mme Smith se plaint d’un documentaire diffusé sur les ondes du RDI, le 14 janvier 2013, dans le cadre de l’émission Les grands reportages. Elle considère que ce documentaire, intitulé Japon-Australie : la guerre des baleines, est biaisé et mensonger.

Voici un extrait de sa plainte :

« [Le documentaire] n’a parlé que des désavantages de l’opposition au massacre des baleines et des dauphins; il n’a montré que les réactions de ceux qui n’approuvent pas cette opposition; absolument rien n’a été dit pour, tout au moins, expliquer le point de vue de ceux qui condamnent le massacre des dauphins. »

Et elle ajoute que le documentaire présente l’opposition « au massacre des baleines » uniquement « comme une opposition à une habitude culturelle ».

« Or cela est faux, écrit-elle. [Le documentaire] a passé sous un total silence deux grosses parties de la vérité : le risque d’extinction de certaines baleines et la cruauté envers les animaux exercée à l’égard des dauphins. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

La réponse de la direction de l’Information est venue de M. André Dallaire, directeur du Traitement des plaintes et Affaires générales au service de l’Information de Radio-Canada.

M. Dallaire explique d’abord que le documentaire ne portait pas sur la chasse à la baleine, mais sur le conflit que cette chasse a provoqué entre deux petites villes, l’une japonaise, l’autre australienne, jumelées depuis une trentaine d’années.

« La chasse à la baleine est bel et bien le point de départ de cette histoire. Mais la résultante est que l’amitié entre deux villes jumelles est rompue par la diffusion d’un film produit par un groupe d’activistes antichasse, Sea Sheperd. L’animosité déclenchée par les activistes mène même au saccage de tombes d’immigrants japonais en Australie.

Ces immigrants japonais avaient contribué à l’essor de la ville australienne et leurs descendants ont tissé des liens d’amitié avec leur mère patrie.

Après réflexion et dialogue, les responsables des deux villes ont réaffirmé leurs liens d’amitié en déclarant qu’il était important de respecter le point de vue et le mode de vie de chacun.

Dans cette histoire, il importe de le souligner, la chasse à la baleine n’est pas le sujet principal, c’est la toile de fond sur laquelle se jouent les relations humaines. Ce documentaire nous raconte une histoire plutôt inspirante de respect mutuel. »

M. Dallaire ajoute que le documentaire ne présente que le point de vue des habitants de la petite ville japonaise de Taiji qui sont favorables à la chasse à la baleine, mais que c’est le choix de l’auteur du documentaire.

« Nous n’avons ici qu’un point de vue, écrit-il, celui de l’auteur ou du commanditaire du documentaire. Mais on ne peut pas reprocher à un documentariste d’être biaisé ou menteur parce qu’il présente son point de vue. »

Ce point de vue, explique-t-il, est nettement moins connu que celui des opposants à la chasse, et méritait donc d’être présenté.

M. Dallaire conclu en précisant que le « genre documentaire n’est pas astreint aux mêmes règles que le reportage journalistique ».

LA DEMANDE DE RÉVISION

Mme Smith a jugé « inacceptable » la réponse de M. Dallaire et m’a demandé de réviser le dossier.

Elle estime d’abord que la réponse qu’elle a reçue sème la confusion en laissant entendre qu’un documentaire n’est pas un reportage et qu’il n’est donc pas soumis aux mêmes règles.

Pourtant, fait-elle remarquer, l’émission qui présente chaque jour des documentaires sur les ondes du RDI s’appelle bel et bien Les grands reportages. Et elle ajoute que M. Dallaire, dans sa réponse, présente lui-même le documentaire Japon-Australie : la guerre des baleines comme « un reportage » produit par la télévision japonaise.

Elle souligne ensuite que M. Dallaire « reconnaît la subjectivité de ce qu’il finit par appeler un documentaire » en admettant qu’il ne présente qu’un point de vue.

Mme Smith ajoute que Radio-Canada doit demeurer impartiale, même si, comme l’écrit M. Dallaire, le point de vue des opposants à la chasse est bien connu.

« Faire de la propagande sous prétexte que l’autre point de vue est « connu » c’est se moquer du devoir d’impartialité de Radio-Canada. »

Enfin, elle estime que de présenter « une vision différente des choses » sur la chasse à la baleine, pour reprendre les termes de M. Dallaire, « n’est pas nécessairement acceptable », pas plus par exemple que de « défendre le racisme ou l’esclavage ».

LA RÉVISION

Avant de traiter du fond de la plainte de Mme Smith, je voudrais d’abord discuter d’un élément soulevé par l’échange entre la plaignante et le porte-parole de la direction de l’Information, soit la nature même de ce qu’est un documentaire.

Dans sa réponse à la plaignante, M. Dallaire écrit que le « genre documentaire n’est pas astreint aux mêmes règles que le reportage journalistique ».

Cette formulation prête effectivement à confusion, comme le souligne la plaignante dans la demande de révision qu’elle m’a adressée. D’abord parce qu’elle implique que le documentaire n’est pas un reportage, et qu’en conséquence il ne serait pas soumis aux mêmes règles.

Je ne m’étendrai pas longtemps sur la définition du documentaire, sinon pour indiquer que les dictionnaires et les spécialistes du genre le définissent la plupart du temps comme un film didactique et/ou informatif bâti sur des faits vérifiés et non sur de la fiction.

À Radio-Canada même, on le considère à l’évidence comme une œuvre journalistique. Son service de l’Information a une longue histoire de production de grands documentaires de qualité. Depuis une dizaine d’années, il en a produit une vingtaine, certains considérables par l’étendue du sujet et le nombre d’épisodes comme, par exemple, la récente série Amour, haine et propagande, ou encore Krach, les dessous de la crise économique mondiale.

Mais peu de gens savent que dans ses conditions de licence, Radio-Canada a l’obligation de financer et de diffuser chaque année une vingtaine de documentaires réalisés par des auteurs indépendants. Ce sont ces documentaires que le public peut voir, par exemple à l’émission Zone doc sur les ondes de la Télévision de Radio-Canada.

De son côté, RDI doit en financer six chaque année, en plus de deux séries documentaires comprenant 13 épisodes.

Enfin, le service de l’Information achète aussi des documentaires produits par d’autres télévisions ou maisons de production à travers le monde. Ce sont ces documentaires qui sont présentés dans le cadre de l’émission Les grands reportages sur le RDI.

Cela dit, peu importe quelle définition on donne du mot « documentaire », et peu importe la provenance des documentaires qu’on diffuse sur les ondes de Radio-Canada, il est clair qu’ils doivent être considérés comme un « contenu d’information » au sens où l’entendent les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada dans leur chapitre d’introduction. En voici des extraits pertinents :

« Portée

Les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) s’appliquent au personnel des nouvelles, des actualités et des affaires publiques ainsi qu’aux contenus d’information produits, diffusés et mis en ligne par ces équipes. (…) Les NPJ s’appliquent également aux contenus de nouvelles de domaines spécialisés comme le sport et la culture, ainsi qu’au personnel qui les préparent.

(…)

Contenus de nouvelles, d’actualités et d’affaires publiques commandés par Radio-Canada et produits par des tiers.

Les NPJ s’appliquent à tous les contenus de nouvelles, d’actualités et d’affaires publiques commandés par Radio-Canada et produits par des tiers.

Le gestionnaire qui commande ces contenus produits par des tiers s’assure du respect des NPJ. Toute proposition de contenu qui ne répond pas entièrement aux NPJ doit être autorisée par les autorités éditoriales supérieures. »

Le genre documentaire est donc bel et bien astreint aux mêmes règles que le reportage journalistique.

Mais l’affirmation de M. Dallaire ne pèche que par imprécision, car il n’a pas non plus tout à fait tort.

Les NPJ prévoient en effet que des règles particulières s’appliquent aux documentaires d’opinion. Voici ce qu’elles disent à cet égard :

« Documentaires d’opinion

À l’occasion, nous diffusons des documentaires d’opinion qui reposent sur une seule perspective. Nous diffusons ces documentaires pour les raisons suivantes :

  1. Ils présentent une perspective personnelle forte, qui donne un éclairage sur un sujet ou un point de vue;
  2. L’auteur a une expertise ou une expérience singulières. Il peut être reconnu comme artiste ou spécialiste dans un domaine particulier;
  3. Les arguments sont forts et bien formulés. Ils offrent un éclairage particulier sur un sujet controversé et sont susceptibles d’enrichir le débat public;
  4. La production n’est pas financée par des gens qui représentent des intérêts particuliers, un groupe de pression ou un organisme gouvernemental.

Nous identifions les documentaires d’opinion comme tels lorsque nous les diffusons.

Au fil du temps, nous tentons de contrebalancer les thèses diffusées en publiant d’autres perspectives et opinions sur le même sujet, dans d’autres émissions ou segments d’émissions, ou sur d’autres plateformes. Lorsque le sujet est très controversé, nous envisageons de programmer des émissions complémentaires présentant d’autres opinions dans un délai opportun.

Les animateurs et journalistes de Radio-Canada ne participent pas à des documentaires d’opinion et n’en réalisent pas.

Avant l’acquisition et la diffusion d’un documentaire d’opinion, nous devons consulter le directeur. »

La question est donc de savoir si le documentaire intitulé Japon-Australie : la guerre des baleines était ou non un documentaire d’opinion. M. Dallaire semble croire que oui. Si c’était le cas, on devrait considérer que le RDI a enfreint les NPJ puisque le documentaire n’a pas été identifié comme un documentaire d’opinion au moment de sa diffusion.

Nous voici donc maintenant sur le fond de la plainte de Mme Smith.

Le documentaire nous a-t-il présenté qu’un seul côté de la médaille? M. Dallaire croit que oui. Était-il, comme le prétend la plaignante, un outil de « propagande » qui défend et justifie la chasse à la baleine?

J’ai écouté attentivement et plusieurs fois le documentaire en question et j’en fais une lecture totalement différente.

En fait, il m’apparaît très clairement que la chasse à la baleine n’est pas le sujet du documentaire. Ce que nous présente ce reportage, c’est plutôt l’histoire de deux petites villes jumelées depuis 30 ans, l’une japonaise, l’autre australienne, et qui, malgré des liens d’amitiés construits sur l’histoire, sont soudainement déchirées parce qu’elles s’opposent sur la question de la chasse à la baleine.

La chasse elle-même n’y est qu’accessoire et on n’entend très peu dans le documentaire d’arguments véritables en faveur ou contre cette pratique.

Les habitants de la ville japonaise de Taiji, une ville de baleiniers, disent essentiellement que la chasse à la baleine est pour eux une tradition qui fait partie de leur culture depuis 400 ans. Et ils expliquent avoir été victimes d’opposants à cette chasse venus du monde entier après la diffusion d’un film oscarisé intitulé La baie de la honte.

Ce film, dont le documentaire nous montre certaines séquences, a été tourné en secret à Taiji par le groupe écologiste Sea Sheperd. On y voit les baleiniers de Taiji en train de se livrer à la chasse aux dauphins. On y décrit cette chasse comme un « massacre brutal », explique la narratrice du documentaire.

C’est d’ailleurs à la suite de la diffusion de ce film, et après avoir reçu des milliers de plaintes du monde entier, que le conseil municipal de Broome, en Australie, fondé par des immigrants japonais au XIXe siècle, a décidé de rompre ses liens avec Taiji.

Les deux villes étaient jumelées depuis 30 ans et de nombreux habitants avaient participé à des échanges au fil des années, tissant des liens d’amitié qui allaient bien au-delà des relations protocolaires.

En fin de compte, les habitants de Taiji et de Broome accepteront leurs différends et reprendront leurs relations : Broome continuera de s’opposer à la chasse aux dauphins, et Taiji continuera de la pratiquer. Et c’est ce que raconte et montre le documentaire.

Mme Smith a raison de souligner que les arguments des opposants à la chasse à la baleine ne sont pas nombreux dans le documentaire. Le seul qu’on nous présente, images à l’appui, est le fait que cette chasse est un « massacre brutal » qui n’a pas lieu d’être.

Mais il est inexact de dire, comme elle le soutient, que le reportage « n’a montré que les réactions de ceux » qui approuvent la chasse. Les réactions des habitants de Broome sont assez claires et éloquentes à ce sujet, puisque qu’ils ont adopté une résolution condamnant cette chasse et rompant leurs relations avec Taiji.

De l’autre côté de l’opinion, les arguments des défenseurs de la chasse n’y sont pas plus nombreux puisqu’ils s’appuient uniquement sur le fait qu’il s’agit d’une activité traditionnelle.

Et la narratrice, qui incarne les auteurs du documentaire, n’appuie aucun des deux points de vue sur la question.

J’estime donc que le documentaire ne prend position ni en faveur, ni contre la chasse à la baleine; qu’il ne véhicule pas plus le point de vue des baleiniers de Taiji que celui des habitants de Broome et des écologistes qui s’opposent à cette chasse.

Conclusion

Le documentaire intitulé Japon-Australie : la guerre des baleines, diffusé sur les ondes du RDI le 14 janvier 2013, dans le cadre de l’émission Les grands reportages, respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.


Version PDF : Révision Guerre des baleines

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