Charte des valeurs : peut-on faire porter par des enfants peu informés des accusations de racisme? (TJ)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un reportage diffusé au Téléjournal de fin de soirée, le 17 septembre 2013.

LA PLAINTE

M. Réjean Beaulieu, de Vancouver, se plaint d’un reportage diffusé le 17 septembre 2013 au Téléjournal de fin de soirée à Ici Radio-Canada Télé. Il estime que ce reportage sur le projet de Charte des valeurs québécoises a enfreint les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada en utilisant hors contexte des images et des citations d’enfants.

Ce reportage du correspondant à Vancouver, Frédéric Arnould, présentait la réaction de diverses personnes, citoyens ordinaires, fonctionnaire, porte-parole syndical, défenseur des libertés civiles... Pour illustrer son reportage, le journaliste a utilisé une équipe de soccer composée de jeunes joueurs issus d’une douzaine de minorités ethniques différentes. On les voit, et on les entend, comme leur entraîneur, s’exprimer sur le projet de Charte des valeurs québécoises.

Voici comment le plaignant a réagi au reportage :

« Le journaliste a violé le code d'éthique journalistique en sondant des jeunes jouant paisiblement en équipe sur un terrain de soccer "multiculturel" sur un sujet qui n'avait rien à voir avec le cadrage choisi, i.e. la Charte des valeurs québécoises. Telle que proposée, cette charte ne prévoit aucunement réglementer en matière de signes religieux portés sur des terrains de soccer. Les réponses recueillies indiquaient que ces jeunes ne savaient pas vraiment de quoi il s'agissait. Le cadrage était donc tendancieux et inacceptable selon ma connaissance du code d'éthique régissant la profession. En outre, il n'appuyait pas le mandat du diffuseur public d'informer justement les Canadiens. »

J’ajoute que d’autres personnes ont porté plainte à mon bureau contre ce reportage. Parmi elles Mme Céline Hervieux-Payette, sénatrice, s’est dite étonnée et indignée de son contenu.

Voici un extrait de sa plainte qui résume bien le sentiment de tous les plaignants :

« Les entrevues dans les équipements sportifs avec des enfants ou encore avec des citoyens qui n’ont peu ou jamais pris connaissance du projet québécois me donnaient la nausée. Le reportage était teinté au point de porter atteinte à toute la population québécoise. (…)

Je m’inscris en faux que la société d’État fasse office d’agent de promotion de mépris ou de haine contre les Québécois. (…) »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

La réponse de la direction de l’Information est venue de M. Marcel Courchesne, directeur des nouvelles. Il explique d’abord que le but du reportage était de montrer comment « la cohabitation entre les différentes cultures et religions, notamment dans la fonction publique », se vivait en Colombie-Britannique.

« Rappelons-nous, écrit-il, qu’une des premières polémiques sur les accommodements religieux au Canada a eu son origine en Colombie-Britannique en 1990 avec l’autorisation du turban sikh dans la GRC. »

M. Courchesne rappelle qu’un responsable syndical et une représentante de l’Association des libertés civiles ont appris aux auditeurs que le droit de porter des signes religieux était inscrit dans les conventions collectives de la fonction publique en Colombie-Britannique, et que « les questions d’accommodements religieux n’y faisaient pratiquement jamais l’objet de plaintes ».

Et il ajoute :

« Vous avez été particulièrement choqué par les entrevues d’enfants et par les témoignages de deux autres personnes qui étaient visiblement peu informées sur le projet de charte, comme sur la cohabitation entre les cultures au Québec. À ce propos, nous reconnaissons que nous aurions dû apporter plus d’attention au choix de ces extraits d’entrevues.

Le but du reportage n’était certainement pas de dénigrer le Québec. Nous voulions simplement comparer des façons un peu différentes d’envisager la cohabitation. La réalisation du projet a peut-être été un peu maladroite. »

LA RÉVISION

Cette réponse n’a pas satisfait M. Réjean Beaulieu, et il m’a demandé de revoir le dossier.

Les NPJ de Radio-Canada permettent aux journalistes d’interviewer des enfants ou des jeunes sous certaines conditions. Ces conditions ont été remplies aux fins du reportage qui m’est soumis pour examen.

Elles demandent aussi que les journalistes donnent aux membres du public, y compris les enfants, « la possibilité d’exprimer leurs opinions afin de mieux refléter la diversité des points de vue et des intérêts des Canadiens ».

Cette norme, qui traite de l’expression d’opinions par le public, dit également : « le choix de ce que nous publions et mettons en évidence relève de notre jugement professionnel. »

Les NPJ sont édifiées sur des principes fondamentaux d’où découlent cinq valeurs. Voici les extraits de trois de ces valeurs qui m’apparaissent incontournables dans l’examen de la plainte de M. Beaulieu et du reportage de M. Arnould :

« Exactitude

Nous recherchons la vérité sur toute question d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire. (...) »

« Équilibre

(…) Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l’ampleur du courant qu’ils représentent. (…) »

« Équité

Au cours de la collecte d’information et dans nos reportages, nous traitons les personnes et les organismes avec ouverture et respect.

Nous sommes conscients de leurs droits. Nous les traitons sans parti pris. »

Pour la bonne compréhension des lecteurs, je reproduis ici le texte du reportage litigieux :

JOURNALISTE : « Soirée sportive à Vancouver. Sur le terrain, on dirait les Nations unies du soccer. Dino, l'entraîneur, a compté 11 nationalités dans son équipe de 17 joueurs. »

DINO ANASTOPULOS (directeur technique, Club de soccer Marpole) : « This young man is Portuguese, you can tell by the smile, Filipino, Sikh… and Swiss, he's the neutral one. »

JOURNALISTE : « Sikh, Polonais, Chinois, Iranien, Grec... et un Suisse pour la neutralité, dit-il. Ici, c'est l'harmonie en équipe, pas la différence, selon la jeune Neha. »

NEHA BASSI : « It's just about teamwork I guess.»

JOURNALISTE : « Et les jeunes n'y vont pas de main morte sur la Charte des valeurs québécoises. »

GURMILIN SINGH : « It's really like racist. »

SARAH FRIEDMAN : « I think it's really unfair that we don't get to like express ourselves in the way we want. »

JOURNALISTE : « Une charte raciste, discriminatoire et qui nous empêche de nous exprimer comme on veut, dit Sarah Friedman. Fazelat Khan, une Pakistanaise musulmane, pense qu'une telle charte n'aurait jamais sa place ici. »

FAZELAT KHAN : « À Montréal, les gens, ils te regardent drôle, mais ici c’est une habitude, comme tout le monde porte ses vêtements et sa culture. Et puis, les gens ils le respectent. »

JOURNALISTE : « Harbinder Gill a travaillé autant dans le secteur privé que public. Sa religion et son turban n'ont jamais été un problème. Les Québécois sont une minorité, ils devraient comprendre, dit-il ».

HARBINDER GILL (fonctionnaire) : « Because they are in the same boat as all the other minorities are. »

JOURNALISTE : « Au puissant syndicat des employés gouvernementaux de la province, la charte proposée au Québec n'irait pas loin ici, car cela violerait une clause inscrite dans les conventions. »

OLIVER ROHLFS (agent de communication, Syndicat des employés gouvernementaux de la Colombie-Britannique) : « Forcément, je crois qu'imposer une sécularisation de la fonction publique est absolument inenvisageable en Colombie-Britannique. »

JOURNALISTE : « À l'Association des libertés civiles de la province, les plaintes pour violation de la liberté de religion sont quasi inexistantes. Juste quelques dossiers qui concernent en fait la religion chrétienne, comme des bibles à l'école ou des cours d'abstinence. »

MICHEAL VONN (directrice des politiques, Association des libertés civiles de la Colombie-Britannique) : « We aren't seeing concerns about people saying, these religious symbols are offensive. »

JOURNALISTE : « Rien sur les symboles religieux. Au soccer, Dino pense que le multiculturalisme hors Québec est peut-être plus fort. Les politiciens, dit-il, devraient s'inspirer du sport d'équipe, car cela représente bien le Canada. »

DINO ANASTOPULOS : «They can actually really understand what Canada is made up of. »

JOURNALISTE : « Il se propose même d'entraîner Pauline Marois. »

DINO ANASTOPULOS : « Absolutely. It would be a good challenge. »

JOURNALISTE : « Un défi très motivant, selon lui. Et un but accessible. »

Je dois dire que ce reportage me plonge dans un malaise certain. D’abord parce qu’il entend nous parler d’une charte limitant le port de signes religieux dans la fonction publique québécoise, mais qu’il nous montre plutôt une équipe de soccer multiculturelle; et que le journaliste nous présente l’opinion très tranchée de jeunes joueurs de 12 à 15 ans dont on ne sait pas exactement à quoi ils réagissent, ni s’ils s’expriment en réelle connaissance de cause.

Le fait de mettre en scène cette équipe et ces enfants dans le contexte d’un sujet traitant du projet de Charte des valeurs québécoises introduit donc dès le départ, à mon avis, une distorsion de la réalité qui vient teinter tout le reportage. Comme s’il était construit sur un malentendu. Ce projet de charte, en effet, n’a rien à voir avec le port de signes religieux dans l’espace public, encore moins par des jeunes.

Le reportage, qui entend comparer la situation entre la Colombie-Britannique et le Québec, nous présente aussi cette équipe de soccer multiculturelle comme une particularité de la Colombie-Britannique. Un équipe où règne « l’harmonie », et non « la différence ».

Que doit-on comprendre? Qu’on ne trouve pas au Québec d’équipes de soccer aussi diversifiées culturellement qu’en Colombie-Britannique? Ou que, s’il en existe, on y valorise « la différence » et non « l’harmonie »? Quiconque a fréquenté les terrains de soccer de la grande région de Montréal sait bien que l’une et l’autre de ces deux propositions sont inexactes.

Le journaliste m’a expliqué qu’il parlait en fait de l’attitude qui prévalait sur le terrain de soccer où il se trouvait, et qu’il ne comparaît aucunement la situation entre les deux provinces. Je prends acte de ses intentions, mais le résultat ne m’est pas apparu évident, pas plus qu’aux plaignants.

J’en conclus que le reportage contrevient à la valeur d’exactitude que j’ai citée plus haut.

Le journaliste utilise aussi les propos des enfants qui, selon lui, s’expriment sur le projet de Charte des valeurs québécoises. Que savaient-ils, exactement, de ce projet? Comment le journaliste pouvait-il savoir que leurs opinions étaient vraiment éclairées? Que c’étaient les leurs et non celles de leurs parents, de leur entraîneur de soccer? Que leur a-t-il demandé, exactement?

En fait, M. Arnould m’a expliqué que ces enfants s’étaient dit au courant de ce projet de charte; et qu’il leur avait demandé ce qu’ils pensaient en particulier de la clause qui interdirait le port des signes religieux par les employés de la fonction publique. Ça me paraît pour le moins limité pour obtenir une réponse éclairée sur un projet aussi complexe.

Pourtant, le reportage n’hésite pas à accréditer les propos des enfants en disant qu’ils « n'y vont pas de main morte sur la Charte des valeurs québécoises ». Et, effectivement, les opinions exprimées ne font pas dans la nuance : « une charte raciste, discriminatoire et qui nous empêche de nous exprimer comme on veut », nous traduit le journaliste.

Comme je l’ai expliqué plus haut, les NPJ permettent d’interviewer des jeunes. Mais elles demandent aux journalistes d’utiliser « leur jugement professionnel » lorsqu’ils choisissent ce qu’ils publient ou mettent en évidence. Elles soulignent que « les enfants et les jeunes n’ont pas nécessairement l’expérience requise pour jauger adéquatement les conséquences de la publication de leurs propos »; et qu’on doit évaluer « avec soin les répercussions possibles en fonction des faits propres à chaque situation ».

Il me semble ici qu’on aurait dû y penser à deux fois avant de faire porter par des enfants des opinions aussi fortes que des accusations de racisme et de discrimination sur un sujet aussi controversé dont ils ne connaissent pas grand-chose.

À mon avis, l’utilisation de l’équipe de soccer et des opinions des jeunes joueurs était inappropriée. Avec comme résultat que le reportage a contrevenu aussi à la valeur d’équilibre des NPJ de Radio-Canada. Car je ne crois pas qu’on ait tenu compte de la « pertinence » des points de vue des enfants entendus dans le reportage, ni « de l’ampleur du courant qu’ils représentent ».

Enfin, il m’apparaît évident que l’entraîneur de soccer, Dino Anastopulos, répondait à une question du reporter lorsqu’il a dit, en parlant de la première ministre du Québec Mme Pauline Marois, qu’il serait prêt à l’entraîner. Ce que m’a d’ailleurs confirmé le journaliste.

On peut comprendre de ce commentaire, lancé comme une boutade, que c’est au sport d’équipe, symbole de « l’harmonie » du multiculturalisme, que M. Anastopulos se dit tout à fait disposé à « coacher » Mme Marois. Je remarque, en passant, que M. Anastopulos se disait prêt à entraîner Mme Marois et non qu’il se proposait de le faire, comme l’a dit le journaliste. En fait, c’est bien celui-ci qui lui a suggéré dans sa question qu’il pourrait le faire.

Quoi qu’il en soit, dans un reportage qui semble avancer que le Québec cultive la « différence » et non « l’harmonie », que son gouvernement présente un projet de charte « raciste, discriminatoire » qui s’applique même aux enfants et à l’espace public que sont les terrains de soccer, des auditeurs ont légitimement compris que c’est là-dessus que M. Anastopulos aurait des leçons à donner à Mme Marois.

Je ne crois donc pas, dans le contexte du reportage, qu’on puisse conclure que la première ministre du Québec a été traitée « avec ouverture et respect », comme l’exige la valeur d’équité des NPJ.

Le journaliste m’a expliqué qu’au départ il souhaitait montrer ce qui se faisait en Colombie-Britannique en matière de port de signes religieux dans la fonction publique. Mais, ajoute-t-il, il lui a été impossible d’obtenir les autorisations nécessaires pour tourner, dans les ministères et organismes publics, des situations qui lui auraient permis d’illustrer plus directement son propos et son reportage. D’où l’idée de se rabattre sur l’équipe de soccer qu’il a utilisée. Avec le recul, il reconnaît que ce choix n’était pas judicieux.

Ayant moi-même pratiqué le reportage de nouvelles à la télévision, je suis tout à fait conscient des difficultés qui se posent pour illustrer des sujets très sensibles. Le cas qui m’est soumis est un parfait exemple des détours qu’il faut parfois faire pour contourner ces difficultés. Malheureusement, il arrive que les détours nous entraînent loin de notre objectif.

En terminant, je m’en voudrais de faire porter sur le seul journaliste la responsabilité des errances constatées dans ce reportage. D’autant que celles-ci découlent toutes d’une seule et fondamentale erreur, soit d’avoir mis en scène une situation et des propos sans rapport direct avec le sujet traité.

Il faut savoir qu’un reportage, avant de se retrouver en ondes, doit passer le filtre de l’affectation qui vérifie s’il correspond bien à la commande passée au reporter; celui de l’équipe de révision qui s’assure de la qualité de son contenu et de sa forme; puis celui des responsables de l’émission dans laquelle il sera diffusé. En général, à cause des délais de production, les réviseurs travaillent à partir d’un texte et ne voient pas le reportage monté. Dans ce cas-ci, ce facteur a certainement contribué à réduire la vigilance du réviseur concerné.

Quant à l’équipe du Téléjournal, son rédacteur en chef, M. Frédéric Vanasse, m’a expliqué que le secrétaire de rédaction de l’émission avait demandé au journaliste, le jour de la diffusion, de modifier quelques éléments de son reportage.

Et il ajoute que, malgré ces modifications, certains membres de son équipe et lui-même se sont sentis mal à l’aise en regardant le reportage lors de sa diffusion dans les premières minutes de l’édition de 21 heures du Téléjournal sur le RDI. De sorte qu’il fut décidé, pour la deuxième édition, à 22 heures sur la chaîne principale, de reléguer le reportage à la fin du bulletin. M. Vanasse admet qu’on aurait dû demander au journaliste de retravailler son reportage et en reporter la diffusion. Il m’apparaît évident que ça aurait été préférable pour tout le monde.

Conclusion

Le reportage du journaliste Frédéric Arnould, sur la perception en Colombie-Britannique du projet de Charte des valeurs québécoises, diffusé le 17 septembre 2013 dans le cadre du Téléjournal, a enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Version PDF de la révision.

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