Charte des valeurs : ne tirez pas sur l’intervieweur (Pas de midi sans info)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un débat à la radio sur le projet de Charte des valeurs québécoises.

LA PLAINTE

Le plaignant, M. Michel Lincourt, se plaint du comportement de M. Jacques Beauchamp, animateur de l’émission Pas de midi sans info, sur les ondes d’Ici Radio-Canada Première, lors d’un débat qu’il arbitrait le 25 septembre 2013 entre deux féministes, dans le cadre du projet de Charte des valeurs québécoises proposé par le gouvernement du Québec.

M. Beauchamp recevait pour l’occasion Mme Francine Pelletier, documentariste et journaliste, opposée à l’interdiction du port des signes religieux par les employés de l’État, telle que proposée par le projet de charte; et Mme Julie Latour, avocate, ancien bâtonnier du Barreau de Montréal, et nouvellement nommée au conseil d’administration du Conseil du statut de la femme, qui, de son côté, était favorable à cette interdiction.

M. Lincourt considère que l’animateur a été « odieux » avec Mme Latour. Voici ce qu’il écrit dans sa plainte :

« Chaque fois que Me Latour commençait une phrase, M. Beauchamp lui coupait la parole et se lançait dans une diatribe à la fois pour occuper le temps de parole de son invitée et pour saboter son propos.

C’est là un comportement de radio de caniveau qui est tout à fait inacceptable sur les ondes de la radio d’État.

J’aimerais rappeler à Jacques Beauchamp qu’il doit respecter son code de déontologie qui dit au moins deux choses, à savoir qu’il doit respecter ses invités et adopter en tout temps une attitude impartiale et équilibrée. Dans cette entrevue, Jacques Beauchamp a fait exactement le contraire. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

La réponse de la direction de l’Information à M. Lincourt est venue de Mme Ginette Viens, rédactrice en chef, Actualités radio.

Mme Viens admet que « l’animateur Jacques Beauchamp a interrompu quelques fois son invitée, Me Julie Latour, (…) pour lui demander de préciser sa pensée, s’assurer qu’il comprenait bien son propos et, à la toute fin, pour tenter de limiter sa réponse parce qu’il manquait de temps », ou encore pour lui demander « de réagir à des arguments opposés aux siens ».

Elle estime qu’« il s’agit d’une technique d’entrevue normale qui permet aux gens de mieux s’expliquer et souvent de mieux faire ressortir leur point de vue ».

Et elle ajoute que M. Beauchamp a constaté après coup avoir posé « plus de questions difficiles à Mme Latour qu’à l’autre invitée ».

« En ce sens, écrit Mme Viens, il n’a peut-être pas paru parfaitement équitable; par contre, Mme Latour a bénéficié de beaucoup plus de temps d’antenne que Mme Pelletier, ce qui fait qu’elle a eu tout l’espace nécessaire pour bien faire valoir ses idées. De notre côté, nous constatons aussi que jamais l’animateur n’a eu un ton désagréable ou hostile avec son invitée. »

LA DEMANDE DE RÉVISON

M. Lincourt a trouvé la réponse de Mme Viens inacceptable et m’a donc demandé de procéder à la révision du dossier.

Voici en quels termes :

« Vu l’importance de la laïcité pour l’avenir de notre société, il importe que, dans les débats sur cette question, les animateurs de Radio-Canada laissent dans le placard leurs préjugés, et qu’ils agissent avec la plus grande équité, la plus grande sérénité et la plus grande politesse. Cette attitude équilibrée doit toucher toutes les facettes de la couverture radio-télé de Radio-Canada (…).

Je vous donne un exemple du problème : il y a quelque temps, Michel C. Auger s’est prononcé contre le projet gouvernemental sur la laïcité (son blogue, "Charte des valeurs : forcer la note", 23 septembre 2013). Comment par la suite peut-il prétendre à l’impartialité sur cette question lorsqu’il fera des entrevues?

Depuis des décennies, à la radio et à la télévision, Radio-Canada diffuse des émissions qui font la promotion de la religion. Aujourd’hui encore, sur le site de Second regard, on fait la promotion de trois émissions, toutes pour vanter la religion (…). Pendant ce temps, au cours de toutes ces années, on n’a diffusé à peu près jamais des émissions sur la philosophie des Lumières, sur l’humanisme, sur l’agnosticisme, sur l’athéisme ou sur la laïcité. Alors, dans le contexte de cet ahurissant déséquilibre, Mme Viens, votre justification de l’attitude de votre animateur est plutôt risible. D’un côté, Radio-Canada pousse la religion "à tour de bras"; de l’autre, son animateur coupe la parole d’une invitée qui défend la laïcité. Et vous ajoutez que cette invitée devrait vous remercier parce qu’elle aurait bénéficiée de quelques secondes de plus de temps de parole.

(…)

Vous me dites que le temps de parole de Mme Latour fut plus long que celui de Mme Pelletier. Est-ce vrai? Pourriez-vous m’envoyer le temps de parole de l’animateur et des deux invités, "pour voir"? »

RÉPONSE DE LA DIRECTION À LA DEMANDE DE RÉVISION DU PLAIGNANT

Mme Viens a tenu à répondre au plaignant sur le temps de parole dont ont profité les deux invitées de l’émission. Voici ce qu’elle écrit :

« Nous avons fait un calcul sommaire des minutes accordées respectivement à Mmes Pelletier et Latour au cours de l'entrevue du 25 septembre dernier. Nous obtenons un peu plus de 6 minutes pour Mme Pelletier et un peu moins de 13 minutes pour Mme Latour.

Ce calcul a été fait rapidement à partir du site internet et sans chronomètre. Vous pouvez donc le refaire à votre tour si vous le souhaitez en vous rendant à l'adresse suivante: http://www.radio-canada.ca/emissions/pas_de_midi_sans_info/2013-2014/archives.asp?date=2013-09-25 »

LA RÉVISION

À la lecture de sa demande de révision, je crois comprendre que le plaignant a vu dans le débat entre Mmes Pelletier et Latour un échange entre deux personnes qui s’opposaient sur la neutralité religieuse et le caractère laïque de l’État québécois. Je me dois donc de rappeler que le débat se tenait entre deux personnes qui ne remettaient pas en question la nécessité de cette neutralité et de ce caractère laïque, mais qui avaient des vues divergentes sur la nécessité d’interdire aux employés de l’État, dans le cadre de cette neutralité, le port de signes religieux au travail.

Cette précision faite, je comprends que, comme toutes les questions sensibles qui animent le débat public, celle qui porte sur le projet de Charte des valeurs québécoises soulève les passions. J’ai régulièrement l’occasion de constater et d’expliquer que dans ce genre de contexte les auditeurs et lecteurs qui fréquentent les différentes plateformes de Radio-Canada perçoivent les contenus d’information qui leur sont livrés à travers le filtre de leurs propres opinions, et que cette perception est d’autant plus antagonique que celles-ci sont tranchées. Il s’ensuit que chaque entrevue, émission, choix éditorial, analyse ou commentaire peut être perçu comme une attaque, voire une agression.

J’ai écouté très attentivement le débat entre Mmes Pelletier et Latour arbitré par l’animateur Jacques Beauchamp. En aucun moment celui-ci n’a manqué de respect envers l’une ou l’autre de ses invitées, pas plus qu’il n’a fait preuve à leur endroit d’agressivité ou d’impolitesse.

M. Lincourt soutient que « chaque fois que Mme Latour commençait une phrase, M. Beauchamp lui coupait la parole et se lançait dans une diatribe à la fois pour occuper le temps de parole de son invitée et pour saboter son propos ».

Je ne suis pas d’accord. Au contraire, M. Beauchamp a laissé tout le temps à Mme Latour de s’exprimer, celle-ci ayant pu répondre longuement - pendant près de deux minutes - à la première question de M. Beauchamp. J’ai aussi noté deux autres réponses de Mme Latour qui ont dépassé la minute, la plupart des autres avoisinant les 30 secondes ou plus. Si M. Beauchamp a parfois interrompu Mme Latour, c’était pour lui rappeler la question posée ou pour la préciser, ou encore pour passer la parole à l’autre invitée, Mme Francine Pelletier, ce qui est le rôle d’un intervieweur.

J’ai aussi constaté que Mme Latour avait pu disposer de deux fois plus de temps que Mme Pelletier pour défendre sa position et que les questions de l’animateur faisaient rarement plus de 10 secondes. Les deux plus longues ont duré respectivement 32 et 45 secondes; la première rappelait le contexte de la nomination récente de Mme Latour au conseil d’administration du Conseil du statut de la femme pour lui demander s’il n’était pas pertinent de documenter les conséquences de l’interdiction du port des signes religieux sur les femmes travaillant au sein de la fonction publique; la seconde pour demander à Mme Latour de réagir aux positions divergentes de celle qu’elle défend, de la Fédération des femmes du Québec et de Mme Françoise David, coporte-parole de Québec solidaire.

Enfin, je me permettrai de relever l’affirmation de M. Lincourt dans sa demande de révision selon laquelle le journaliste et animateur Michel C. Auger s’est prononcé contre le projet de Charte des valeurs québécoises dans son blogue du 23 septembre intitulé « Charte des valeurs : forcer la note ».

J’ai lu attentivement le texte de M. Auger et je ne peux arriver aux mêmes conclusions que le plaignant.

En effet, nulle part dans son texte M. Auger ne prend position contre le projet gouvernemental. Il met plutôt en parallèle un certain nombre de faits et de déclarations de représentants du gouvernement québécois pour illustrer, exemples à l’appui, que celui-ci vend mal son projet en avançant des arguments qui ne sont pas fondés sur la réalité historique.

Ici, nous ne sommes pas dans le domaine de l’opinion, mais dans celui de l’analyse politique, une discipline que M. Auger peut exercer du fait de son expertise construite sur 35 années d’observation privilégiée de la chose politique.

Conclusion

Le débat sur le projet de Charte des valeurs québécoises du gouvernement québécois présenté à l’émission Pas de midi sans info à Ici Radio-Canada Première, le 25 septembre 2013, a été animé en tout respect des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.