Boulettes et pirouettes (C'est bien meilleur le matin)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un commentaire de M. René Homier-Roy, animateur de l’émission radiophonique C’est bien meilleur le matin.

LA PLAINTE

M. Jacques Gagnon se plaint d’un commentaire de l’animateur René Homier-Roy lors de l’édition du 18 avril 2013 de l’émission C’est bien meilleur le matin sur la Première Chaîne Radio de Radio-Canada. Il estime que ce commentaire, présenté comme des excuses, ressemblait plutôt à des injures.

Voici l’essentiel de la plainte qu’il a d’abord envoyée directement à M. Homier-Roy avant de la faire suivre au Bureau de l’ombudsman :

« Vos excuses de ce matin n’en étaient pas. Je n’avais pas entendu vos propos à l’encontre de Mme MacNeil. Pourtant, ce matin, au fur et à mesure que vous faisiez des supposées excuses, je voyais plutôt des injures à son encontre. À l’encontre de sa supposée non-beauté.

(…)

C’était cheap, inutile pour quelqu’un qui venait de mourir et comment la famille de cette personne pouvait mériter ceci?

(…)

Je ne connaissais pas cette personne, pourtant je trouve vos commentaires nuls.

C’était sans goût, sans classe et sans aucune nécessité, simplement gratuit. (…) »

Pour contexte, je rappelle que la veille, soit le 17 avril, M. Homier-Roy avait souligné dans son émission la mort de la chanteuse néo-écossaise Rita MacNeil. Il avait alors commenté son aspect physique.

LA RÉPONSE DE L’ÉMISSION

M. Gagnon a d’abord reçu une réponse standardisée à sa plainte de l’émission C’est bien meilleur le matin. La voici :

« Merci de participer à l’émission C’est bien meilleur le matin. Étant donné le volume important de messages électroniques que nous recevons, il nous est impossible de répondre à chacun. Soyez assurés que nous lisons vos commentaires et suggestions avec attention et qu’ils sont acheminés à qui de droit. »

Cette réponse a laissé M. Gagnon sur sa faim et il me l’a fait suivre pour s’en plaindre. J’ai alors demandé au service des Relations avec l’auditoire qu’on lui réponde de façon un peu plus personnelle.

Voici l’essentiel de cette nouvelle réponse qu’il a reçue :

« Les messages que vous avez expédiés le 19 avril dernier à l’ombudsman de Radio-Canada ainsi qu’à l’émission C’est bien meilleur le matin nous ont été transmis afin que nous en assurions le suivi. Dans ces messages, vous portez plainte contre des propos tenus par l’animateur René Homier-Roy dans l’édition du jour de son émission C’est bien meilleur le matin.

Comme vous l’indiquez dans votre message, nos ressources sont de plus en plus limitées. Vous comprendrez que dans le cadre d’une saine gestion des fonds publics, Radio-Canada ne peut répondre aux plaintes anonymes et imprécises comme la vôtre.

Jusqu’à présent nous savons que vous parlez de l’émission du 19 avril, mais il nous manque l’heure de diffusion des propos qui ont suscité votre plainte ainsi que votre identité. Votre adresse Internet spécifie Famille Gagnon, ce qui n’est pas une signature. Il nous faut vos nom et prénom afin que nous puissions vous répondre. (…) »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’ÉMISSION

M. Gagnon a alors répondu au service des Relations avec l’auditoire pour décliner son identité et préciser que les propos dont il se plaignait avait été prononcés le 19 avril.

Il a alors reçu cette réponse, de la direction de l’émission cette fois :

« Les messages que vous avez expédiés depuis le 19 avril dernier à l’ombudsman de Radio-Canada, à l’émission C’est bien meilleur le matin et aux Relations avec l’auditoire m’ont été transmis afin que j’en assure le suivi. Dans ces messages, vous portez plainte contre des propos diffusés par l’animateur René Homier-Roy dans l’édition du 19 avril de son émission C’est bien meilleur le matin. Vous avez précisé que les propos avaient été diffusés à l’ouverture de l’émission.

M. René Homier-Roy n’était pas l’animateur de l’édition du 19 avril de l’émission C’est bien meilleur le matin. Il était remplacé ce jour-là par Philippe Marcoux. J’ai quand même écouté la première demi-heure de l’émission du 19 avril et je n’ai entendu aucun propos sur Mme MacNeil. (…)

Je regrette de ne pouvoir vous aider davantage. (…) »

LA RÉVISION

Cette nouvelle réponse n’a pas satisfait davantage le plaignant qui m’a demandé de réviser sa plainte. Il m’a alors précisé qu’il avait fait erreur sur la date de diffusion des propos de M. Homier-Roy, qu’il les avait plutôt tenus le 18 avril en début d’émission.

Voici d’abord le contexte de la plainte de M. Gagnon :

Le 17 avril, dans un échange en début d’émission avec l’animateur René Homier-Roy, le chroniqueur culturel Stéphane Leclair souligne le décès de la chanteuse canadienne-anglaise originaire de Nouvelle-Écosse, Mme Rita MacNeil. Pendant environ une minute, M. Leclair retrace sa carrière, fait état de ses succès, rappelle qu’elle a produit 24 disques et animé longtemps une émission de télévision très populaire, Rita and Friends, etc.

MM. Leclair et Homier-Roy ont ensuite l’échange suivant :

R. HOMIER-ROY : « Autant elle avait une voix intéressante, puissante, tout ça, mon Dieu qu’elle était vilaine cette femme-là. Elle était laide! »

S. LECLAIR : « Je ne peux pas vous contredire, malheureusement, c’est vrai que ça n’était pas sa plus grande qualité. »

R. HOMIER-ROY : « Mais du talent, du talent! »

S. LECLAIR : « Du talent. Et il y a un mot d’ailleurs qui est disponible, qui a été publié ce matin sur son site Internet, Rita MacNeil.com. »

R. HOMIER-ROY : « Merci Stéphane. »

Puis on fait jouer une chanson de Mme MacNeil.

Après vérification auprès de la direction de l’émission, il appert que huit auditeurs ont protesté le jour même par courriel contre les propos de l’animateur sur l’aspect physique de la chanteuse.

Le lendemain, soit le 18 avril, dans la première heure de l’émission, M. Homier-Roy est revenu longuement sur la mort de Mme MacNeil, et a profité de l’occasion pour s’excuser de ses propos de la veille, admettant avoir fait « une boulette » « pas très très heureuse » qui entachait sa « réputation » et sa « sensibilité ».

L’animateur rappelle à nouveau les faits d’armes de Mme MacNeil, soulignant ses grands succès comme chanteuse et animatrice de l’émission Rita and Friends dont il était un auditeur. Il dit ensuite de Mme MacNeil qu’elle avait une voix « absolument formidable, très très belle et très intelligemment utilisée ».

Et, revenant sur ses propos de la veille, il ajoute :

« Mais, c’était pas le temps de le dire, mettons, que je ne la trouvais pas, moi, très très très jolie. C’était pas le temps, hier, le jour où on annonçait sa mort, de le dire et de le dire un peu crûment comme je l’ai fait. Bon. Je le pense néanmoins, mais j’aurais pas dû le dire à ce moment-là et pas avec ces mots-là. Alors, j’essaie de me rattraper, mais je ne suis pas sûr que j’y réussi. »

Et il ajoute :

« C’était vraiment quelqu’un (…) d’hyper sympathique, de retenu, de modeste, mais elle avait un look, mettons, redoutable peut-être, mais bon, en tous cas, bref, elle chantait admirablement bien. C’est une chanteuse, c’est ce qui compte en général et on va écouter la démonstration de son talent, de Rita MacNeil. Working Man a été, je pense, son plus grand succès. Et vous allez voir que cette voix-là est formidable. Évidemment, il n’y a pas d’image, alors ça aide un peu. »

Après la chanson, l’animateur reprend le micro en soulignant que « tout le Canada anglais » pleure la chanteuse, une « grosse vedette » comme il n’y en a pas beaucoup. Et il conclut en disant : « Vraiment, quelqu’un qui avait un grand talent et une très très très belle voix… »

Ce sont ces excuses que M. Jacques Gagnon a entendues et dont il se plaint.

« Vos excuses de ce matin n’en étaient pas, » écrit-il à l’animateur. Et il estime plutôt que M. Homier-Roy ajoutait à l’injure de la veille.

Les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada, qui balisent le travail de ceux qui produisent des contenus d’information, reposent sur un certain nombre de principes et de valeurs. Parmi celles-ci, on retrouve la valeur d’équité. Voici comment on la décrit :

« Équité

Au cours de la collecte d’information et dans nos reportages, nous traitons les personnes et les organismes avec ouverture et respect.

Nous sommes conscients de leurs droits. Nous les traitons sans parti pris. »

M. Homier-Roy a-t-il manqué de respect, le 17 avril, en soulignant l’apparence physique de Mme MacNeil? Certains auditeurs l’ont cru et l’animateur lui-même admet avoir fait une bévue.

Les journalistes et animateurs, même les plus expérimentés, ne sont jamais à l’abri d’une erreur, en particulier dans le feu du direct. Et je rappelle que M. Homier-Roy est en ondes, en direct et sans filet, chaque jour pendant plusieurs heures.

Les NPJ, toutefois, demandent que les erreurs soient admises et corrigées, en toute transparence. Voici ce qu’elles indiquent à cet égard :

« Principes ─ Correction des erreurs

Nous mettons tout en œuvre afin d’éviter les erreurs en ondes et dans nos services en ligne. Dans le respect des principes d’exactitude, d’intégrité et d’équité, nous n’hésitons pas à corriger une erreur importante lorsque nous avons pu établir qu’elle a été commise. Cela est essentiel pour maintenir notre crédibilité auprès des Canadiens. Lorsque nous devons apporter une mise au point, nous le faisons dans les meilleurs délais, en tenant compte des circonstances et de l’ampleur donnée à la diffusion des éléments erronés. (…) »

M. Homier-Roy a donc fait une erreur, il l’a reconnue publiquement et s’en est longuement excusé.

M. Gagnon estime que ces excuses n’en étaient pas vraiment. Il est vrai que l’animateur, en les faisant, a de nouveau souligné l’aspect physique de Mme MacNeil, en disant entre autres qu’il pensait ce qu’il avait dit la veille; en mentionnant qu’elle avait un look « redoutable »; et en glissant, au moment de faire entendre la chanteuse, que le fait qu’il n’y ait pas d’image à la radio aidait « un peu » à apprécier sa « formidable » voix. M. Homier-Roy lui-même constatait, au beau milieu de ses excuses, qu’il tentait de se « rattraper », mais qu’il n’était pas certain d’y parvenir.

Toutefois, je ne peux pas faire comme si cette « gaucherie » ne faisait pas partie du style, du ton et du type d’humour qui caractérisent l’animateur. Mais tout le monde n’a pas la même sensibilité ni la même perception des choses dites. Le plaignant, lui, n’a pas apprécié.

En ce qui me concerne, je remarque surtout que M. Homier-Roy a admis de bon cœur avoir dépassé les bornes, que ses commentaires étaient crus et tout à fait inappropriés dans les circonstances.

Je constate aussi que M. Homier-Roy a par ailleurs été dithyrambique envers Mme MacNeil et qu’il n’a pas ménagé les superlatifs pour souligner son appréciation de la chanteuse et de ses qualités d’artiste. Il m’apparaît donc que, malgré le caractère malhabile des excuses qu’il a formulées, ce sont certainement les louanges qu’il a eues pour l’artiste qui ressortaient le plus de ses propos.

Pour terminer, je voudrais souligner que les NPJ établissent comme principe de responsabilité et de transparence « notre devoir d’honnêteté auprès des auditoires ». Radio-Canada, y lit-on également, offre « ouvertement au public les moyens d’évaluer notre performance et de nous demander des comptes ».

Je ne peux m’empêcher de remarquer que, dans ce cas-ci, aucune des diverses réponses qu’a reçues M. Gagnon, à ma demande, n’était à la hauteur de ces exigences. Toutefois, mon expérience quotidienne de la gestion des plaintes à Radio-Canada me permet d’affirmer qu’il s’agit là d’un cas d’exception. Je suis donc convaincu que les responsables concernés prendront les mesures qui s’imposent pour éviter que ce genre de situation ne se reproduise.

Conclusion

L’animateur de la Première Chaîne Radio, M. René Homier-Roy, n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada en exprimant des excuses dans l’édition du 18 avril 2013 de son émission C’est bien meilleur le matin.

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Version PDF : Révision Rita MacNeil

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