Adjectifs et adverbes : l’erreur hyperbolique (Les grands reportages)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos de la présentation d’un documentaire sur le défunt président du Venezuela, Hugo Chavez, diffusé le 5 mars 2013 au RDI.

La plainte

Le plaignant. M. Pierre Fortin, un avocat de Québec, en a contre la présentation, par l’animateur Simon Durivage, d’un documentaire sur le défunt président du Venezuela, Hugo Chavez. Ce documentaire français a été diffusé le 5 mars 2013 au RDI dans le cadre de l’émission Les grands reportages. M. Fortin considère que la présentation en était « exagérément négative » et, de ce fait, partiale.

Voici comment il formule sa plainte :

« J’exprime ici ma stupeur, mon indignation, mon écœurement pur et simple devant la présentation par M. Simon Durivage du documentaire Hugo Chavez : Le grand mensonge, mardi soir à RDI. Vous pouvez présenter ce que vous voulez, le contenu d’un documentaire n’engage que ses auteurs. Mais par la présentation du documentaire, il devient signé et appuyé par RDI. Selon la bouche de M. Durivage, M. Hugo Chavez aurait instauré « un système socialiste implacable, népotiste et extrêmement violent… ». Je ne m’étendrai même pas sur la fausseté, le caractère purement délirant de ces propos et la répugnance qu’ils ont généré en moi. Je note tout simplement qu’aucun des commentateurs invités aux émissions depuis l’annonce du décès de M. Chavez n’a ainsi reproduit les plus radicales critiques, fausses par ailleurs, de l’opposition de droite au Venezuela. Tous vos invités ont été objectifs, sauf M. Durivage…. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. André Dallaire, directeur, Traitement des plaintes et Affaires générales, a répondu au plaignant au nom de la direction de l’Information.

Il fait valoir à M. Fortin que le documentaire diffusé au RDI démontre bel et bien que le gouvernement Chavez était « très contrôlant », que les proches du président ont profité de son « népotisme », et que, sous sa gouverne, le Venezuela est devenu un pays d’une grande violence.

Et il ajoute :

« Caracas serait la capitale la plus dangereuse au monde, avec un taux d’homicides de 122 pour 100 000 habitants en 2012, selon l’Observatoire vénézuélien de la violence, une violence urbaine que le gouvernement de Chavez se refusait à reconnaître. (…)

Nous croyons que ce reportage présentait les deux côtés de la médaille et qu’il était conforme à nos règles journalistiques. En outre, dans les jours qui ont précédé et suivi le décès d’Hugo Chavez et ses funérailles, nous avons offert près d’une vingtaine de reportages et d’analyses sur l’ère Chavez, que ce soit à la radio, la télévision et sur notre site internet. Il s’en est dégagé une constante : la gouvernance de Chavez affiche un bilan de résultats positifs et négatifs. Ce que proposait le document présenté aux Grands reportages, c’était de regarder au-delà de la seule vérité présentée par Chavez et ses partisans, de faire voir aussi les omissions, la réalité occultée. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

M. Fortin n’a pas apprécié la réponse de M. Dallaire. Il explique que sa plainte ne portait pas sur le reportage, mais plutôt sur l’introduction qu’en a faite l’animateur de l’émission Les grands reportages, M. Simon Durivage.

Voici les arguments qu’il présente en me demandant de revoir le dossier :

« Je soumets encore que je me plains du commentaire introductif du documentaire, fait au nom de la Société Radio-Canada par un de ses plus prestigieux présentateurs, qui avait pour effet, ou objet, de prévenir négativement le spectateur envers M. Hugo Chavez, qui était encore chaud. En effet, de dire de Chavez qu’il a établi « un système socialiste implacable, népotiste et extrêmement violent », est très différent que de dire « un gouvernement autoritaire, népotiste et marqué par la violence » comme l’écrit M. Dallaire. Ne pas voir la différence tiendrait de la plus évidente mauvaise foi!

Bien pire, l’analyse que fait M. Dallaire du documentaire vient étayer mes arguments, puisque (…) il ressort que la violence urbaine est un problème social au Venezuela, alors que le commentaire introductif exprimait clairement l’idée que c’était le gouvernement de M. Chavez qui était « extrêmement violent »! Rien non plus sur le « régime socialiste implacable » qui est synonyme de spoliation de la propriété privée et de collectivisation massive, ce qui n’a rien à voir avec les années de gouvernement de M. Hugo Chavez. »

LA RÉVISION

Pour bien comprendre la discussion entre le plaignant et M. Dallaire, je reproduis ici le texte de la présentation de M. Durivage, en soulignant les termes sur lesquels porte la plainte de M. Fortin :

« Bienvenue à Grands reportages. Hugo Chavez est décédé. Nous vous présentons ce soir la vie politique de ce lieutenant-colonel, aux origines modestes, devenu président du Venezuela. Élu pour la première fois en décembre 98, il a d’abord été adulé, puis, avec les années, fortement contesté. Le controversé Chavez, s’inspirant du révolutionnaire Simon Bolivar, a implanté au fil des ans un système socialiste implacable, népotiste et extrêmement violent, mais qui a aussi institué une certaine répartition des richesses du pays. »

La question est donc de savoir si l’animateur avait raison d’affirmer qu’Hugo Chavez avait implanté « un système socialiste implacable, népotiste et extrêmement violent ».

Je souligne d’abord que, telle que libellée, l’introduction de M. Durivage présente ces affirmations comme des faits établis. M. Dallaire soutient de son côté que leur véracité est démontrée dans le documentaire que présentait M. Durivage.

Or, si le documentaire démontre bien que le gouvernement de M. Chavez est socialiste et autoritaire, son implacabilité demeure discutable. Le mot « implacable », selon la définition du Petit Robert, impliquerait en effet que le « système socialiste » mis en place par M. Chavez fasse preuve d’une fureur, d’un ressentiment et d’une violence qu’« on ne peut apaiser ».

Quant à l’affirmation selon laquelle ce système serait « extrêmement violent », elle n’est pas non plus soutenue par le documentaire qui s’attarde plutôt à démontrer que c’est la société vénézuélienne, en particulier la ville de Caracas, qui est devenue d’une violence extrême sous le régime Chavez.

Reste le népotisme. Là encore, le documentaire ne démontre pas le népotisme du système socialiste du Venezuela, mais plutôt celui de Chavez lui-même et de son entourage.

Radio-Canada demande à ses journalistes, en vertu de la valeur d’exactitude de ses Normes et pratiques journalistiques (NPJ), de rechercher « la vérité sur toute question d’intérêt public » et de déployer « les efforts nécessaires pour recueillir les faits ».

Les NPJ exigent aussi que le personnel de l’Information, pour préserver son impartialité et celle de Radio-Canada, ne défende pas « un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public ».

Pour la même raison, ces normes et pratiques imposent aux journalistes de garder pour eux leurs opinions personnelles.

Je constate que les propos sur lesquels porte la plainte de M. Fortin, en regard du documentaire qu’ils servaient à présenter, frisent l’hyperbole, sont au moins exagérés, et ne font pas l’unanimité chez les spécialistes de la question.

Ils sont donc l’expression d’un point de vue particulier. Les proposer aux auditeurs comme des faits établis enfreignait les NPJ.

Cela dit, je sais pertinemment que la présentation des documentaires diffusés à l’émission Les grands reportages n’est qu’un aspect très secondaire du travail quotidien de M. Duvirage et que ce n’est pas lui qui en rédige le texte. M. Durivage n’a pas non plus le temps de regarder ces documentaires avant de les présenter. Il doit donc se reposer entièrement sur les rédacteurs à qui on confie cette tâche, et présumer que ceux-ci ont bien compris le contenu et le sens général du documentaire qu’il doit présenter.

L’infraction aux NPJ que je relève dans cette révision aurait facilement pu être évitée si l’auteur du texte avait attribué la description qu’il a faite du « système socialiste » d’Hugo Chavez à ses critiques les plus virulents, à ses détracteurs, ou à certaines factions de son opposition. Telle que présentée, l’affirmation qui fait l’objet de cette plainte devient celle de l’animateur et celle de Radio-Canada.

La télévision impose un style d’écriture particulier aux journalistes. C’est encore plus vrai pour un texte de présentation qui doit, entre autres choses, suggérer plus qu’affirmer, décrire plus que qualifier, et décrire sans commenter. En même temps, il doit être succinct. Ici, l’adjectif et l’adverbe sont la plupart du temps un raccourci qui mène à l’erreur.

Conclusion

Le texte de la présentation du documentaire intitulé Hugo Chavez : Le grand mensonge, diffusé le 5 mars 2013 à l’émission du RDI Les grands reportages, enfreignait la valeur d’impartialité des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

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Version PDF : Révision Doc Hugo Chavez

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