Une entrevue n’est pas une séance de promotion (24 h en 60 min)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’une entrevue de Mme Anne-Marie Dussault, à l’émission 24 heures en 60 minutes, avec la députée libérale de Nelligan à l’Assemblée nationale, Mme Yolande James.

LA PLAINTE

La plaignante, Mme Josée Couture, n’a pas apprécié une entrevue réalisée le 22 novembre 2012 par l’animatrice de l’émission 24 heures en 60 minutes, Mme Anne-Marie Dussault, avec la députée libérale de Nelligan à l’Assemblée nationale, Mme Yolande James. Mme Couture estime que le ton, l’attitude et les questions de Mme Dussault dénotaient un manque d’impartialité de sa part.

Pour contexte, je rappelle que cette entrevue portait sur la volonté de l’opposition libérale de forcer M. Daniel Breton, alors ministre de l’Environnement au sein du gouvernement du Parti québécois, à venir s’expliquer en commission parlementaire sur des assertions voulant qu’il n’ait pas respecté l’indépendance des commissaires du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) en leur rendant visite et en les rencontrant à huis clos.

« Mme Anne-Marie Dussault, écrit la plaignante, ne cesse (…) de créer une certaine tension envers ceux de la classe politique qui ne sont pas de la même allégeance politique qu’elle. »

Mme Couture en veut pour preuve, dans le cas de l’entrevue avec Mme James, le ton insistant de Mme Dussault, les regards dubitatifs qu’elle lance à son invitée, les objections qu’elle lui oppose, et ce qu’elle perçoit comme de l’impatience, ou encore des sous-entendus lancés pour se porter à la défense du ministre Breton.

La plaignante souligne également que Mme Dussault met en doute la crédibilité des journalistes du Journal de Québec, qui ont rendu publique la rencontre de M. Breton avec les commissaires du BAPE, en soulignant que leurs sources étaient « anonymes ».

Enfin, elle considère que Mme Dussault laisse entendre que M. Breton a été « victime d’un piège des libéraux » et que ceux-ci ont posé « des gestes malhonnêtes ».

« Nous sentons un mépris de la part de Mme Dussault envers Mme Yolande James. C’est comme si elle était la procureure de M. Breton. Est-elle avocate ou journaliste? », conclut Mme Couture.

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

M. André Dallaire, directeur, Traitement des plaintes et Affaires générales, a répondu à la plaignante au nom de la direction de l’Information.

Voici l’essentiel de sa réponse :

« Le ton de la journaliste est posé, respectueux, mais ferme. Son attitude n’est en rien agressive. Elle insiste pour que son interlocutrice réponde aux questions posées.

C’est là une façon de faire habituelle et reconnue dans ce type d’entrevue que l’on appelle, dans le jargon du métier, un hot seat, une entrevue sur la sellette où toute complaisance est évacuée. Il s’agit d’une entrevue journalistique serrée, sur un sujet chaud, avec l’acteur de l’événement.

C’est bel et bien le rôle d’un bon interviewer de poser des questions difficiles et de s’assurer que les réponses aux questions posées seront claires et concrètes. L’insistance de l’intervieweur peut alors être perçue, à tort, comme une forme d’agressivité, d’impolitesse, de parti-pris, d’acharnement. En posant de vraies questions et en relevant les imprécisions de la part de son invité, l’interviewer lui permet de mieux s’expliquer. Les réponses de l’invité permettent au public de bien évaluer la situation. Et si l’invité offre des réponses solides, il y a de bonnes chances que cela soit à son avantage.

Ce qui importe, dans ce type d’entrevue, c’est que l’invité soit traité avec respect. Rien dans le fil de l’entrevue ne peut suggérer que cela n’a pas été le cas. »

LA RÉVISION

Cette réponse n’a pas convaincu Mme Couture et elle m’a demandé de revoir le dossier, citant à l’appui de sa demande des extraits du Code de valeurs et d’éthique du secteur public canadien qui portent sur l’impartialité des fonctionnaires fédéraux.

À cet égard, j’indique tout de suite que le code cité par Mme Couture prévoit aussi que les employés fédéraux « doivent se comporter en tenant compte des attentes précisées dans le code de conduite de leur propre organisation ». Dans le cas qui nous occupe, ce code de conduite est le recueil des Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada. C’est aussi à la lumière de ces normes que j’analyse les plaintes du public.

L’impartialité et l’équité sont au cœur des normes que les journalistes de Radio-Canada doivent respecter.

Voici le texte de la valeur d’impartialité qu’on retrouve dans l’introduction des NPJ :

« Impartialité

Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public. »

Et voici celui qui porte sur la valeur d’équité :

« Équité

Au cours de la collecte d’information et dans nos reportages, nous traitons les personnes et les organismes avec ouverture et respect.

Nous sommes conscients de leurs droits. Nous les traitons sans parti pris. »

Enfin, les normes relatives à la conduite des entrevues prévoient entre autres que le journaliste s’engage « à respecter le sens des propos tenus par les participants ».

Les NPJ disent aussi que les journalistes « ne peuvent exprimer leurs opinions personnelles sur des sujets controversés ».

Je précise également que Radio-Canada a aussi le devoir de faire valoir « une diversité d’opinions » sur les sujets qui font l’actualité et que ses journalistes doivent s’assurer que sur les sujets controversés « les points de vue divergents sont reflétés avec respect ».

Mme Couture a interprété les propos, l’insistance et le langage non verbal de Mme Dussault comme étant hostiles à Mme James.

Il est exact que Mme Dussault a été insistante, particulièrement à la fin de l’entrevue, pour savoir si les libéraux avaient l’intention de faire entendre tous les employés du BAPE lors de la commission parlementaire, ou seulement quelques-uns.

Il est vrai aussi que Mme Dussault a insisté sur le fait que les agissements reprochés au ministre Breton reposaient sur les sources « anonymes » du Journal de Québec. La plaignante y a vu une tentative de discréditer les journalistes de Quebecor.

Le recours à des sources « bien informées », mais dont on doit protéger l’identité pour toutes sortes de raisons, est pratique courante en journalisme et Mme Dussault le sait très bien.

En fait, en écoutant l’entrevue, je comprends plutôt que Mme Dussault voulait savoir si Mme James et le Parti libéral du Québec pouvaient compter sur d’autres sources que celles du Journal de Québec, ou s’ils avaient eu accès aux sources anonymes citées par le journal.

Ce questionnement de l’animatrice était tout à fait indiqué puisque Mme James, au début de l’entrevue, avait affirmé qu’il y avait eu « plusieurs allégations de plusieurs sources », à l’effet que le ministre Breton avait rencontré à huis clos les commissaires du BAPE. Cette partie des propos de Mme James a peut-être échappé à la plaignante. Mais il était normal que l’animatrice cherche à savoir qui étaient ces nombreuses sources dont parlait Mme James.

Mme Couture a également perçu que Mme Dussault se posait en procureure, en défenseure de M. Breton. Je souligne que c’est bien le rôle d’un intervieweur de poser des questions difficiles et d’opposer aux gens qu’il interroge sur des dossiers controversés les opinions et les points de vue contraires à ceux de l’interviewé.

En information, une entrevue sert à confronter les idées et l’interprétation des faits défendus par l’interviewé, pas à en faire l’apologie ou la promotion. Bref, il est normal que l’intervieweur se fasse « avocat du diable » pour opposer à la personne interviewée les points de vue divergents qui circulent sur le sujet de l’entrevue. C’est précisément ce qu’a fait Mme Dussault, et elle l’a fait sans manquer de respect envers son invitée ou envers le public. J’ajoute que l’animatrice n’a pas déformé le sens des propos de Mme James, et qu’elle n’a pas non plus émis d’opinions personnelles.

J’ai déjà souvent eu l’occasion d’expliquer que les auditeurs, particulièrement lorsqu’ils se sentent plus concernés par le sujet abordé, perçoivent les reportages ou les entrevues qu’on leur présente à travers le filtre de leurs propres valeurs, émotions et opinions. J’ajoute que dans le processus il arrive souvent qu’ils prêtent aux journalistes des intentions qu’ils n’ont pas.

Conclusion

L’entrevue d’Anne-Marie Dussault avec la députée libérale de Nelligan à l’Assemblée nationale, Mme Yolande James, diffusée le 22 novembre 2012 à l’émission 24 heures en 60 minutes, respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.


Version PDF : Révision Entrevue Yolande James

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