Témoignage de Jacques Duchesneau : une analyse impressionniste? (TJ Grand Montréal)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’une analyse diffusée au Téléjournal Grand Montréal du 20 juin 2012 sur le témoignage de M. Jacques Duchesneau devant la Commission Charbonneau.

LA PLAINTE

La plainte de M. Michel Lebel porte sur une analyse du témoignage de M. Jacques Duchesneau devant la Commission Charbonneau. Cette analyse a été diffusée le 20 juin 2012 au Téléjournal Grand Montréal. M. Patrice Roy, animateur de l’émission, interviewait alors Mme Isabelle Richer, journaliste de Radio-Canada spécialisée en affaires judiciaires, et Mme Kathleen Lévesque, journaliste au quotidien Le Devoir. Le plaignant estime que cette analyse témoignait d’un parti pris en faveur de M. Duchesneau.

Voici comment s’exprime le plaignant :

« Je questionne l’objectivité professionnelle des journalistes Isabelle Richer et Kathleen Lévesque et de l’animateur Patrice Roy à l’occasion du traitement du témoignage de Jacques Duchesneau et de son équipe devant la Commission Charbonneau, ce 20 juin 2012. (…)

Des interventions des deux journalistes et de l’animateur (…) il se dégage nettement un biais en faveur de Jacques Duchesneau. Il ne s’agit que d’écouter et voir l’émission pour s’en rendre compte! Que dire de plus? Faudrait-il décortiquer chaque intervention, le choix des mots, les plans choisis, le langage corporel, etc. Le tout me paraît évident quand on regarde l’ensemble de l’émission, du commencement à la fin! »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Dans sa réponse à M. Lebel, la rédactrice en chef du Téléjournal Grand Montréal, Mme Martine Lanctôt, soutient d’abord que le compte-rendu du témoignage de M. Duchesneau livré par la journaliste Isabelle Richer « était factuel ».

« Elle expliquait, écrit-elle, que la crédibilité du témoin avait été mise à rude épreuve au cours de l’interrogatoire parce que ses affirmations, selon lesquelles 75 % du financement des partis politiques provenait d’argent « sale », n’étaient fondées sur aucune donnée connue. Il n’y avait pas de complaisance à l’égard de M. Duchesneau dans le compte-rendu d’Isabelle Richer. »

Mme Lanctôt ajoute que l’animateur Patrice Roy a ensuite invité Mme Richer et Mme Lévesque à échanger avec lui sur le témoignage de M. Duchesneau.

Et elle estime que cette analyse a permis de mieux comprendre pourquoi la crédibilité du témoignage de Jacques Duchesneau devant la commission avait été attaquée. Voici son propos à cet égard :

« Leurs explications portaient essentiellement sur le fait que les affirmations de M. Duchesneau n’étaient pas étayées. La juge Charbonneau lui a reproché son manque de rigueur, comme l’explique Isabelle Richer, parce qu’il avait en main des notes personnelles, basées sur des témoignages de sources anonymes, qui n’avaient pas été remises à la commission.

Encore là, les commentaires des journalistes n’étaient aucunement tendancieux et s’appuyaient sur des faits mis en évidence lors du contre-interrogatoire du témoin. La journée a été difficile pour M. Duchesneau et elles en ont expliqué les raisons à partir des faits entendus en contre-interrogatoire. »

LA DEMANDE DE RÉVISION DU PLAIGNANT

Cette réponse n’a pas satisfait le plaignant. Voici en quels termes M. Michel Lebel m’a demandé de réviser le dossier :

« Je veux être clair : une impression se dégage de toute intervention journalistique. Cela peut provenir des mots employés, du temps accordé au reportage, du choix des images, des extraits de témoignage, du langage corporel du journaliste, etc. L’impression est rarement fondée sur un mot ou un fait précis. Les journalistes sont en général des gens assez subtils et ils savent comment « jouer le jeu ». Selon moi, une impression n’est pas une affaire purement subjective, puisqu’une telle impression peut être partagée par plusieurs personnes qui regardent la même émission. À un moment donné, une impression peut grandement se rapprocher d’un fait. Il faut savoir aller au-delà des apparences dans la vie… et ne pas se réfugier aisément derrière des normes bureaucratiques. »

LA RÉVISION

J’ai évidemment écouté et regardé attentivement l’échange entre l’animateur Patrice Roy et les journalistes Isabelle Richer et Kathleen Lévesque. J’y ai cherché ce qui, aux yeux du plaignant, avait pu créer cette « impression » de « biais en faveur de M. Duchesneau ».

D’entrée de jeu, je dois dire que je n’ai rien trouvé qui me permette de partager la même « impression » que M. Lebel. Dès sa première question, parlant de l’affirmation de M. Duchesneau à l’effet que 70 % du financement des partis politiques provenait d’argent « sale », l’animateur a soulevé la question de la crédibilité de ses propos. « Comment a-t-il pu arriver à ce chiffre-là? », demande-t-il à Kathleen Lévesque, et « est-ce que ce n’est pas difficile pour sa crédibilité? »

Et Mme Lévesque de répondre, après avoir rappelé que M. Duchesneau avait enquêté sur cette question à titre personnel : « Quelle est sa base de calcul, on n’en sait trop rien. Surtout, ce qu’on ignore, nous parle-t-il de financement provincial ou de partis politiques municipaux? »

Dans sa deuxième question, à Isabelle Richer cette fois, M. Roy aborde la rigueur du témoin Duchesneau. Parlant de la commissaire Charbonneau, il demande : « Est-ce que ça l’agace, elle, quand on fait des déclarations, qu’on ne peut pas tout étayer immédiatement? »

Ici, je me permettrai de citer au texte la réponse de M. Richer :

Isabelle Richer :

« Et c’est bien pour ça qu’elle est intervenue quand M. Duchesneau lisait des notes. Elle lui a dit : « Est-ce que vous êtes en train de lire des notes? Témoignez de mémoire. Qu’est-ce que c’est que ça? » Et c’est là qu’on a fait un peu l’exégèse de ce document que M. Duchesneau avait sous les yeux. Alors, oui, rigueur. Et c’est aussi pour cette raison, Patrice, qu’elle a refusé aujourd’hui que ce document soit distribué à l’ensemble des partis dans la commission parce qu’on ne peut pas arriver avec des documents qui ne sont pas validés, si on peut dire. Ce n’est pas pour entacher la crédibilité des témoins qui ont parlé à M. Duchesneau, pas du tout, c’est qu’eux donnent des informations, peut-être de bonne foi, mais maintenant ce document est transmis aux enquêteurs de la commission qui vont faire leur travail d’enquêteur. Et si c’est pertinent, il y a des témoins qui viendront à la commission pour faire état de ce qu’ils ont dit à M. Duchesneau. Peut-être qu’on aura un autre portrait à ce moment-là. Mais c’est vrai qu’on ne peut pas laisser flotter des informations comme celles-là sans pouvoir les vérifier. M. Duchesneau s’est avancé (…) »

Patrice Roy :

« C’est du ouï-dire (…) »

Isabelle Richer :

« Bien, le ouï-dire est permis dans les commissions d’enquête, mais jusqu’à un certain point (…) »

Je ne reproduirai pas tous les échanges entre les trois journalistes. Ceux qui souhaitent se forger leur propre opinion sur la plainte de M. Lebel pourront le faire en allant écouter l’entrevue en ligne.

Le plaignant ne m’a pas apporté d’éléments précis à l’appui de sa plainte. « L’impression, écrit-il, est rarement fondée sur un mot ou un fait précis. » Et il ajoute qu’à son avis une « impression peut être partagée par plusieurs personnes qui regardent la même émission ». Il a raison. Mais je sais par expérience, pour avoir très souvent reçu des plaintes contradictoires à propos d’une même entrevue ou d’un même reportage, que les impressions des auditeurs varient selon leurs propres points de vue et opinions sur la question abordée, leurs sentiments personnels à l’endroit de la personne interviewée, leur morale, leurs valeurs particulières, etc.

M. Lebel poursuit en disant qu’il « faut savoir aller au-delà des apparences » et « ne pas se réfugier derrière des normes bureaucratiques ». J’ignore si M. Lebel fait allusion aux Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada lorsqu’il parle de « normes bureaucratiques ». Les NPJ sont des balises, des repères, un guide de pratique que les journalistes de Radio-Canada doivent respecter dans l’exercice de leur métier. Et ce sont justement les NPJ qui permettent d’« aller au-delà des apparences » pour déterminer si un journaliste a agi correctement ou pas.

Mon rôle d’ombudsman est de vérifier si les journalistes visés par des plaintes ont agi conformément aux NPJ ou s’ils les ont enfreintes. Si je devais me fier uniquement à mes impressions pour juger le travail d’un journaliste, mes décisions seraient éminemment subjectives. Il en irait de même d’un juge à qui on demanderait de faire abstraction de la loi pour déterminer la culpabilité d’un accusé. Je n’ai rien vu, ni rien entendu dans l’analyse dont se plaint M. Lebel qui enfreigne les NPJ de Radio-Canada.

Conclusion

L’analyse diffusée au Téléjournal Grand Montréal du 20 juin 2012 sur le témoignage de M. Jacques Duchesneau devant la Commission Charbonneau n’a pas enfreint les dispositions des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Version PDF : Témoignage Jacques Duchesneau

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