Radio-Canada et le gluten : censure ou liberté de presse? (L’épicerie et tout le service de l’Information)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision de l’ombudsman d’une plainte à propos de la censure qui aurait été exercée par Radio-Canada, en général, et l’émission L’épicerie, en particulier, à l’endroit de Mme Jacqueline Lagacé et de ses écrits sur le rapport entre l’inflammation chronique et l’alimentation.

LA PLAINTE

La plaignante, Mme Diane Beauchamp, de Gatineau, reprend en tous points les griefs formulés par Mme Jacqueline Lagacé, Ph. D. (virologie), auteure de l’ouvrage intitulé Comment j’ai vaincu la douleur et l’inflammation chronique par l’alimentation. Dans un texte qu’elle a publié sur son site web, où elle fait la promotion de son livre et de ses hypothèses, Mme Lagacé accuse Radio-Canada de lui refuser l’accès à ses émissions pour exposer les effets nocifs potentiels des produits laitiers et des céréales de blé sur les gens qui souffrent de maladies d’inflammation chronique. Mme Lagacée s’y plaint aussi que l’édition du 25 janvier 2012 de l’émission L’épicerie, à qui elle avait accordé une entrevue, n’a pas retenu ses propos sur la nocivité potentielle du gluten.

Le texte de JacquelineLagacé prend la forme d’une lettre ouverte qu’elle soutient avoir envoyée aux quotidiens La Presse et Le Devoir en février 2012, mais que ceux-ci n’ont pas publiée. Cette lettre a suscité beaucoup de réactions sur le site web de Mme Lagacé et a incité plusieurs de ses sympathisants à protester auprès de Radio-Canada. Mme Diane Beauchamp, la plaignante, est de ceux-là. Comme elle s’appuie sur le texte mis en ligne par Mme Lagacé sur son site web et qu’elle l’a joint à sa plainte, je considère qu’il en fait partie intégrante. Je me permets donc d’en faire état dans cette révision et d’en reproduire certains extraits pertinents.

Le texte de Mme Lagacé est coiffé du titre suivant : La baisse du financement public de Radio-Canada et la part grandissante de ses revenus publicitaires, un frein limitant une information complète et objective concernant les aliments que nous consommons? Elle y rappelle d’abord le succès de l’ouvrage qu’elle vient de publier, sur les liens entre les maladies inflammatoires et l’alimentation, dans lequel elle fait entre autres la promotion du régime « hypotoxique » du médecin et chercheur français Jean Seignalet. Puis, elle s’étonne que, devant l’intérêt qu’il a suscité et «en dépit des multiples sollicitations (…) auprès d’à peu près tous les recherchistes de Radio-Canada », son livre n’y ait fait l’objet « d’aucun commentaire, analyse, critique ou débat ».

Mme Lagacé poursuit en critiquant le fait que l’émission L’épicerie, qui lui avait demandé une entrevue dans le cadre d’un reportage sur les aliments sans gluten, n’a pas diffusé ses propos sur la nocivité de cette protéine. Voici ce qu’elle écrit :

« Lors de la diffusion de l’émission du 25 janvier dernier, tout ce que j’avais dit sur le gluten pendant plus de trente minutes a été coupé. (…) Parmi les informations d’intérêt qui ont été coupées, il y a celles qui mettent en lumière le fait scientifiquement reconnu depuis 1996, que des pathologies extra-intestinales, dues au gluten, peuvent se manifester même en absence de la maladie cœliaque intra-intestinale; il s’agit d’une part de manifestations neurologiques dues au gluten telles l’ataxie cérébelleuse, de maux de tête mimant des migraines, de neuropathies, d’épilepsie, de myopathie, et de myélopathie. »

Mme Lagacé en conclut qu’il y a à Radio-Canada « une censure serrée de l’information scientifique lorsque cette dernière va à l’encontre des intérêts financiers de l’industrie qui commandite la publicité des produits laitiers et des céréales contenant du gluten ».

« Le silence, écrit-elle, sinon l’obstruction que pratique apparemment Radio-Canada envers ce type d’information scientifique ne peut pas durer. Il en va de sa crédibilité et de sa mission qui est d’informer correctement le public. (…) S’il est vrai que Radio-Canada est sous-financé par le gouvernement fédéral comparativement à ce qui se passe dans la majorité des pays européens, cela ne l’excuse pas de privilégier les intérêts de ses commanditaires privés au détriment de l’intérêt public. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

La réponse à la plainte de Mme Beauchamp est venue de M. Alain Kémeid, rédacteur en chef de l’émission L’épicerie.

M. Kémeid rappelle d’abord que L’épicerie est une émission d’affaires publiques qui traite de produits de consommation vendus en épicerie et que l’objectif du reportage du 25 janvier sur les aliments sans gluten était de « montrer la forte augmentation du marché des produits sans gluten et sa récupération à des fins de marketing ».

« Nous voulions entre autres choses, écrit-il, savoir si une diète sans gluten pouvait faire maigrir comme certains le prétendent. Vous avez sans doute constaté que nous avons abordé les questions des étalages dans les épiceries, du coût des produits sans gluten et, bien sûr, des régimes alimentaires et de la santé.

Nous sommes d’avis que nous avons bien identifié et présenté madame Lagacé et que son livre a été mis en évidence. Madame Lagacé a précisé que son ouvrage n’était pas une recette de cure minceur et elle a aussi témoigné de son expérience vécue en regard du gluten. Notre reportage ne portait pas sur le régime hypotoxique et ce n’est pas à ce titre que nous l’avons interviewée. Notre intention n’a jamais été de faire un sujet sur les travaux de Mme Lagacé.

Il faut garder à l’esprit que le reportage portait sur « l’industrie du sans gluten ». Madame Lagacé connaissait bien les objectifs du reportage que le journaliste à la recherche Alain Roy lui avait communiqués avant l’entrevue et avant la diffusion de l’émission… »

M. Kémeid, ni la direction de l’Information, n’ont répondu aux accusations de censure et de collusion avec « l’industrie qui commandite la publicité des produits laitiers et des céréales contenant du gluten » lancées par Mme Lagacé à l’endroit de l’ensemble de Radio-Canada.

LA RÉVISION

Je traiterai d’abord l’aspect de la plainte qui concerne l’utilisation faite de l’entrevue de Mme Lagacé par l’émission L’épicerie. Cet élément doit être analysé à la lumière de l’article des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada (NPJ) qui traite de la conduite et de l’utilisation des entrevues. En voici les extraits pertinents :

« Conduite et utilisation de l’entrevue

Nous informons la personne interviewée du sujet de l’entrevue. Nous ne fournissons pas à l’avance aux participants les questions qui leur seront posées. Cela pourrait donner une fausse impression de spontanéité des réponses obtenues et limiterait indûment la capacité du journaliste de réagir par des questions additionnelles aux propos de la personne interviewée.

Le participant devrait être informé de l’utilisation prévue de l’entrevue. Une fois enregistrée, l’entrevue peut faire l’objet d’un montage avant diffusion pour nous permettre d’en réduire la durée ou de choisir les extraits pertinents. Elle peut aussi être rediffusée en totalité ou en partie, être mise en ligne ou devenir accessible dans les archives de nos sites Internet, ou encore ne pas être diffusée du tout, à notre discrétion.

Nous nous engageons à respecter le sens des propos tenus par les participants, quel que soit le contexte dans lequel nous choisissons de les utiliser. Nous évitons de limiter à l’avance notre capacité de diffuser l’entrevue en raison de contraintes négociées ou imposées par les participants (…) »

En regardant le reportage, on constate que Mme Lagacé a été traitée « avec ouverture et respect » et « sans parti pris », comme l’exigent les NPJ au chapitre de l’équité. Elle a été correctement identifiée et présentée, comme le soutient la direction de l’Information, et le sens de ses propos n’a pas été dénaturé. Je n’ai par ailleurs aucune raison de croire que Mme Lagacé n’a pas été informée correctement des objectifs du reportage. Pour le reste, en autant que les conditions mentionnées plus haut soient respectées, les journalistes peuvent, comme le précisent les NPJ, utiliser comme ils l’entendent les entrevues qui leur sont accordées : en totalité, en partie, ou encore pas du tout.

Mme Lagacé aurait souhaité qu’on fasse plus de place dans l’émission à ses prétentions et hypothèses sur « les effets nocifs potentiels des produits laitiers et des céréales de blé (ou apparentées) pour les individus qui souffrent de maladies d’inflammation chronique » et au régime « hypotoxique » du Dr Jean Seignalet dont elle est l’émule. Sa déception l’amène à conclure à la « censure serrée de l’information scientifique lorsque cette dernière va à l’encontre des intérêts financiers de l’industrie qui commandite la publicité des produits laitiers et des céréales contenant du gluten ».

Il s’agit là d’une accusation grave. Si elle était fondée, le comportement de Radio-Canada irait à l’encontre de deux principes et valeurs sur lesquels reposent l’ensemble de ses NPJ. Les voici :

« Préserver notre indépendance

Nous sommes indépendants des lobbies et des pouvoirs politiques et économiques. Nous défendons la liberté d’expression et la liberté de la presse, garantes d’une société libre et démocratique.

L’intérêt public guide toutes nos décisions.

Intégrité

La confiance du public est notre capital le plus précieux. Nous évitons de nous placer en situation de conflit d’intérêts réel ou potentiel. Cela est essentiel au maintien de notre crédibilité. »

Selon mon expérience, il peut arriver que des entreprises ou des publicitaires fassent pression sur Radio-Canada, comme d’ailleurs sur tout autre média d’information, lorsqu’ils sont visés par une couverture négative. Cependant, je peux témoigner qu’à Radio-Canada la barrière entre le secteur de la vente de publicité et le service de l’Information est tout à fait étanche et que la mauvaise humeur des publicitaires n’influence jamais les choix éditoriaux. Par acquit de conscience, j’ai quand même vérifié l’affirmation de Mme Lagacé auprès des responsables de l’Information et de la vente de publicité. Ceux-ci m’affirment n’avoir jamais subi le genre de pression que suggère Mme Lagacé.

Je suis donc convaincu que Radio-Canada, en général, et son service de l’Information, en particulier, ont bien préservé leur indépendance « des lobbies et des pouvoirs politiques et économiques » comme l’exige le principe cité précédemment. Je le suis d’autant plus qu’une recherche non exhaustive m’a permis de constater que, depuis le 1er juin 2011, différentes émissions de Radio-Canada, en information ou non, tant à la radio qu’à la télévision ou sur le web, ont traité de l’intolérance au gluten, ou de la maladie cœliaque causée par l’absorption de gluten. Quelques exemples, outre l’émission L’épicerie dont il est question dans cette révision : Bien dans son assiette, une émission quotidienne d’une heure à la radio, y a consacré toute son édition du 20 mars 2012; la même émission, dans son édition du 10 janvier 2012, a diffusé un reportage sur la Glutenberg, une bière sans gluten; le 8 décembre 2011, l’émission de la radio L’après-midi porte conseil a diffusé une entrevue de 20 minutes sur l’intolérance au gluten et la maladie cœliaque avec le Dr Idriss Saïah, immunologiste et président du Comité scientifique de la Fondation québécoise de la maladie cœliaque; le 15 mars 2012, l’émission de télévision C’est ça la vie a présenté un reportage de six minutes sur une boulangère-pâtissière intolérante au gluten qui a lancé sa propre entreprise de fabrication de produits sans gluten; le 13 novembre 2011, l’émission télévisée Les meilleurs conseils de nos docteurs a diffusé un reportage de sept minutes sur la vie avec une allergie au gluten.

Si Radio-Canada s’était vraiment laissé influencer par l’industrie du blé et des produits laitiers, comme le pense Mme Lagacé, comment expliquer que ces émissions soient revenues si fréquemment sur la question de l’intolérance au gluten?

En fait, le seul élément que Mme Lagacé apporte à l’appui de ses accusations, c’est que le contenu de son livre n’a été « l’objet d’aucun commentaire, analyse, critique ou débat à Radio-Canada » malgré les « multiples sollicitations » de son éditeur. Je me permets de souligner que si « ces multiples pressions » font bien partie du travail de lobbying de tout bon éditeur, Radio-Canada ne respecterait pas ses NPJ si elle y cédait sans exercer son jugement éditorial, fondement de la liberté de presse.

Cela dit, l’affirmation de Jacqueline Lagacé est inexacte puisque quelques émissions régionales ont parlé de son livre ou ont reçu l’auteure en entrevue pour en discuter : le 1er juin 2011, la radio de Saguenay, dans son émission L’heure de pointe, a diffusé une entrevue de 10 minutes avec Mme Lagacé; l’émission de la radio de Matane, Au cœur du monde, a fait de même le 4 janvier 2012; l’émission de la télé régionale d’Ottawa/Gatineau, Changer d’air, a fait une recension du livre dans son édition du 19 novembre 2011. Même l’émission L’épicerie, décriée par Mme Lagacé, a mentionné son ouvrage en la présentant dans son édition du 25 février 2012.

Conclusion

L’émission L’épicerie et le service de l’Information de Radio-Canada ont respecté à la lettre les Normes et pratiques journalistiques et n’ont exercé aucune forme de censure à l’endroit de Mme Jacqueline Lagacé et de ses écrits. La plainte n’est pas fondée.

Version PDF de la révision.

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