Peut-on dire d’un terroriste qu’il est musulman? (TJ 22 h)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision de l’ombudsman d’une plainte au sujet d’un reportage d’Alexandra Szacka, diffusé au Téléjournal de 22 heures, le 2 avril 2012, sur la campagne électorale de Marine Le Pen du Front national. Dans le reportage, la journaliste fait référence à la tuerie de Toulouse, perpétrée quelques jours plus tôt par Mohamed Merah, qu’elle a présenté comme « un musulman se réclamant d’Al-Qaïda ».

LA PLAINTE

M. Mohamed Benhaddadi se plaint de certains propos tenus le 2 avril 2012 par la correspondante à Paris de Radio-Canada, Mme Alexandra Szacka, dans la conclusion de son reportage sur la campagne électorale de Mme Marine Le Pen, présidente du Front national en France. Faisant référence à la tuerie de Toulouse, perpétrée quelques jours plus tôt par Mohamed Merah, elle a présenté son auteur comme « un musulman se réclamant d’Al-Qaïda ». Le plaignant souligne que ce crime a été commis par un Français et que le fait de mentionner la religion de son auteur équivaut à en faire porter la responsabilité à tous les musulmans. Et il ajoute :

« Je conçois que ce genre d’événements est du pain béni pour les adeptes des chocs des civilisations et autres juifs sionistes, mais, à ma connaissance Radio-Canada est un service public qui ne doit pas faire dans la désinformation ou participer à la récupération d’événements. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

Le 16 avril 2012, M. André Dallaire, du service du Traitement des plaintes, a répondu à M. Benhaddadi au nom de la direction de l’Information. M. Dallaire précise d’abord que Mohamed Merah, l’auteur de la tuerie de Toulouse qui a fait quatre morts dans une école juive française, des enfants en majorité, « était bel et bien un musulman ». Et il ajoute que le tueur « a fréquenté des écoles coraniques à Toulouse et en Algérie », « suivi plusieurs formations islamistes dans plusieurs pays », et « revendiqué son appartenance à Al-Qaïda ».

Voici un large extrait de la réponse de M. Dallaire :

« Nous reconnaissons cependant qu’il aurait été plus approprié de dire que Mohamed Merah était un musulman radical ou encore un islamiste radical. Il était signalé, depuis plusieurs années, par les services de renseignements français, la DCRG, comme membre d’une mouvance islamiste radicale.

En revanche, il faut replacer ce segment sur Mohamed Merah dans son contexte, celui d’un reportage sur le Front national, un parti très à droite, et sa présidente, Marine Le Pen, qui ne cesse de fustiger les « étrangers » qui voudraient imposer leurs « croyances » en France. Le propos de la journaliste était justement de faire ressortir que le Front national se ferait fort d’utiliser le drame de Toulouse et son auteur « un musulman se réclamant d’Al-Qaïda » pour récupérer l’événement à l’appui de sa campagne électorale. »

LA RÉVISION

M. Benhaddadi trouve inacceptable cette réponse de la direction de l’Information. Elle fait, selon lui, « dans la diversion et la justification de l’injustifiable ».

« La correspondante de Radio-Canada à Paris Alexandra Szacka tout comme André Dallaire, écrit-il, ne semblent même pas capables de distinguer ce qu’est la différence entre un musulman et un terroriste. Pourtant, tout comme on n’a pas le droit de dire que tous les Madoff sont des juifs ou les Bonnano des chrétiens, on ne peut assimiler les terroristes à la religion musulmane. »

Les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada (NPJ) reposent sur cinq valeurs qu’on peut lire dès le chapitre d’introduction. L’une d’elle, la valeur d’équité, impose aux journalistes le respect et l’ouverture d’esprit dans leurs rapports avec les personnes et les organismes qu’ils couvrent :

« Équité

Au cours de la collecte d’information et dans nos reportages, nous traitons les personnes et les organismes avec ouverture et respect.

Nous sommes conscients de leurs droits. Nous les traitons sans parti pris. »

Quant aux balises qui permettent de guider les journalistes dans l’application de cette valeur, et qui encadrent l’emploi des termes utilisés pour « qualifier » les gens et les organismes, elles se trouvent dans les normes de pratiques relatives à la langue.

La première concerne la précision des termes utilisés. En voici quelques passages appropriés :

« Qualité et précision

Radio-Canada est une référence linguistique pour le public. Le bon usage et la précision des termes sont essentiels à l’exercice d’un journalisme de qualité. La langue utilisée doit être simple, claire et concrète.

Le style journalistique est précis, concis et accessible. Nous abordons les sujets complexes dans un souci de pédagogie. Lorsque nous devons employer un vocabulaire spécialisé ou technique, nous devons l’expliquer et le mettre en contexte pour faciliter sa compréhension.

La relation des faits, même concise, doit contenir les nuances nécessaires pour assurer un compte rendu fidèle et facile à comprendre. (…) »

Ensuite, sous la rubrique Respect et absence de préjugés, les NPJ exigent que le vocabulaire soit choisi « de façon à respecter l’égalité des droits ». Voici les extraits pertinents de cette norme :

« Nous choisissons notre vocabulaire de façon à respecter l’égalité des droits.

(…)

Nous sommes conscients de notre influence sur la perception de l’auditoire à l’égard des groupes minoritaires ou vulnérables. En règle générale, nous ne mentionnons pas l’origine nationale ou ethnique, la couleur, l’appartenance religieuse, les caractéristiques ou déficiences physiques, la maladie mentale, l’orientation sexuelle ou l’âge d’une personne, sauf lorsque cela est important pour la compréhension du sujet ou lorsque cette personne est recherchée et que ses caractéristiques personnelles facilitent son identification.

Nous évitons l’emploi de généralisations et de stéréotypes, de même que toutes images ou tous propos dégradants, offensants ou susceptibles d’alimenter les préjugés ou d’exposer des personnes à la haine ou au mépris. Nous sommes particulièrement prudents et précis lorsqu’il est question de criminalité. (…) »

Une dernière norme vient guider les journalistes sur ces questions. En voici un extrait applicable à l’analyse de cette plainte :

« Propos choquants : bon usage et mise en garde à l’auditoire

(…)

Nous nous assurons que, selon le contexte dans lequel les propos sont diffusés, ils ne sont pas susceptibles d’exposer quiconque à la haine ou au mépris pour des motifs fondés sur la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, le sexe, l’orientation sexuelle, l’âge ou la déficience physique ou mentale. Nous consultons les autorités éditoriales supérieures en cas de doute à cet égard. (…) »

Pour mémoire, les propos que le plaignant reproche à la journaliste d’avoir tenus venaient conclure un reportage de cinq minutes sur Marine Le Pen, la présidente du Front national, parti situé le plus à droite sur l’échiquier politique français. Le reportage était en fait un portrait de Mme Le Pen et des idées qu’elle défend dans le cadre de la course électorale à la présidence de la France. On y explique que la candidate fait « de la lutte contre l’immigration, un des piliers de son programme électoral »; clame que la France est victime d’un « tsunami migratoire »; compare les prières de rue à l’occupation allemande de la France durant la Deuxième Guerre mondiale; dénonce l’omniprésence de l’abatage traditionnel musulman.

On y entend aussi la candidate elle-même dire qu’il est inacceptable que « le peuple français soit chaque jour un peu plus heurté par le déferlement de cultures qui ne sont pas la sienne »; promettre que la nourriture halal sera prohibée dans les cantines publiques; prétendre qu’elle ne s’attaque pas aux musulmans, mais aux fondamentalistes qui veulent imposer « leurs lois religieuses au détriment de la Loi de la République »; identifie l’islamisme comme un des « deux nouveaux totalitarismes du 21e siècle » qu’il faut combattre.

Le reportage présente aussi le point de vue de l’historienne et sociologue Caroline Fourest, coauteure d’un ouvrage sur Marine Le Pen. Mme Fourest y soutient que le positionnement « xénophobe » de Mme Le Pen repose essentiellement sur « l’anti-islam », une recette qui est, dit-elle, « la plus empoisonnante, la plus dangereuse pour l’Europe aujourd’hui ».

Bref, il se dégageait de l’ensemble du reportage de Mme Szacka l’idée très nette que les attaques contre l’islam et les musulmans étaient au cœur de la stratégie électorale de Mme Le Pen. C’est donc dans ce contexte qu’il faut apprécier les propos que le plaignant reproche à la journaliste. Pour leur bonne compréhension, je cite ici la phrase complète dont ils sont tirés, et rappelle que cette phrase concluait le reportage de Mme Szacka :

« Les meurtres de Toulouse, par un musulman se réclamant d’Al-Qaïda, ont été perçus par plusieurs comme une illustration parfaite des menaces brandies depuis longtemps par Marine Le Pen. »

Le plaignant soutient que le contexte du reportage sur Marine Le Pen ne justifie en rien, comme le prétend la direction de l’Information, le fait d’avoir précisé que l’assassin de Toulouse était un musulman. Il estime que l’explication fait dans « la diversion et la justification de l’injustifiable ». Je ne suis pas d’accord. Si on ne précise pas que les meurtres de Toulouse ont été perpétrés par un musulman, on ne peut comprendre pourquoi ils peuvent être perçus, comme le dit la journaliste, « comme une illustration parfaite des menaces brandies depuis longtemps par Marine Le Pen ».

M. Benhaddadi soutient que tout « comme on n’a pas le droit de dire que tous les Madoff sont des juifs ou les Bonnano des chrétiens, on ne peut assimiler les terroristes à la religion musulmane ». Encore une fois, je ne partage pas cette lecture du plaignant. D’abord, si Bernard Madoff avait commis ses gigantesques fraudes au nom du judaïsme, il aurait certainement été pertinent de mentionner son appartenance religieuse sans pour autant que le public soit amené à conclure que tous les juifs sont des fraudeurs. Même chose pour Joseph Bonanno, le réputé chef mafieux de New York, s’il avait perpétré ses crimes au nom du catholicisme.

Ensuite, Mme Szacka n’a pas identifié l’auteur de l’attentat de Toulouse seulement comme un musulman, mais comme « un musulman se réclamant d’Al-Qaïda ». À l’évidence, ce ne sont pas tous les musulmans qui se réclament d’Al-Qaïda. Je ne vois donc pas comment on peut prétendre, comme le plaignant, que mentionner la religion de l’assassin « équivaut à en faire porter la responsabilité à tous les musulmans », ni que cela revient à « assimiler les terroristes à la religion musulmane ». Dans le cas qui nous occupe, le terroriste de Toulouse justifiait ses actes par ses croyances religieuses. La journaliste ne pouvait expliquer que les attentats de Toulouse apportaient de l’eau au moulin, xénophobe selon plusieurs observateurs politiques français, de Mme Le Pen sans mentionner qu’il était « un musulman se réclamant d’Al-Qaïda ».

Je considère que les propos reprochés à Mme Szacka contenaient, comme le demandent les NPJ, « les nuances nécessaires pour assurer un compte rendu fidèle et facile à comprendre », et ne véhiculaient aucun parti pris. La mention de l’appartenance religieuse du terroriste de Toulouse était, à mon avis, « importante pour la compréhension du sujet » traité, et n’était pas susceptible d’exposer les musulmans en général « à la haine ou au mépris pour des motifs fondés sur la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion (…) ».

Conclusion

Le reportage de Mme Alexandra Szacka, diffusé le 2 avril 2012 au Téléjournal de 22 heures et portant sur Marine Le Pen, candidate du Front national à l’élection présidentielle française, n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Version PDF de la révision.

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