« Petits Chinois » : une référence à manier avec prudence (Maisonneuve en direct)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte portant sur un commentaire de l’animateur Pierre Maisonneuve à l’endroit des investisseurs chinois, lors de son émission Maisonneuve en direct, le 30 avril 2012, à la Première Chaîne Radio.

LA PLAINTE

Le plaignant, M. Philippe Abergel, a rédigé la première partie de sa plainte en anglais. J’essaierai donc d’être le plus fidèle possible à ses propos quand je devrai en citer des extraits traduits. Pour référence, j’en reproduis aussi le texte original en annexe de cette révision.

M. Abergel se plaint de propos que l’animateur Pierre Maisonneuve a fait le 30 avril 2012 pendant son émission Maisonneuve en direct, sur les ondes de la Première Chaîne Radio. M. Maisonneuve venait de terminer une entrevue à propos de l’achat, par la Banque nationale du Canada, d’un grand nombre de terres agricoles dans la région du Saguenay—Lac-Saint-Jean au Québec. M. Maisonneuve a conclu son entrevue par ce commentaire : « Mais pour l’instant vous avez pas vu de petits Chinois qui débarquent chez vous là (…)? »

M. Abergel estime que ces propos sont « choquants, insultants et disgracieux ». Il soutient que l’animateur a terminé son entrevue en se demandant à haute voix si la banque avait vendu les terres aux « petits Chinois ». Et il cite (en français) ce que l’animateur aurait dit :

« Mais au moins vous n’avez pas vu des petits Chinois débarquer qui débarquent chez vous? »

Et il ajoute :

« S’il s’agissait d’une tentative de refléter la pensée du Québécois moyen, c’était loin d’être amusant. Si M. Maisonneuve a par mégarde révélé ses propres préjugés, c’est encore plus inquiétant. Je crains qu’il n’ait fait les deux. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

La réponse de la direction de l’Information est venue de M. André Dallaire, du service de Traitement des plaintes.

M. Dallaire explique d’abord que le commentaire de M. Maisonneuve faisait référence au fait que, l’an dernier, « des investisseurs chinois ont acquis des terres dans plusieurs régions du Québec, ce qui a soulevé aussi beaucoup d’inquiétudes dans les milieux concernés ».

Il souligne ensuite que cette inquiétude est alimentée par le fait que « la Chine, qui devient une grande puissance économique, fait des acquisitions et exploite des mines, des forêts et des usines partout dans le monde pour répondre à ses énormes besoins en ressources (…) ». D’où le commentaire de M. Maisonneuve.

Quant à l’utilisation des mots « petits Chinois », que M. Dallaire qualifie de « stéréotype », elle se voulait, écrit-il, « humoristique » et « dénuée de toute intention raciste ».

Et il ajoute en conclusion : « M. Maisonneuve regrette que son propos vous ait heurté et s’en désole ».

LA RÉVISION

M. Abergel n’a pas accepté les explications de M. Dallaire et m’a demandé (en français) de revoir sa plainte :

« Je suis très loin d’être persuadé, écrit-il, que le commentaire de M. Maisonneuve avait le moindre ton d’humour. En outre, il faut admettre que je n’arrive pas à saisir votre logique en ce qui concerne le lien entre la politique de développement des ressources naturelles de la Chine (un pays) et le comportement des individus d’origine chinoise qui investissent au Québec.

(…)

Votre remarque n’achève que le renforcement des stéréotypes qui n’ont aucune pertinence : être Chinois, c’est exploiter les mines, les forêts, et la main-d’œuvre sans aucune crainte d’un développement durable et suivre aveuglément les politiques de l’Assemblée nationale chinoise? Est-ce que nous ne sommes pas tous sujets aux lois de l’environnement du Québec et du Code civil du Québec? (…) Je n’arrive pas à comprendre. »

(…)

Je me demande si on traite le cadre supérieur de Jilin Jien Nickel Industry Co de « petits Chinois » quand le Canada – et le Québec – cherchent à attirer leurs investissements chez nous? Je me demande également si ce n’est pas de tels commentaires qui encouragent (ou qui ne font rien pour décourager) une tolérance des opinions discriminatoires au Québec. (…) »

D’entrée de jeu, je précise qu’il y a une différence notable entre ce que l’animateur Pierre Maisonneuve a dit et ce que M. Albergel lui prête comme propos.

Voici ce que M. Albergel dit avoir entendu :

« Mais au moins vous n’avez pas vu des petits Chinois débarquer qui débarquent chez vous? »

Et voici ce que Pierre Maisonneuve a réellement dit :

« Mais pour l’instant vous avez pas vu de petits Chinois qui débarquent chez vous là (…)? »

La différence de termes peut paraître banale, mais la première formulation implique clairement que l’arrivée des « petits Chinois » n’est pas souhaitable, alors que la deuxième est neutre.

Par ailleurs, la remarque de M. Maisonneuve était en fait une question et elle a appelé la réponse suivante de son interlocuteur, le journaliste de Radio-Canada au Saguenay—Lac-Saint-Jean, Jean-Pierre Girard :

« Non, a-t-il répondu, mais je peux vous dire que ces questions-là ont été posées quand on a vu cette opération-là. »

Pour fin de contexte, rappelons que Pierre Maisonneuve interrogeait Jean-Pierre Girard sur l’achat par la Banque nationale du Canada, à des fins d’investissement, de 3 000 acres de terres agricoles au Lac-Saint-Jean. L’opération avait soulevé un tollé dans le milieu agricole quand on a découvert que la banque avait l’intention d’acheter en tout 12 000 acres de terres. On s’inquiétait surtout de la spéculation qui risquait d’entraîner le prix des terres à la hausse et de la vente éventuelle de celles-ci à des investisseurs étrangers.

Lorsque Pierre Maisonneuve demande à son interlocuteur à la fin de l’entrevue si on a vu des « petits Chinois » débarquer, il fait écho à un fait notoire, soit que des investisseurs chinois ont acheté beaucoup de terres agricoles au cours des dernières années, notamment en Montérégie. Les médias ont porté cette question à l’attention du public en 2010. Radio-Canada a notamment diffusé des reportages sur le sujet. Dans celui du 11 mars 2010, par exemple, on apprenait que des investisseurs chinois avaient donné à des courtiers immobiliers le mandat d’acquérir pour eux 40 000 hectares de terres agricoles au Canada. Et on y donnait l’exemple de producteurs de la Montérégie qui leur avaient vendu leurs fermes. Cette situation avait semé beaucoup de craintes dans le milieu agricole et occupé l’actualité pendant un certain temps.

Quand on écoute l’entrevue, il est clair que la question de Pierre Maisonneuve et la réponse de Jean-Pierre Girard étaient empreintes d’humour puisqu’ils rient tous les deux. Le plaignant n’a cependant vu rien de drôle dans l’échange, percevant plutôt la référence aux « petits Chinois » comme une manifestation d’intolérance. Sur cette question, M. Dallaire estime que le choix des mots est une « allusion au stéréotype des petits Chinois », allusion, cependant, qu’il n’explique pas, prenant pour acquis que tout le monde la connaît. Il fait ainsi la même erreur que l’animateur.

Je me permettrai donc de rappeler ce que les termes « petits Chinois » signifient pour les Québécois d’un certain âge, soit ceux qui ont fréquenté l’école primaire catholique au Québec avant les années 60.

À cette époque, des missionnaires religieux de l’œuvre de la Sainte-Enfance, qui s’étaient donné comme mission de convertir et d’éduquer dans la foi chrétienne les enfants de Chine, parcouraient régulièrement les écoles du Québec pour se financer. On vendait alors aux élèves, pour quelques cents, des images de « petits Chinois » en leur disant qu’ils contribuaient ainsi à sauver leur âme. En exhibant les cartes où s’affichaient les photos et les noms des enfants qu’ils venaient de « sauver », les élèves parlaient familièrement des « petits Chinois » qu’ils avaient achetés.

Cette opération missionnaire a marqué l’imaginaire des Québécois catholiques de plus de 55 ans. La Chine étant devenue la puissance commerciale que l’on sait, c’est avec beaucoup d’ironie que les gens de cette génération évoquent aujourd’hui ces « petits Chinois » d’antan qui viennent maintenant, à leur tour, les « acheter ».

On peut très bien comprendre ce que les propos de l’animateur peuvent avoir de choquant pour quelqu’un qui ne connaît pas la référence aux « petits Chinois ». Mais même pour qui la connaît, la tournure humoristique qu’a voulu lui donner l’animateur n’est pas évidente pour tous.

Je considère donc que Pierre Maisonneuve n’a pas commis la faute que lui reproche M. Abergel. Je me permettrai toutefois de rappeler la prudence qui s’impose lorsqu’on choisit d’utiliser des stéréotypes pour désigner des individus ou un groupe d’individus, et le ferai en rappelant tout simplement les passages pertinents de cet extrait des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada :

« Respect et absence de préjugés

Nous choisissons notre vocabulaire de façon à respecter l’égalité des droits.

(…)

Nous sommes conscients de notre influence sur la perception de l’auditoire à l’égard des groupes minoritaires ou vulnérables. En règle générale, nous ne mentionnons pas l’origine nationale ou ethnique, la couleur, l’appartenance religieuse, les caractéristiques ou déficiences physiques, la maladie mentale, l’orientation sexuelle ou l’âge d’une personne, sauf lorsque cela est important pour la compréhension du sujet (…).

Nous évitons l’emploi de généralisations et de stéréotypes, de même que toutes images ou tous propos dégradants, offensants ou susceptibles d’alimenter les préjugés ou d’exposer des personnes à la haine ou au mépris. (…) »

Conclusion

L’animateur de l’émission de la Première Chaîne Radio Maisonneuve en direct, Pierre Maisonneuve, n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada, le 30 avril 2012, en utilisant les termes « petits Chinois » pour désigner les investisseurs chinois.

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ANNEXE 1

Plainte originale de M. Philippe Abergel

« I am following on our earlier telephone call of May 1.

At 11:59 AM EST (approximately), on the Quebec Radio Canada network, the host of Maisonneuve en direct made the shockingly insulting and distateful comment concerning la Banque Nationale’s acquisition of thousands of acres of lands in the Richelieu Valley (and wondering aloud if – heaven forbid! – the Bank had sold the lands to « the little chinese »). Following are his words verbatim:

« mais au moins vous n’avez pas vu des petits chinois debarquer qui debarque chez vous? »

If this was an attempt to channel and project the thoughts of typical Quebecois, it was far from amusing. If Mr. Maisonneuve inadvertently betrayed his own prejudice, this is even more disturbing. My fear is that one could answer ‘Yes’ to both.

I hope that I am grievously mistaken. If not, I look forward to a clarification and public apology by the host at a very minimum, if not his outright sanction. The CBC needs less bullies like this fellow, cut in the cloth of Don Cherry. »

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Version PDF de la révision.

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