Nakba : attention au choix des mots! (Radiojournal)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos de l’introduction d’un reportage sur la Nakba dans le radiojournal de 8 heures du 15 mai 2012.

LA PLAINTE

Le plaignant est M. David Ouellette, directeur associé, affaires publiques (Québec), du Centre consultatif des relations juives et israéliennes. Sa plainte porte sur l’introduction d’un reportage sur la Nakba au radiojournal de 8 heures du 15 mai 2012. Il reproche à ce texte d’établir un lien de cause à effet entre l’exode des Palestiniens et la création de l’État d’Israël ce qui est, à son avis, une erreur factuelle.

Voici le verbatim de ce texte de présentation lu en ondes par l’animatrice :

« Un grand rassemblement a eu lieu à Ramallah en Cisjordanie pour marquer le jour de la Nakba qui signifie catastrophe en arabe et qui coïncide avec le jour de la naissance de l’État d’Israël le 15 mai 1948. La Nakba vise à commémorer l’exil de centaines de milliers de Palestiniens provoqué par la création de l’État hébreu. »

Et voici le texte d’introduction au même reportage publié sur le site web de Radio-Canada:

« Un grand rassemblement a eu lieu à Ramallah en Cisjordanie, pour marquer le jour de la Nakba, qui signifie catastrophe en arabe et qui coïncide avec la naissance de l’État d’Israël, le 15 mai 1948. »

M. Ouellette en a essentiellement contre l’affirmation voulant que « l’exil de centaines de milliers de Palestiniens » ait été « provoqué par la création de l’État hébreu ». Il rappelle que « l’exode des Arabes palestiniens a commencé dans la foulée de la guerre civile déclenchée par ces derniers le 30 novembre 1947, soit au lendemain de l’adoption par l’ONU du plan de partage de la Palestine mandataire britannique en deux États, l’un juif, l’autre arabe ». Et il conclut :

« Affirmer que l’exode des Arabes palestiniens a coïncidé avec la naissance de l’État d’Israël le 15 mai 1948 constitue non seulement une grave erreur historique, mais contribue à occulter les conséquences des décisions politiques des Arabes palestiniens et à délégitimer la fondation, voire l’existence de l’État d’Israël. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

C’est M. André Dallaire, du service du Traitement des plaintes à la direction de l’Information, qui a répondu au plaignant. Voici des extraits de sa réponse :

« Lorsque nous disons, où nous écrivons, que le jour de la commémoration de la Nakba coïncide avec le jour de la naissance d’Israël, cela est exact. Autrement dit, le jour anniversaire de la proclamation de l’État d’Israël coïncide avec le jour commémoratif d’un exode pour les Palestiniens qui ont retenu cette date pour leur commémoration.

Vous avez raison d’écrire : Affirmer que l’exode des Arabes palestiniens a coïncidé avec la naissance de l’État d’Israël le 15 mai 1948 constitue (…) une grave erreur historique (…). Mais ce n’est pas ce que nous affirmons. Ce n’est pas l’exode qui coïncide, c’est sa commémoration.

En outre, il faut entendre ici par « création de l’État hébreu », un processus qui s’est étendu, dans les faits, sur quelques années, à partir du plan de partage de la Palestine approuvé par l’ONU en novembre 1947 jusqu’à la fin de la guerre d’indépendance, au milieu de l’année 1949. C’est durant toute cette période de gestation de l’État d’Israël qu’a eu lieu l’exode de nombreux Palestiniens, comme vous le soulignez.

(…)

Il s’est écrit des livres entiers portant seulement sur cette période de l’histoire concernant les luttes pour l’indépendance d’Israël et les conflits avec le mandataire britannique puis les voisins arabes. Dans un contexte de nouvelles et dans le temps imparti pour un court reportage, il est évidemment impossible de faire un rappel historique un tant soit peu détaillé. J’estime que le texte mis en cause va droit au sujet, sans commettre d’impair historique. »

LA RÉVISION

M. Ouellette n’a pas accepté les arguments de M. Dallaire. Voici des extraits de la réplique qu’il lui a envoyée :

« Vous contestez dans votre réponse que l’introduction au reportage de Ginette Lamarche ait affirmé que la création d’Israël ait provoqué l’exode des Palestiniens.

(…)

En fait, en choisissant d’affirmer que l’exode palestinien a été « provoqué par la création d’Israël », Radio-Canada occulte justement l’élément déclencheur de la Nakba, à savoir la guerre civile de novembre 1947 à la mi-mai 1948 et la guerre d’indépendance déclenchée le 15 mai 1948, au lendemain de la déclaration d’indépendance d’Israël, alors que les armées de quatre pays arabes envahissaient le pays naissant.

En établissant une relation de cause à effet directe entre la création d’Israël et l’exode palestinien, Radio-Canada s’approprie à l’encontre de ses règles d’exactitude et d’équilibre le récit palestinien de la Nakba qui incrimine l’acte de fondation d’Israël en l’assimilant à l’exode palestinien plutôt qu’aux guerres déclenchées pour faire avorter la naissance de l’État d’Israël. »

J’ai donc entrepris, à la demande du plaignant, la révision de sa plainte.

L’analyse de cette plainte nécessite que je rappelle le contexte historique entourant l’exode des Palestiniens arabes et la création de l’État d’Israël par les Juifs de Palestine.

En 1919, après la fin de la Première Guerre mondiale, les pays vainqueurs se sont partagé la responsabilité des territoires qui faisaient jusque-là partie de l’empire ottoman, dont la Palestine et la Transjordanie. L’année suivante, la Société des Nations (l’ancêtre de l’Organisation des Nations Unies [ONU]) confie à la Grande-Bretagne le mandat de gérer ces deux territoires et d’y installer un « foyer national pour le peuple juif », sans toutefois porter atteinte aux droits civiques et religieux des communautés non juives de ces territoires. C’est ainsi que naît la Palestine mandataire britannique. La Grande-Bretagne exercera ce mandat jusqu’en février 1947, date à laquelle elle remettra son mandat entre les mains de l’ONU.

Quelques mois plus tard, en novembre 1947, l’ONU adopte un plan de partage de la Palestine mandataire en deux États, l’un juif, l’autre arabe. Mais les pays arabes rejettent ce plan de partage : ils n’acceptent pas la création d’un État juif, pas plus que celle, concomitante, d’un État arabe palestinien sur les territoires de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Il s’ensuit une guerre civile sur le territoire palestinien sous mandat. Selon les estimations de l’ONU, cette guerre civile provoquera la fuite de plus de 400 000 Arabes palestiniens vers les pays arabes voisins.

Le 14 mai 1948, les derniers Britanniques qui géraient encore la Palestine, mais sous mandat de l’ONU, rentrent chez eux. Les Juifs de Palestine proclament alors aussitôt la création de l’État d’Israël. Le lendemain, 15 mai, cinq pays arabes – l’Iraq, la Syrie, le Liban, l’Égypte et la Jordanie – envahissent le nouvel État israélien. Cette guerre, qualifiée de guerre d’indépendance par les Israéliens, prendra fin en juillet 1949 par des accords d’armistice entre les belligérants. Elle aura entraîné l’exode de quelque 300 000 autres Palestiniens arabes.

Du 30 novembre 1947, date du déclenchement de la guerre civile, au mois de juillet 1949, qui marque la fin de la « guerre d’indépendance » d’Israël, plus de 720 000 Palestiniens arabes, selon les estimations de l’ONU, auront pris le chemin de l’exil. Les historiens ne s’entendent pas tous sur la cause principale de cet exode : certains estiment qu’ils ont fait l’objet d’une politique délibérée de nettoyage ethnique de la part des colons juifs puis de l’État israélien; d’autres que l’exode fut la conséquence de l’effondrement de la société civile arabe de Palestine. Dans la plupart des cas, on s’entend par contre pour dire que des Palestiniens ont fui les combats, que d’autres ont été chassés par les autorités juives, puis israéliennes, tandis que d’autres encore ont plutôt répondu à l’appel des dirigeants arabes.

Devant ce contexte, dire que « l’exil de centaines de milliers de Palestiniens (a été) provoqué par la création de l’État hébreu », comme le fait le texte d’introduction dont se plaint M. Ouellette, m’apparaît, au mieux, comme un raccourci sans nuance et une imprécision, au pire comme l’endossement d’un point de vue particulier sur l’exil des Palestiniens. Et ce, pour deux raisons :

La première, c’est qu’au moins la moitié des Palestiniens arabes ont fui avant la création d’Israël. M. Dallaire soutient que lorsque le texte parle de « la création de l’État hébreu », il faut comprendre qu’il évoque tout le « processus qui s’est étendu (…) à partir du plan de partage de la Palestine approuvé par l’ONU en novembre 1947 jusqu’à la fin de la guerre d’indépendance, au milieu de l’année 1949 ». C’est peut-être ce que M. Dallaire et l’auteur du texte auraient souhaité que les auditeurs comprennent, mais ce n’est pas ce que le texte dit. D’autant que ce texte présente un reportage qui porte sur la Nakba, une commémoration qui réfère explicitement et précisément à la création officielle de l’État d’Israël en mai 1948.

La deuxième raison, c’est que, selon le point de vue où on se place, l’exil des Palestiniens arabes qui ont fui après la création d’Israël, en mai 1948, peut avoir été « provoqué » par plusieurs facteurs différents : la guerre déclenchée contre le nouvel État par ses cinq voisins arabes; le refus des pays arabes de reconnaître ce nouvel État; le rejet par les nations arabes du plan de partage de l’ONU de 1947 et la guerre civile qui l’a suivi. Et on peut aussi, bien sûr, prétendre qu’il a été provoqué par la création d’Israël et que les Israéliens l’ont planifié.

J’ai déjà eu l’occasion de le souligner dans plusieurs révisions précédentes : lorsqu’on aborde des sujets liés au conflit israélo-palestinien, on doit accorder une attention particulière au choix des mots. Ce conflit suscite énormément d’émotion. Il est aussi d’une grande complexité, et s’appuie sur des références historiques qui s’étendent sur près d’un siècle et qui elles-mêmes font l’objet d’interprétations diverses de chaque côté de l’opinion.

Pour toutes ces raisons, il aurait certainement été plus prudent de dire que « la Nakba commémore pour les Palestiniens la création d’Israël », plutôt qu’elle « coïncide avec le jour de la naissance de l’État d’Israël ». Lequel, soit dit en passant, est le 14 mai et non le 15 mai, ce jour-ci marquant plutôt l’attaque des armées arabes contre le nouvel État juif.

De même, il aurait été moins compromettant et plus exact de dire : « la Nakba vise à commémorer l’exil de centaines de milliers de Palestiniens qui a suivi la création de l’État hébreu ».

On pourrait objectivement prétendre que l’erreur dans le choix de vocabulaire, à laquelle je conclus ici, constitue en soi un manque d’impartialité puisqu’elle induit la présentation d’un point de vue particulier, soit que l’exil a été « provoqué » par la création d’Israël. Toutefois, j’estime que l’erreur a été commise de bonne foi, sans intention de partialité.

En terminant, je me permettrai de conseiller aux journalistes qui doivent traiter du conflit israélo-palestinien, en particulier à ceux qui ne le font qu’à l’occasion, de consulter les outils de référence dont ils disposent avant de publier leur texte ou leur reportage.

Conclusion

Par son imprécision, l’introduction d’un reportage sur la Nakba, dans le radiojournal de 8 heures, le 15 mai 2012, n’a pas respecté la valeur d’exactitude des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Version PDF de la révision.

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