Manifestant expulsé : choix éditorial ou manipulation? (TJ 22 h)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un reportage de Mme Josée Thibeault sur le Forum mondial de la langue française, diffusé au Téléjournal de 22 heures, le 2 juillet 2012.

LA PLAINTE

M. André Hamel se plaint du reportage de la journaliste Josée Thibeault sur le Forum mondial de la langue française, diffusé au Téléjournal de 22 heures à la Première Chaîne Télévision de Radio-Canada, le 2 juillet 2012. M. Hamel reproche à Mme Thibeault d’avoir sciemment minimisé un incident survenu lors du discours livré par le premier ministre du Canada, M. Stephen Harper, alors qu’un individu l’a interrompu en criant des slogans.

Pour mémoire, je rappelle que l’individu en question s’est levé pendant le discours et a lancé : « Dehors Charest, dehors Harper! Citoyens, levez-vous! », avant d’être expulsé de la salle. M. Hamel indique que dans la version du reportage diffusé à 18 heures, on entend clairement des membres de l’auditoire applaudir le perturbateur alors qu’on le voit en train d’être expulsé. Par contre, se plaint-il, cette séquence a disparu de la version de 22 heures du reportage.

« Qui plus est, écrit-il, la journaliste commente la chose en affirmant ce qui suit : « Tout le monde a fait comme si de rien n’était ». On nous dit également que le type ne s’est identifié à aucune cause. On nous le fait donc alors passer pour un pauvre hurluberlu sans dessein.

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Cher Monsieur, s’il ne s’agit pas là de manipulation dans le traitement de la nouvelle, je ne sais pas ce que c’est. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

C’est M. André Dallaire, directeur du Traitement des plaintes, qui a répondu au plaignant au nom de la direction de l’Information. Il rappelle que l’incident a été rapporté en détails sur le RDI à 16 h 30 et au Téléjournal RDI de 17 heures, puis à la Télévision de Radio-Canada dans le Téléjournal Grand Montréal de 18 heures. M. Dallaire ajoute :

« Quant aux applaudissements, ils n’étaient que le fait de quelques-uns situés à proximité du caméraman. Le micro de sa caméra a donc bien capté le son des applaudissements. Ils donnent l’impression d’être nombreux, mais ce n’est qu’une impression, rien de plus.

La personne à l’origine de l’esclandre n’a pas pu être retrouvée après son expulsion de la salle et le premier ministre Harper a poursuivi son discours comme si rien ne s’était passé. En regard des seuls propos prononcés par la personne expulsée, il est impossible de déterminer avec certitude à quelle cause ces propos se rattachent : la souveraineté du Québec? L’anarchisme? Québec solidaire? Les droits de scolarité? Allez savoir.

Il s’agissait, somme toute, d’un incident tapageur, mais mineur en regard de l’événement. Il aura duré à peine plus de 30 secondes. Dans son ultime reportage du jour, la journaliste, qui faisait le bilan du forum, y a donc accordé le temps que cela méritait, se concentrant plutôt sur le contenu du forum comme tel. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

Cette réponse n’a pas convaincu M. Hamel. Voici comment il m’a demandé de réviser le dossier :

« Aux nouvelles de 18 h, on pouvait voir et entendre clairement que des membres de l’auditoire ont applaudi le geste du citoyen en question. Or, à 22 h, j’ai clairement entendu la lectrice de nouvelles (ou la journaliste, je n’en suis plus certain) affirmer que « tout le monde avait fait comme si de rien était ». Cela est carrément de la désinformation.

(…)

Si on dit « tout le monde a fait comme si de rien était », tout le monde, c’est tout le monde! Or, une seule personne aurait applaudi qu’il aurait été faux de le prétendre.

Deuxièmement, (…) qu’un tel geste d’appui soit posé dans un événement aussi protocolaire et dont les invités ont certainement été triés sur le volet (voire filtrés par les services de sécurité), cela m’apparaît suffisamment significatif et d’intérêt public pour qu’un service de nouvelles digne de ce nom en parle. »

LA RÉVISION

Le 2 juillet 2012, la journaliste parlementaire Josée Thibeault était affectée à la couverture du Forum mondial de la langue française qui se déroulait à Québec. J’ai visionné les reportages présentés en direct par Mme Thibeault au RDI, à 16 h 30, puis dans les téléjournaux de 17 heures au RDI et de 18 heures à la Première Chaîne Télévision, tout comme le reportage monté diffusé au Téléjournal de 22 heures à la Première Chaîne Télévision.

À 16 h 30, le bulletin de nouvelles livré au RDI par l’animatrice Christine Fournier s’est ouvert sur une manchette annonçant que le discours de Stephen Harper au Forum mondial de la langue française avait été perturbé par un manifestant. Les images de la manchette montrent très clairement l’expulsion du manifestant pendant qu’on l’entend crier : « Citoyens, levez-vous! On a besoin de vous! »

L’animatrice s’entretient ensuite au téléphone, en direct du forum, avec Mme Thibeault. Celle-ci décrit d’abord l’incident, précisant qu’un manifestant est intervenu au moment où M. Harper disait quelques mots en anglais, qu’il ne portait rien qui pouvait permettre de l’identifier à une cause particulière, qu’il a rapidement été expulsé de la salle et que le premier ministre a poursuivi son discours comme si de rien n’était. Comme la caméra n’avait pas capté toute la séquence, Mme Thibeault a pris le soin de préciser que le manifestant avait aussi crié : « Dehors Harper! Dehors Charest! ».

La journaliste fait ensuite état du discours du premier ministre du Québec, M. Jean Charest. Le reportage a duré un peu plus de deux minutes; les deux tiers ont porté sur l’action du manifestant.

Je constate ensuite que le 2 juillet, un jour férié, Le téléjournal de 18 heures, présenté dans le marché de Montréal, était une reprise de celui diffusé une heure plus tôt au RDI. L’échange entre l’animateur, Maxence Bilodeau, et la journaliste Josée Thibeault, était donc le même dans les deux bulletins de nouvelles. Là encore, l’incident était rapporté en manchette et ouvrait l’émission.

Dans son échange en direct (repris à 18 heures) avec l’animateur, Mme Thibeault relate d’abord l’incident, répétant essentiellement ce qu’elle avait expliqué dans le bulletin de 16 h 30 au RDI, ajoutant que l’incident avait été très bref (« huit, dix secondes », dit-elle). Puis elle présente les images de l’intervention du manifestant et son expulsion. Comme les fois précédentes, on y entend toujours le manifestant crier : « Citoyens, levez-vous! On a besoin de vous! ». Mais, cette fois, on entend aussi quelques brefs applaudissements provenant de la salle.

L’animateur et la journaliste enchaînent ensuite sur le discours du premier ministre québécois, Jean Charest, dont on présente un extrait. Mme Thibeault conclut ensuite son intervention en décrivant une manifestation organisée par le Mouvement Québec français qui se déroule à l’extérieur du forum.

Le reportage a duré en tout 2 min 43 s; la première moitié a porté sur la perturbation du discours de M. Harper.

Au Téléjournal de 22 heures, à la Première Chaîne Télévision, Mme Thibeault a présenté un reportage monté résumant l’ensemble des événements qui avaient marqué la journée d’ouverture du forum. Le sujet était encore en manchette et ouvrait le bulletin de nouvelles. Toutefois, ni la manchette, ni l’introduction de l’animateur ne mentionnaient l’incident perturbateur survenu durant le discours du premier ministre Harper.

Le reportage de Mme Thibeault ne commençait pas non plus par cet incident. La journaliste avait plutôt choisi de donner un aperçu de l’atmosphère du forum en l’ouvrant rapidement sur quelques interventions, musicale, poétique, politique, avant de résumer, de montrer et de faire entendre l’intervention du manifestant qui a perturbé le discours de M. Harper.

« En moins de 10 secondes, dit-elle, il a été attrapé et expulsé. Il n’a revendiqué aucune cause ou appartenance. Tout le monde a fait comme si de rien n’était, et passé ses messages. Pour Jean Charest, un appel aux jeunes. Vie et survie du français dépendent d’eux. »

Suivent un extrait des propos de Jean Charest et une explication de la journaliste sur le fait que le forum compte un grand nombre de jeunes parmi ses 1 500 participants. Elle présente ensuite les propos de deux de ces jeunes avant de conclure avec la manifestation du Mouvement Québec français qui s’était déroulée à l’extérieur.

Ce reportage a duré 2 min 21 s, dont 17 ont été consacrées à l’intervention du manifestant.

Il ne m’était pas nécessaire de décortiquer ainsi toutes les interventions de Mme Thibeault pour les besoins de cette révision, car dans les sociétés démocratiques, l’exercice du journalisme repose sur une assise inébranlable : la liberté de presse.

Bien sûr, Radio-Canada reconnaît ce principe. Voici comment il s’exprime dans ses Normes et pratiques journalistiques (NPJ) :

« Préserver notre indépendance

Nous sommes indépendants des lobbies et des pouvoirs politiques et économiques. Nous défendons la liberté d’expression et la liberté de la presse, garantes d’une société libre et démocratique.

L’intérêt public guide toutes nos décisions. »

Indépendance, liberté d’expression, liberté de presse, intérêt public … Cela suppose que le service de l’Information de Radio-Canada et ses journalistes sont libres de faire les choix éditoriaux qu’ils estiment les plus pertinents pour servir l’intérêt public.

Il arrive souvent, dans le feu de l’action par exemple, que les journalistes sur le terrain aient à exercer seuls cette liberté éditoriale. Mais la plupart du temps, les choix éditoriaux se font à plusieurs; le reporter échange régulièrement – sur les événements qu’il couvre, ses angles de couverture, le contenu, la forme et la durée de ses reportages – avec son responsable des affectations, les secrétaires de rédaction des bulletins de nouvelles, les réviseurs, voire avec les rédacteurs en chef.

Dans le cas qui nous occupe, Mme Thibeault et ses collègues étaient entièrement libres de décider comment serait couvert l’incident perturbateur qui s’est produit durant le Forum mondial de la langue française. Ils auraient même pu choisir de ne pas en parler du tout. Un choix qui aurait été discutable, avec lequel plusieurs auraient été en désaccord, mais qu’ils auraient pu faire en tout respect des NPJ.

Ils ont plutôt choisi de relater l’incident, estimant même qu’il était suffisamment important pour ouvrir trois bulletins d’information, et occuper une place importante dans le reportage diffusé en fin de soirée sur l’ouverture du forum, un événement international qui regroupait 1 500 délégués venus des quatre coins du monde.

Cela étant établi, une fois qu’on a décidé de relater un événement, il faut le faire en respectant les NPJ, dont les valeurs d’exactitude et d’impartialité qui y sont définies.

Le plaignant André Hamel croit que Mme Thibeault ne les a pas respectées dans son reportage diffusé au Téléjournal de 22 heures. Il considère en effet que la journaliste a sciemment minimisé l’importance de l’incident et « manipulé » la nouvelle, car on n’y entend plus les applaudissements de la foule qu’on entendait dans les reportages précédents lors de l’expulsion du perturbateur.

M. Dallaire lui a répondu que les applaudissements « n’étaient que le fait de quelques-uns situés à proximité du caméraman ».

Ce à quoi M. Hamel rétorque :

« Quand bien même il ne s’agirait que de peu de gens, qu’un tel geste d’appui soit posé dans un événement aussi protocolaire et dont les invités ont certainement été triés sur le volet (voire filtrés par les services de sécurité), cela m’apparaît suffisamment significatif et d’intérêt public pour qu’un service de nouvelles digne de ce nom en parle. »

La journaliste Josée Thibeault m’a expliqué qu’effectivement les applaudissements avaient été peu nombreux et aussi brefs que l’incident lui-même; elle a ajouté n’avoir pas été en mesure de voir qui avait applaudi et, donc, de vérifier les motivations de ceux qui l’avaient fait. J’ai discuté avec des témoins de l’incident qui m’ont dit que, à leur avis, les gens avaient applaudi parce qu’ils approuvaient l’expulsion du perturbateur.

Il m’apparaît clair que si Mme Thibeault et ses collègues, qui ont participé à ces choix éditoriaux, avaient voulu, comme l’affirme le plaignant, « manipuler » l’information pour passer sous silence les applaudissements entendus durant l’intervention du manifestant, ils se seraient arrangés pour qu’ils ne soient pas entendus dans les reportages diffusés dans les téléjournaux de 17 heures et de 18 heures.

Il faut bien comprendre qu’en cette ère d’information continue sur les chaînes spécialisées à la télévision, et d’information instantanée sur les sites web et les médias sociaux, on ne peut pas offrir le même reportage ou des contenus identiques heure après heure. La nouvelle et sa couverture doivent évoluer au même rythme que les événements eux-mêmes.

Un incident qui mérite d’être signalé au point de le jouer en manchette et d’y accorder une certaine prépondérance au moment où il se produit et dans les quelques heures qui suivent, sera vite relégué au second plan à mesure que l’actualité évolue. Je rappelle que Mme Thibeault couvrait le Forum mondial de la langue française, pas uniquement l’interruption par un inconnu du discours prononcé par le premier ministre Harper, un incident somme toute marginal dans le contexte de l’événement couvert.

Quoi qu’il en soit, M. Hamel estime que la journaliste a induit les auditeurs en erreur en affirmant dans son reportage de 22 heures : « Tout le monde a fait comme si de rien n’était». Il s’agit peut-être là d’une entorse à la réalité, mais elle est vraiment mineure compte tenu de la brièveté des applaudissements, du nombre restreint de ceux qui ont applaudi, du caractère ambigu de leurs motivations, et du fait que le forum a pu se poursuivre absolument normalement.

Le plaignant écrit aussi, parlant du perturbateur :

« On nous dit également que le type ne s’est identifié à aucune cause. On nous le fait donc alors passer pour un pauvre hurluberlu sans dessein. »

M. Dallaire lui répond que « la personne à l’origine de l’esclandre n’a pas pu être retrouvée après son expulsion » et que rien ne permettait de connaître les raisons qui l’ont poussé à agir de la sorte ni la cause à laquelle il s’identifiait. Mes propres vérifications vont dans le même sens. Dans les circonstances, la journaliste a simplement ajouté un élément d’information pertinent en disant que le perturbateur n’avait « revendiqué aucune cause ou appartenance ». Je ne vois pas comment on pourrait conclure qu’elle a voulu le faire passer « pour un pauvre hurluberlu sans dessein ».

Conclusion

Le reportage de Mme Josée Thibeault, diffusé le 2 juillet 2012 au Téléjournal de 22 heures à la Première Chaîne Télévision de Radio-Canada, qui portait sur le Forum mondial de la langue française, respecte les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Version PDF : Homme expulsé discours Harper

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