Mairie de Montréal : peut-on ignorer les normes journalistiques afin de divulguer un sondage secret? (TJ Grand Montréal)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos d’un reportage sur un sondage politique, diffusé le 17 septembre 2012 dans Le téléjournal 18 h Grand Montréal.

LA PLAINTE

M. Gilles Paquin, de Montréal, se plaint d’un reportage sur un sondage politique, diffusé le 17 septembre 2012 dans Le téléjournal 18 h Grand Montréal. Il estime que l’émission n’a pas respecté les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada (NPJ) en ne donnant pas la méthodologie du sondage en question, ni le nom de son commanditaire, pas plus que celui de la firme qui l’avait réalisé.

M. Paquin estime qu’il s’agit là d’une règle incontournable en journalisme.

« Votre Téléjournal de lundi soir, écrit-il, a enfreint cette règle de base lorsque le reporter Davide Gentile a déclaré qu’un sondage effectué à la demande d’un groupe d’hommes d’affaires, en mai, plaçait le « présumé candidat » Coderre en avance de 40 % sur ses « présumés adversaires » lors des prochaines élections municipales à Montréal. L’animateur Patrice Roy a tout gobé sans poser la moindre question sur cette pub gratuite pour
M. Coderre. (…) On se demande d’ailleurs qui sont les candidats fantômes qui ont fait face à Coderre pendant le sondage? »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION

C’est Mme Martine Lanctôt, rédactrice en chef du Téléjournal 18 h Grand Montréal, qui a répondu au plaignant.

Elle admet d’emblée que les NPJ « encadrent la diffusion de sondages » et que les informations dont M. Paquin a relevé l’absence doivent être données.

Mais elle ajoute :

« Nos normes cependant ne sont pas des règles absolues et, selon le contexte, elles laissent place au jugement éditorial.

Dans le cas qui nous concerne, le sondage était commandité par le milieu des affaires mais n’était pas pour publication. Nous en avons obtenu les résultats d’une source du milieu et nous avons pu en faire valider les grandes lignes par une autre source. Sans avoir tous les détails, nous savions que le sondage avait été mené auprès de plus de 1 000 répondants. Nous ne pouvions douter qu’il s’agissait d’un sondage fait par des professionnels.

(…) nous avons jugé qu’il était d’intérêt public de dévoiler ce sondage qui indique d’une part l’intérêt que porte le milieu des affaires au choix du futur maire de Montréal et qui confirme la rumeur voulant que Denis Coderre soit le candidat qui s’impose. »

LA DEMANDE DE RÉVISION

La réponse de Mme Lanctôt n’a pas convaincu le plaignant. Voici l’essentiel de sa réaction :

« (…) Martine Lanctôt est juge et partie. Elle justifie tout simplement le fait qu’elle-même, ou un de ses collègues, a mis en ondes un topo qui ne respecte pas les normes de la SRC. En effet, elle avoue du même souffle que les sources anonymes du journaliste n’avaient donné que des bribes d’informations sur un sondage dont il n’a jamais vu la couleur. Elle ajoute qu’il était acceptable de passer outre aux normes puisque les sources provenaient du milieu des affaires. En somme, elle nous explique que les gens d’affaires sont sérieux et qu’on doit leur faire confiance. Les journalistes qui traitent des sondages savent que les candidats, les partis et les groupes de pression peuvent facilement manipuler les sondages lorsqu’on n’exige pas de connaître la méthodologie de leurs enquêtes d’opinion, le nom du commanditaire et celui de la maison de sondage. »

LA RÉVISION

Un article des NPJ traite spécifiquement des reportages sur les sondages commandés par des tiers. Le voici :

« Compte rendu de sondages commandés par des tiers

Nous rendons compte de sondages qui ne sont pas commandés par Radio-Canada, dans la mesure où nous pouvons confirmer que leur méthodologie est conforme à nos normes.

La taille de l’échantillon, la méthodologie et l’interprétation des résultats de sondages autres que ceux de Radio-Canada doivent être contrôlées par notre Service de la recherche. Pour mettre les sondages en perspective, nous fournissons, avec les résultats, des renseignements pertinents sur la taille de l’échantillon et la méthodologie employée. Le cas échéant, nous précisons la marge d’erreur.

Les journalistes de Radio-Canada doivent être au courant des pratiques professionnelles reconnues à l’égard de la constitution d’échantillons représentatifs, de la présentation des résultats et de leur interprétation.

Radio-Canada se conforme aux normes établies par la Loi électorale du Canada qui stipule qu’aucun nouveau résultat de sondage ne doit être publié le jour d’une élection. »

LA NORME A-T-ELLE ÉTÉ RESPECTÉE?

La première chose qu’il faut donc se demander c’est si l’équipe du Téléjournal 18 h Grand Montréal connaissait la méthodologie du sondage dont elle rendait compte et, le cas échéant, si cette méthodologie était conforme aux normes de Radio-Canada, normes qui exigent tout simplement que cette méthodologie réponde aux règles de l’art.

Dans sa réponse au plaignant, la rédactrice en chef Martine Lanctôt admet d’abord qu’elle, ni personne de son équipe, n’a eu en main le sondage en question, mais que deux sources en avaient validé les grandes lignes. J’ai pu vérifier qu’une de ces sources avait parlé à l’animateur Patrice Roy et lui avait donné l’essentiel du sondage, et que l’autre avait parlé au reporter Davide Gentile.

Toujours en réponse au plaignant, Mme Lanctôt ajoute que, sans en avoir tous les détails, MM. Roy et Gentile et elle-même savaient que le sondage avait été effectué « par des professionnels » auprès d’un échantillon de 1 000 personnes.

L’animateur du Téléjournal 18 h Grand Montréal, M. Patrice Roy, à qui j’ai parlé pour les besoins de cette révision, m’a d’abord indiqué qu’il était à l’origine du reportage, même si c’est le journaliste Davide Gentile qui en a porté une partie en ondes.

M. Roy soutient qu’une personne qui avait une connaissance pointue du sondage lui en avait fait le compte rendu. Il a ensuite demandé au reporter Davide Gentile, qui couvre la scène municipale montréalaise, de tenter de valider auprès de ses propres contacts les informations qu’il avait obtenues. M. Gentile m’a indiqué qu’il avait pu se faire confirmer les informations recueillies par son collègue, et le fait que les résultats du sondage circulaient dans les cercles d’affaires.

M. Roy soutient avoir entièrement confiance en sa source et que ses informations sont de première main, solides et de qualité. Et il se dit assuré que l’enquête d’opinion a été réalisée par une firme spécialisée, même s’il ne pouvait en divulguer le nom selon ce qui avait été convenu avec sa source. Il ajoute que le sondage a été effectué en mai 2012 auprès de 1 000 citoyens de Montréal, sélectionnés de façon aléatoire.

L’animateur affirme que le sondage a été commandité par « deux ou trois back door boys ». Ces personnes, des hommes d’affaires importants dont il ne pouvait dévoiler l’identité, s’activaient en coulisses pour savoir quel était le candidat le plus susceptible de remporter la mairie de Montréal. Parmi les personnalités dont on avait sondé la popularité, on retrouvait entre autres
Denis Coderre, Michael Fortier, Raymond Bachand, Isabelle Hudon et Liza Frulla.

Bien qu’il n’ait aucun doute quant au fait que le sondage a été réalisé dans les règles de l’art, l’animateur explique que son équipe et lui avaient quand même évité de s’attarder sur les résultats, préférant insister sur le fait que ceux-ci avaient découragé d’autres personnalités qui auraient pu être intéressées à briguer la mairie.

Je veux bien croire que l’équipe du Téléjournal 18 h Grand Montréal était honnêtement convaincue que le sondage avait été réalisé selon les règles de l’art. Mais, à mon avis, il lui manquait des éléments pour en être tout à fait certaine : le nom de la firme l’ayant réalisé, la méthode de collecte des données (Internet ou téléphone), la délimitation précise de l’échantillonnage, l’ensemble des questions posées et leur formulation, les autres résultats, etc.

Par ailleurs, la norme citée plus haut exige aussi que lorsqu’une émission ou un bulletin de nouvelles rend compte d’un sondage, on fournisse « avec les résultats, des renseignements pertinents sur la taille de l’échantillon et la méthodologie employée », voire sur « la marge d’erreur ». Or, ces renseignements n’ont pas été donnés. À cet égard donc, la norme n’a pas non plus été respectée.

ÉTAIT-IL JUSTIFIÉ DE NE PAS RESPECTER LA NORME?

Mme Lanctôt considère que les NPJ de Radio-Canada « ne sont pas des règles absolues » et que, « selon le contexte, elles laissent place au jugement éditorial ».

Elle a raison, mais je me permets de souligner que lorsqu’on veut sciemment s’écarter des NPJ, il est plus prudent de valider la pertinence de le faire auprès d’instances supérieures, et peut-être d’experts, et de s’assurer que la liberté qu’on prend avec la règle est bien nécessaire.

Enfin, il faut faire en sorte que l’objectif visé par le reportage, et dont on estime qu’il justifie de dévier des NPJ, est bien celui qui est atteint. Autrement dit, qu’on n’a pas simplement, au bout du compte, inventé une raison pour transgresser la règle.

La rédactrice en chef du Téléjournal 18 h Grand Montréal écrit au plaignant que, même si toutes les conditions exigées par les NPJ n’étaient pas réunies, son équipe et elle avaient jugé d’intérêt public de dévoiler l’existence de ce sondage parce qu’il indique, entre autres, « l’intérêt que porte le milieu des affaires au choix du futur maire de Montréal ».

Le reporter Davide Gentile tient le même discours. Son intention, m’a-t-il expliqué, était de montrer par son reportage que le milieu des affaires montréalais s’agitait en coulisses pour trouver un candidat qui lui serait acceptable, allant même jusqu’à vérifier les chances de certains prétendants potentiels grâce à des coups de sonde secrets. Et il me fait remarquer que son reportage fait entendre des édiles qui considèrent que M. Denis Coderre, malgré la popularité que lui attribue le sondage, n’est pas particulièrement outillé pour occuper la mairie de Montréal.

Je dirai d’abord que s’il ne s’était agi que de dévoiler l’existence de ce sondage sans en donner les résultats, il n’aurait pas été nécessaire de respecter la norme des NPJ sur la question. Mais, on a fait plus puisqu’on a dévoilé que l’enquête d’opinion donnait M. Coderre « loin, très loin devant », ce qui en faisait « le choix numéro un des électeurs (…), un rouleau compresseur, autrement dit » selon les termes mêmes de l’animateur Patrice Roy en introduction du reportage.

Je suis d’accord sur le fait que le public a effectivement intérêt à savoir que le milieu des affaires montréalais se mêle en catimini du jeu politique municipal, voire – qui sait? – qu’il se cherche un porte-étendard à coups de sondages secrets.

Comme journaliste et patron de presse, j’ai toujours considéré que le public avait grandement intérêt à connaître, surtout en politique et en économie, tout ce qui se fait dans son dos. Je n’ai pas changé d’avis depuis que je suis ombudsman. En démocratie, la transparence est rarement l’ennemi du citoyen.

Je crois par contre qu’il n’était pas nécessaire, pour en rendre compte, de dévoiler le résultat qui semble le plus important de ce sondage dont on ne sait pas grand-chose sauf qu’il donne Denis Coderre en avance avec environ 40 pour cent des appuis. Devant qui au fait? Devant d’autres candidats potentiels, dont l’équipe du Téléjournal 18 h Grand Montréal connaissait l’identité, mais qu’on ne nomme pas dans le reportage, et parmi lesquels on ne trouve pas les chefs des partis municipaux qui siègent actuellement à l’Hôtel de ville de Montréal. Cet élément, à lui seul, met un sérieux bémol sur la popularité réelle de M. Coderre.

Dans sa réponse au plaignant, la rédactrice en chef Martine Lanctôt estime que le sondage « confirme la rumeur voulant que Denis Coderre soit le candidat qui s’impose ». Mais il m’apparaît clair qu’elle ne possédait pas suffisamment d’éléments pour être en mesure de l’affirmer.

De plus, la présentation du reportage par l’animateur porte seulement sur le fait que ce sondage installe Denis Coderre dans le rôle du meneur et lui confère des appuis tels qu’il « dérange déjà les élus montréalais et fait fuir par sa popularité d’éventuels adversaires ».

Bref, si on cherchait à mettre en évidence les manœuvres souterraines des milieux d’affaires montréalais pour le choix du prochain maire, on a raté l’objectif.

Cela dit, l’équipe avait tout à fait le droit et la liberté éditoriale de choisir l’angle qu’elle a retenu pour le reportage. Je concède même qu’il pouvait être justifié de ne donner que le seul résultat concernant l’avance de M. Coderre, même si on ne pouvait répondre aux exigences des NPJ.

Personnellement, j’estime que l’intérêt du public aurait été mieux servi si on lui avait révélé le nom des autres candidats potentiels qu’on opposait à M. Coderre dans le sondage. Mais il s’agit là d’une considération éditoriale, et non éthique.

Par contre, pour pallier l’entorse aux NPJ, je suis d’avis qu’il fallait absolument user de transparence et informer le public qu’on ne disposait que d’une partie des résultats du sondage; qu’on n’était pas non plus en possession de tous les renseignements concernant sa méthodologie et qu’il fallait donc l’interpréter avec réserve.

Cela aurait aussi permis de contrebalancer la « vigueur » avec laquelle l’animateur a installé M. Coderre dans le siège du « rouleau compresseur » dévalant sur ses éventuels adversaires en déroute. À cette seule condition, à mon avis, aurait-on pu parler de l’avance présumée de M. Coderre et passer outre à la norme des NPJ sur la divulgation des sondages.

En terminant, je comprends des explications des membres de l’équipe du Téléjournal 18 h Grand Montréal que l’empressement à vouloir « sortir la nouvelle » a joué un rôle dans les décisions éditoriales qui ont été prises le jour où on a diffusé le reportage.

L’animateur Patrice Roy a obtenu ses informations à 11 heures, le reporter Davide Gentile les a confirmées en début d’après-midi, puis est allé interviewer deux édiles, a identifié les extraits qu’il voulait utiliser, choisi ses images, écrit son reportage, et l’a monté à temps pour être en ondes à 18 heures. Ça ne laisse pas beaucoup de temps – c’est un euphémisme – pour réfléchir à l’angle qu’on veut privilégier, ni pour en discuter avec le reste de l’équipe. En fait, quand on travaille dans ces conditions, on fait avec ce qu’on a.

Dans ce cas-ci, pourtant, rien n’obligeait l’équipe à diffuser cette nouvelle le jour même. Avec une journée ou deux de plus pour travailler le sujet, je suis convaincu que M. Gentile aurait fignolé un bien meilleur reportage, et que son introduction par l’animateur aurait été plus conforme aux NPJ.

Les reporters sont de bons soldats, mais quand on les envoie au front, il faut que les gradés s’assurent de protéger leurs arrières.

Conclusion

Le téléjournal 18 h Grand Montréal n’a pas suivi les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada en matière de sondages lorsqu’il a diffusé, le 17 septembre 2012, un reportage sur une enquête d’opinion portant sur la candidature possible de M. Denis Coderre à la mairie de Montréal. Cette omission aurait pu se justifier si on avait expliqué aux auditeurs en quoi et pourquoi on ne les respectait pas.

Version PDF : Révision sondage politique

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