Le service de l’Information doit-il prioriser les propos des élus? (RDI)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision de l’ombudsman d’une plainte dans laquelle on reproche au RDI, en général, et à l’émission 24 heures en 60 minutes, en particulier, d’avoir accordé plus de temps à un commentaire de M. François Legault, chef de la Coalition avenir Québec (CAQ), qu’à celui de M. Amir Khadir, député de Québec solidaire à l’Assemblée nationale.

LA PLAINTE

Le plaignant, M. Dominique Sideleau, estime inéquitable que le Réseau de l’Information (RDI) ait consacré plus de temps, le 25 avril 2012, à des commentaires de M. François Legault, chef de la Coalition avenir Québec (CAQ), qu’à ceux de M. Amir Khadir, de Québec solidaire et député du comté de Mercier à l’Assemblée nationale du Québec. Les deux hommes réagissaient, au nom de leur formation politique respective, au refus de la ministre de l’Éducation, Mme Line Beauchamp, de discuter dorénavant avec la Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE). M. Sideleau considère que le RDI, tant dans ses bulletins de nouvelles qu’à l’émission 24 heures en 60 minutes, aurait dû donner préséance au point de vue de M. Khadir sur celui de M. Legault, puisque celui-ci n’est pas un élu. Voici un extrait de sa plainte :

« Les ÉLUS sont à l’Assemblée Nationale du Québec et sont ceux qui décident, se questionnent et débattent. M. Legault n’est pas à l’Assemblée Nationale, alors lorsqu’on prend des extraits d’interviews de chefs de parti, il faudrait mettre ceux des élus en premier, car le vrai message de M. Khadir n’a pas été diffusé lors de l’émission. »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION DE L’INFORMATION

C’est M. André Dallaire, du service du Traitement des plaintes à la direction de l’Information, qui a répondu à M. Sideleau. Il explique que le RDI a diffusé les commentaires de chacun des chefs de parti sitôt qu’ils ont été disponibles et que M. Legault « n’a pas eu plus de temps que monsieur Khadir », la réaction de celui-ci ayant même été diffusée dans son intégralité à 15 h 55. Et il ajoute que l’émission 24 heures en 60 minutes du 25 avril 2012, qui a porté sur l’analyse de ces réactions, a fait entendre « des extraits de chacune des allocutions [des chefs de parti], à commencer par Pauline Marois, suivie de François Legault (54 secondes) et Amir Khadir dont l’extrait d’une durée de 39 secondes permettait de bien comprendre son point de vue ». M. Dallaire ajoute :

« L’ordre et la durée des réactions ne sont pas tributaires du nombre de députés élus ou du nombre de voix obtenues par les partis ou de la popularité des partis dans les sondages. Certains leaders résument leur pensée plus rapidement que d’autres. Le contraste des opinions exprimées peut aussi jouer dans l’agencement des réactions. »

LA RÉVISION

La réponse de la direction de l’Information n’a pas satisfait M. Sideleau qui m’a demandé de revoir sa plainte :

« Je vous demande, écrit-il, d’expliquer à M. André Dallaire ce que le mot « élu » veut dire. Dans la plainte que je vous ai formulée, je mentionnais que l’on donnait plus de temps à un non-élu qu’à un élu (…) Ce dernier devrait quant à moi, avoir plus de temps pour s’exprimer. Et que l’on passe les moments appropriés des interviews des élus avant ceux d’un individu quelconque, non représentatif de la population et de son choix. »

La question qui se pose est donc la suivante : les médias, incluant Radio-Canada, doivent-ils accorder plus d’importance ou faire plus de place dans leurs pages ou sur leurs ondes aux élus qu’à d’autres personnalités publiques? M. Sideleau en est convaincu.

Cette façon de voir serait toutefois en contradiction flagrante avec les principes mêmes qui sont à la base de l’exercice du métier d’informer et de la liberté de presse, et plus particulièrement avec deux des quatre principes et trois des cinq valeurs sur lesquels reposent les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada. Les voici :

« Refléter la diversité

Nous tenons à refléter fidèlement l’éventail des expériences et des points de vue des Canadiens. Nos informations doivent être pertinentes aux yeux des citoyens, quelles que soient leurs origines, perspectives et croyances, tout en étant conformes à nos valeurs.

Nous nous engageons à refléter les diversités régionales et culturelles du pays et à favoriser le respect et la compréhension entre les régions.

Préserver notre indépendance

Nous sommes indépendants des lobbies et des pouvoirs politiques et économiques. Nous défendons la liberté d’expression et la liberté de la presse, garantes d’une société libre et démocratique.

L’intérêt public guide toutes nos décisions.

Exactitude

Nous recherchons la vérité sur toute question d’intérêt public. Nous déployons les efforts nécessaires pour recueillir les faits, les comprendre et les expliquer clairement à notre auditoire.

Équilibre

Nous contribuons aux débats sur les enjeux qui touchent le public canadien en présentant une diversité d’opinions. Nos contenus d’information, dans tous nos médias, offrent un large éventail de sujets et de points de vue.

Lorsque nous abordons des sujets controversés, nous nous assurons que les points de vue divergents sont reflétés avec respect. Nous tenons compte de leur pertinence dans le cadre du débat et de l’ampleur du courant qu’ils représentent.

Nous nous assurons également de présenter ces points de vue dans un délai raisonnable.

Impartialité

Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat. »

S’ils donnaient systématiquement préséance aux points de vue de certains citoyens, aux élus par exemple, comme le souhaite M. Sideleau, les journalistes de Radio-Canada ne pourraient « refléter fidèlement l’éventail des expériences et des points de vue des Canadiens, » comme l’exige le premier principe cité plus haut. S’ils devaient accorder plus d’importance aux élus, les journalistes ne respecteraient pas non plus le deuxième, car ils ne seraient pas indépendants « des pouvoirs politiques ».

Par ailleurs, on ne peut rechercher « la vérité sur toute question d’intérêt public », comme le demande la valeur d’exactitude, si on privilégie un point de vue.

L’approche suggérée par le plaignant irait aussi à l’encontre de la valeur d’équilibre, car celle-ci exige que Radio-Canada offre une « diversité d’opinions » et s’assure que, sur les sujets controversés, « les points de vue divergents sont reflétés avec respect ». La même norme précise qu’on doit tenir compte « de l’ampleur du courant qu’ils représentent ». C’est précisément pour cette raison qu’il était pertinent d’accorder au moins autant d’importance au point de vue présenté par le chef de la CAQ qu’à celui de M. Khadir. M. Legault n’est pas élu, contrairement à M. Khadir, mais sa formation politique compte neuf députés et jouit, dans les sondages, de l’appui d’une part non négligeable de la population.

Enfin, le fait de favoriser les élus bafouerait également la valeur d’impartialité qui stipule que Radio-Canada ne défend pas « un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat ».

Conclusion

Le 25 avril 2012, le Réseau de l’Information n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada en donnant autant d’importance aux propos d’un non-élu, M. François Legault, chef de la Coalition avenir Québec, qu’à ceux d’un élu, M. Amir Khadir de Québec solidaire.

Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc