Le ministre John Baird et Israël : une image vaut mille mots, mais lesquels? (Radio-Canada.ca)

Révision de Pierre Tourangeau, ombudsman | Services français

Révision de l’ombudsman au sujet d’une photo qui accompagnait un article publié le 19 février 2012 sur Radio-Canada.ca, à propos du discours du ministre des Affaires étrangères du Canada, John Baird, devant l’Assemblée générale de l’ONU, en septembre 2011.

LA PLAINTE

Le 19 février 2012, La Presse Canadienne, une agence de presse à laquelle est abonnée Radio-Canada, diffusait un article sur le discours du ministre des Affaires étrangères du Canada, John Baird, prononcé en septembre 2011 devant l’Assemblée générale des Nations Unies. Sur la foi de documents obtenus par la Loi d’accès à l’information, l’agence de presse soutenait que le ministre avait éliminé de son discours certains passages « pro-palestiniens » qu’il devait à l’origine contenir. Cet article a été reproduit par Radio-Canada le même jour sur son site web, qui a choisi de l’illustrer par une photo montrant le ministre John Baird, agenouillé, pour déposer une couronne de fleurs au mémorial des victimes de la Shoah lors d’un voyage récent en Israël.

Le plaignant est M. David Ouellette, directeur associé, affaires publiques (Québec) du Centre consultatif des relations juives et israéliennes, un groupe qui défend les intérêts de la communauté juive canadienne, et d’Israël. Il estime que Radio-Canada a choisi une photo sans rapport avec le sujet traité pour illustrer l’article en question, donnant à penser aux lecteurs que le ministre Baird soutient Israël de façon « servile ». Voici comment il s’exprime à ce sujet :

« L’image en question, écrit-il, montre le ministre accroupi après avoir déposé une gerbe au mémorial israélien Yad Vashem pour les victimes de la Shoah, comme sont invités à le faire tous les dignitaires étrangers en visite officielle en Israël. L’image est accompagnée de la légende suivante : « Le ministre John Baird lors de sa visite en Israël ».

(…)

L’image du ministre au mémorial de la Shoah est dépourvue de tout lien avec l’objet de l’article, car les cérémonies à Yad Vashem ne sont pas une expression de soutien à Israël, mais de souvenir des victimes du génocide des Juifs d’Europe. D’autre part, la légende n’explique pas les circonstances particulières de la pose accroupie du ministre.

Ce choix d’image n’est clairement pas judicieux car loin d’illustrer l’article, c’est l’article qui colore, voire pervertit le sens de l’image. Juxtaposée à une légende imprécise et à un article critique de la position pro-israélienne du gouvernement canadien, l’image n’est plus une représentation de l’hommage rendu par le ministre aux victimes de la Shoah, mais du soutien présumé servile du Canada à Israël. »

M. Ouellette soutient que le choix « non judicieux » de cette photo, en dehors de son contexte, enfreint les Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada.

La réponse de la direction de l’Information

La réponse de la direction de l’Information est venue de M. Pierre Champoux, directeur de l’Information à l’Internet et Services numériques. Il signale d’abord que l’article était aussi coiffé d’une photo plus « générique » dans les pages d’information de Radio-Canada.ca et que ça n’était qu’en entrant dans l’article que le lecteur avait droit à une deuxième photo qu’on voulait « complémentaire ». Et il ajoute :

« Je vous assure qu’il n’a jamais été de notre intention de « passer un message » quelconque avec cette photo, pas plus que nous croyons que M. Baird devrait s’excuser ou se justifier de s’être accroupi après avoir déposé une gerbe de fleurs au mémorial Yad Vashem. »

Cette réponse n’a pas convaincu le plaignant qui a demandé à l’ombudsman de revoir sa plainte.

LA RÉVISION

M. Ouellette invoque ce passage des NPJ à l’appui de sa plainte :

« Principes – Production

En matière d’information, la forme est importante. Les techniques de production contribuent au sens de nos contenus et à leur impact. Elles permettent de capter l’attention et peuvent faciliter la compréhension. Notre utilisation des techniques de production respecte l’exactitude des faits et l’équité qu’exige la démarche journalistique. Nous devons donc faire des choix judicieux lorsque les contenus d’information sont présentés avec de la musique ou des effets visuels qui peuvent en colorer la perception ou l’impact.

Nous sommes honnêtes avec l’auditoire pour qu’il puisse bien situer les images, les sons et les propos dans le temps et dans leur contexte. Nous informons l’auditoire de l’emploi de certaines techniques, par exemple la reconstitution d’une scène, l’incorporation d’archives à des scènes d’actualité ou l’utilisation de procédés clandestins. »

J’ajouterai de mon côté que la valeur d’exactitude, telle que définie dans l’introduction des NPJ, dit : « les techniques de production que nous utilisons servent à présenter nos contenus d’une manière claire et accessible ».

J’ai vérifié l’affirmation de M. Champoux concernant l’autre photo diffusée en rapport avec l’article de La Presse Canadienne et qu’il qualifie de « générique ». En fait, cette photo était la première que les lecteurs voyaient le 19 février dernier, à propos de cet article, lorsqu’ils consultaient Radio-Canada.ca. Elle accompagnait en effet le résumé de l’article qui apparaissait lorsqu’ils cliquaient sur les onglets « Grands titres », « International », « Politique », etc. Cette façon de faire n’est pas particulière à cet article, c’est ainsi que Radio-Canada.ca procède chaque fois que quelque chose de nouveau se présente dans l’actualité. C’est lorsque les internautes cliquaient sur le résumé de l’article pour le lire au complet qu’ils arrivaient sur la deuxième photo, celle qui fait l’objet de cette plainte.

Cela dit, je remarque que, dans un cas comme dans l’autre, aucune des photos n’a vraiment de rapport avec le discours du ministre Baird à l’ONU. La première le montre le 30 janvier dernier en train de parler à la 12e Conférence annuelle d’Herzliya en Israël, tandis que la seconde le montre en train de déposer une couronne de fleurs au mémorial de la Shoah lors d’un récent voyage officiel en Israël.

M. Champoux, m’explique que la secrétaire de rédaction a choisi la première photo parce qu’elle trouvait que la photo de La Presse Canadienne, montrant le ministre en train de prononcer son discours devant l’ONU, était « peu flatteuse » pour M. Baird. Et il ajoute que Le Devoir et CTV, qui ont publié le même article, n’ont pas, eux non plus, retenu cette photo de M. Baird devant l’ONU. Quant à la deuxième photo, celle qui montre M. Baird rendant hommage aux victimes de la Shoah, la secrétaire de rédaction explique qu’elle l’a choisie pour « sa beauté et son caractère solennel ».

Les NPJ demandent aux journalistes d’être « honnêtes avec l’auditoire pour qu’il puisse bien situer les images (…) dans le temps et dans leur contexte ». Elles exigent « des choix judicieux lorsque les contenus d’information sont présentés avec de la musique ou des effets visuels qui peuvent en colorer la perception ou l’impact (…) ». Elles précisent enfin que les techniques de production, comme des photos, « servent à présenter (les) contenus d’une manière claire et accessible ».

La question est donc de déterminer si, comme le soutient le plaignant, la photo choisie pervertit l’article plutôt que de l’illustrer; si elle en colore « la perception ou l’impact »; si la photo, accompagnée d’un bas de vignette qui disait seulement « le ministre John Baird lors de sa visite en Israël », mais sans expliquer pourquoi il était « accroupi », illustre « le soutien présumé servile du Canada à Israël ».

Il faut d’abord se demander s’il était légitime de choisir des photos du ministre Baird lors de ses dernières visites en Israël pour illustrer un discours prononcé à l’ONU sur la question des relations israélo-palestiniennes. Il aurait certainement été préférable de diffuser des photos montrant le ministre en train de prononcer son discours, ou encore de participer à certaines activités en marge de sa visite au siège de l’ONU. Mais le journaliste a quand même la liberté éditoriale d’en choisir d’autres s’il l’estime préférable. Je crois qu’il était raisonnable d’utiliser des photos du ministre prises dans le contexte d’une visite en Israël, puisque ce pays était au centre de son discours de l’ONU. Il est d’ailleurs fréquent, autant dans les journaux que sur les médias en ligne, qu’on utilise, pour illustrer des articles, des photos d’archives, tout simplement parce qu’on n’en a pas de l’événement qu’on rapporte ou que celles qu’on a ne sont pas jugées satisfaisantes. C’était le cas ici : une photo du ministre a bien été prise lors de son discours, mais la secrétaire de rédaction de Radio-Canada.ca trouvait qu’elle ne rendait pas justice au ministre.

En ce qui concerne la photo qui fait l’objet de cette plainte, et qui montre le ministre agenouillé au mémorial de la Shoah, elle aurait mérité qu’on explique plus précisément ce qu’elle représentait. Le plaignant croit que cette photo, parce qu’elle accompagne « un article critique de la position pro-israélienne du gouvernement canadien », laisse entendre que le Canada est à genoux devant Israël. C’est la perception du plaignant, qui est évidemment marquée par ses propres sensibilités. Mais ce n’est pas la mienne : je n’y vois qu’une photo – très belle au demeurant – du ministre déposant une couronne de fleurs sur un monument. Le bas de vignette ne dit pas qu’il s’agit du mémorial de la Shoah, soit. Toutefois, je pense que la plupart des internautes qui ont vu la photo ont au moins compris qu’il s’agissait d’un mémorial. Et ceux qui ont reconnu celui de la Shoah, auraient pu, je crois, tout aussi bien n’y voir que ce que la photo représentait, c’est-à-dire un ministre sincèrement affecté par la mémoire des victimes de l’Holocauste, ou respectueux des usages protocolaires lors des visites en Israël. J’ai beau me placer dans le contexte de l’article que cette photo accompagnait, j’ai toujours autant de mal à concevoir qu’on puisse avoir voulu passer le message, quasi subliminal, me semble-t-il, que le plaignant y a vu. M. Ouellette lui-même souligne dans sa plainte que les cérémonies au mémorial de la Shoah « ne sont pas une expression de soutien à Israël ». En tout respect, je ne comprends pas pourquoi, dans ce cas-ci, une photo montrant le ministre Baird participant à ces cérémonies le deviendrait tout à coup.

Pierre Champoux, me dit qu’il a discuté assez longuement avec la secrétaire de rédaction concernée pour être convaincu qu’elle n’a jamais eu l’intention de passer quelque message que ce soit en publiant la photo dont se plaint M. Ouellette.

Est-ce que le choix de l’image illustrant l’article était judicieux? Je pense qu’il aurait pu l’être plus. Mais tout le monde n’a pas le même jugement, la même expérience, ni la même sensibilité. Je me limiterai donc ici à demander à la direction de l’Information de Radio-Canada.ca de veiller à ce que ses journalistes portent une plus grande attention au choix des photos et à leur description, évitent de choisir « au hasard » les illustrations, et s’assurent qu’elles reflètent le plus possible le contenu des articles. Ou, à défaut, qu’elles soient le plus neutres possible.

Conclusion

Le choix de la photo qui accompagnait un article sur le discours du ministre des Affaires étrangères du Canada, John Baird, devant l’ONU en septembre 2011, publié le 19 février 2012 sur Radio-Canada.ca, n’a pas enfreint les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada.

Version PDF de la révision.

Pour me joindre : ombudsman@radio-canada.ca

Twitter : @ombudsmanrc